‹ Avis spirituels et méditationsChapitre 51 sur 164 · III. Ignorance du vrai sens de la sainte Écriture · texte numérisé non relu

III. Ignorance du vrai sens de la sainte Écriture

Le scrupuleux interprète à sa façon quelques passages de la sainte Ecriture selon sa préoccu-

pation d'esprit, et il s'en sert pour nourrir ce même jugement préconçu. Par exemple, quand il entend le Sage dire au livre des Proverbes : « Bienheureux l'homme qui est toujours craintif1 », il tire aussitôt sa conséquence à lui : c'est qu'il faut donc craindre le péché partout; et alors il sonne l'alarme de toutes parts et croit que pour bien accomplir ce conseil il faut se former des craintes de péché sur toutes choses.

Et encore quand il entend ces paroles du Psalmiste : « Qui peut connaître toutes ses fautes? purifiez-moi de mes péchés cachés 2 », il se fortifie dans sa préoccupation, en disant qu'il y a donc bien des péchés considérables qui se font sans qu'on les connaisse, et que par suite on ne saurait être trop rigoureux à examiner, à peser et à condamner ses actions.

C'est ainsi qu'en appliquant à son sens propre, sans distinction ni modération, d'autres passages semblables de la sainte Ecriture, il se plonge de plus en plus dans l'inquiétude et se ronge l'esprit par des interprétations scrupuleuses.

L'homme de bonne conscience entend les paroles de l'Ecriture sainte sans jamais en séparer le sentiment qu'il a conçu de la nature de celui qui les a prononcées, puisqu'il ne peut être contraire à lui-même pas plus dans ses paroles que dans ses œuvres. Il ne se laisse point préoccuper de son propre sens, ni ne se porte aux extrêmes, et ainsi il est disposé à comprendre le véritable sens

1 Beatus homo qui semper est pavidus. Prov. xxvm, 14.

2 Delicta quis intelligit ? ab occultis meis munda me. Ps. xviii, i3.

de la sainte Ecriture. Il voit Terreur du scrupuleux relativement au premier passage : « Bienheureux celui qui est toujours craintif». Cela veut-il dire que celui-là est heureux qui craint toujours du mal où il n'y en a point? Nullement; mais ces paroles expriment seulement la conduite de Dieu, qui donne aux hommes la crainte du vrai mal, afin qu'elle leur serve de bride et d'éperon, et qui, comme un père, nourrit dans ses enfants une crainte respectueuse, qui ne les presse que pour les porter à recourir à la confiance filiale afin de s'y reposer en paix. C'est pourquoi il appelle cette crainte « bienheureuse ». Ce sentiment de crainte est donné aux hommes comme un moyen de se réfugier dans le sein de Dieu, de même qu'un enfant se jette dans le sein de sa mère, quand il est épouvanté, et là il dépose l'impression de sa crainte, et sa mère l'embrasse tendrement : car Dieu se plaît à traiter ainsi ses enfants, quand ils recourent à lui avec une entière confiance. Ces paroles de la sainte Ecriture doivent donc s'entendre de l'humble défiance que chacun doit avoir de soi-même, pour ne point s'exposer aux occasions et aux dangers du péché; mais elles ne sont pas dites pour faire trouver du péché là où il n'y en a point.

Quant au second passage, il indique clairement la distinction qu'il faut faire entre l'état d'un homme qui, vivant dans le libertinage, avale les péchés mortels comme l'eau, et celui d'un homme, converti à Dieu, qui a une volonté sincère de ne le jamais offenser mortellement. Le premier, venant à se convertir, a bien sujet et raison d'étendre cette

prière pour les péchés cachés, aussi bien sur les mortels que sur les véniels : car il se peut faire qu'il en ait commis plusieurs sans les connaître à cause de la négligence habituelle où il était, qui lui a fait commettre ou omettre beaucoup de choses qu'il pouvait et devait ne pas commettre ou ne pas omettre, et sur lesquelles il était obligé d'être attentif; et comme il ne connaît pas tous ces péchés et qu'il ne peut pas les déclarer, il doit en demander pardon à Dieu et en concevoir un véritable regret, qui attire la vertu du sacrement aussi bien sur ces péchés cachés qu'il ne peut pas déclarer que sur ceux qui sont manifestés ; et c'était pour cette sorte de péchés que David faisait sa prière.

Mais quant au second, qui a brisé avec sa négligence précédente par une entière conversion à Dieu et qui a une volonté ferme, confirmée par la pratique, de ne le point offenser mortellement, ces paroles ne se peuvent entendre que des péchés véniels : car il n'est pas possible qu'une âme en cet état commette une faute mortelle qu'elle ne le sache et ne le veuille. Oui, assurément, âme pieuse, l'homme de bonne conscience s'établit fermement sur cette vérité, qui est indubitable : puisque le péché mortel ne peut avoir sa forme que par la connaissance du mal qui se rencontre dans l'objet présenté et par la pleine advertance de la raison qui le veut commettre avec liberté, nonobstant sa connaissance, si cette connaissance et cette liberté ne s'y rencontrent pas, ce péché n'aura point sa forme, et par conséquent il ne sera point mortel.

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Je vous ai déjà dit (page 1 6 1 ) ce que fait l'homme de conscience droite, quand il découvre que dans son action passée il y avait du danger de péché mortel ; aussi je ne vous le répéterai pas. Mais seulement pour vous faire mieux entendre la différence qu'il y a entre une matière de péché mortel (péché matériel) et un péché mortel formé (péché formel), je vous donnerai la comparaison de deux pièces de bois semblables, d'égale grandeur, qui sont dans l'atelier d'un sculpteur; il prend l'une, en forme la statue d'un démon et laisse l'autre. Celle qui est laissée contient la matière d'une semblable statue ; mais elle ne l'est pas et ne le sera jamais, tant que le sculpteur ne lui donnera point cette forme. Il en est de môme d'une matière de péché mortel et d'un péché mortel formé : il n'a sa forme que lorsque la volonté s'y est appliquée avec connaissance et avec délibération, car c'est elle qui donne la forme au péché.

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