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IV. Ignorance du pouvoir de la raison

Le scrupuleux met tellement la confusion dans son esprit qu'il est presque incapable de discerner ce que peut sa raison d'avec ce qu'elle ne peut pas. Il lui semble que c'est lui qui fait tout; il pense qu'il peut tout empêcher ou tout changer dans son esprit et l'incliner où il lui plaît; c'est pourquoi lorsqu'il s'y rencontre quelque chose qui ne convient pas à son idée, cela le révolte et l'accable de chagrin et lui fait former des résolutions imprudentes, aussi bien sur ce qui est en son pou-

voir que sur ce qu'il ne peut pas et dont il ne saurait être coupable devant Dieu. Or c'est ce qui se rencontre particulièrement dans trois choses que nous allons étudier séparément : i° Les distractions dans la prière, i° les sécheresses, 3° les mouvements et les sentiments qui attaquent l'âme.

A. A regard des distractions.

Le scrupuleux se présente à la prière, l'esprit chargé de craintes et d'idées, comme pour prévenir les distractions et pour empêcher le tumulte des pensées de l'assaillir; mais il trouve souvent tout le contraire : car elles y entrent, comme les mouches entrent par une porte crevassée, quoiqu'elle soit fermée ; et on ne les fait pas sortir aussi aisément que si la porte était ouverte. La crainte ne sert qu'à exciter son imagination, il se bande l'esprit, il répète ses prières croyant n'avoir pas satisfait à son devoir, il se rompt la tête, s'imaginant être coupable de toutes ses pensées, et enfin il tombe dans la lâcheté, prend la prière en aversion ; et tout cela procède de la fatigue indiscrète qu'il a donnée à son esprit et à sa liberté. C'est ainsi que le pauvre malheureux se lasse en vain et se rend moins habile à faire le bien qu'il peut faire, pendant qu'il se tue et consume ses forces à tenter de faire plus qu'il n'est en son pouvoir et plus que Dieu ne demande de lui.

L'homme de bonne conscience se présente devant Dieu avec un esprit humble, confiant et avec une volonté droite, qui vient s'offrir à lui pour accomplir sa sainte volonté en le priant et en chan-

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tant ses louanges ; mais il sait pertinemment que le péché a engendré une sorte de folie dans l'esprit humain, qui le fait s'égarer dans des imaginations et des pensées multiples, lorsqu'on veut l'appliquer aux choses les plus sérieuses et les plus éloignées des objets sensibles, et cela sans qu'on puisse guérir ce mal, mais seulement en interrompre le cours, quand on s'en aperçoit, en ne s'arrêtant pas à ces divagations et en ne les entretenant pas volontairement. Aussi l'homme de bonne conscience, sachant fort bien que l'égarement des pensées et de l'imagination est une révolte contre la raison et une peine du péché, ne s'épouvante pas et ne s'étonne point quand il en voit les manifestations ; mais se tenant ferme dans la volonté de n'y point consentir, il s'habitue à rester doux et calme dans cette misère et à la souffrir sans impatience, en esprit de pénitence.

Lorsque la douleur de cette infirmité veut le jeter dans l'inquiétude, il la tempère par quelque douce aspiration à Dieu, ainsi que faisait David quand il disait : « Seigneur, vous savez quelle est ma folie, et mes péchés ne vous sont point cachés ' ». Il se sert encore de quelque comparaison qui représente l'état de l'esprit humain atteint de cette blessure, afin de s'aider à reconnaître que sa volonté n'en est pas coupable, comme le chagrin voudrait le lui persuader. En voici deux dont il faut, vous servir, car elles sont des plus communes.

Le petit chien suit souvent son maître à l'église,

1 Deus, tu scis insipientiam meam, et delicta mea a te non sunt absconJita. Ps. lxviii, 6.

et lorsque celui-ci est à genoux, il s'échappe malgré lui et s'en va jouer avec d'autres ; le maître le rappelle, et il revient; mais ce n'est pas pour longtemps, car il retourne incontinent à son jeu; et il faut que ceux qui prient dans l'église soient malgré eux interrompus par le bruit de ces petits chiens. Voilà ce que l'esprit humain est capable d'imiter en sa faiblesse. Mais, de plus, le démon, ennemi de la prière, intervient souvent pour exciter le jeu de l'imagination et pour tâcher par ses sottes divagations de détourner, de fatiguer ou de jeter dans le chagrin l'âme qui prie. Mais elle ne doit pas plus se troubler de tout cela que du jeu des petits chiens courant çà et là dans l'église.

L'autre comparaison est celle des mouches qui viennent et reviennent, sans qu'on s'en étonne plus la centième fois que la première. Elles piquent : on les chasse avec la main ; c'est une importunité que l'on souffre, sans courir après elles : car qu'y gagnerait-on? On arrêterait tout court celui qui voudrait courir après les mouches; on doit aussi arrêter l'esprit, quand il veut courir après les distractions.

Enfin l'homme de bonne conscience sachant que ses pensées et les productions de son esprit ne dépendent pas toujours de sa liberté, et que tout ce qu'il peut faire c'est d'abord de prier avec une volonté droite de plaire à Dieu, puis de chasser les distractions le mieux qu'il peut, quand il s'en aperçoit, en se retournant devers Dieu, et de ne pas les entretenir par un consentement volontaire; aussi il tire comme une ligne sur tout cela, pour n'y point consumer ses forces et son temps en

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vain ; mais il se propose de mettre toute son application aux bonnes œuvres, telles que la douceur, l'humilité, la charité, le renoncement à soi-même, la patience, etc. : car avec la grâce de Dieu ces œuvres dépendent de son libre arbitre. Voilà, âme pieuse, où l'homme de bonne conscience met toutes ses forces et son application, au lieu de s'amuser à courir après des distractions et de trop philosopher sur diverses méthodes d'attention ; aussi par ce moyen il se dispose à recevoir de Dieu le don d'un grand recueillement et d'une haute oraison, parce que par ces belles vertus il coupe la racine des attachements et des affections naturelles, qui sont ce qui aiguise les pointes des distractions et pique l'âme le plus vivement et le plus douloureusement.

C'est une vérité connue que les distractions se multiplient le plus souvent plus ou moins selon les degrés de la vivacité de l'esprit, et qu'il y a des esprits si versatiles et si remuants qu'ils seront distraits tout le temps d'un office, sans que leur volonté en soit plus coupable que des songes qui leur viennent dans le sommeil. Au milieu de ces divagations la patience, la persévérance et quelque aspiration faite à Dieu avec confiance et renouvelée de temps en temps, valent souvent autant et plus devant Dieu qu'une attention fort paisible.

B. A l'égard des sécheresses ou aridités.

En cet état de sécheresse, où il semble à l'âme que toutes ses connaissances sont éclipsées et ses

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forces si faibles que rien ne la soutient, le scrupuleux s'accuse tout d'abord d'en être l'auteur, et sans considérer qu'il y a des temps où tout naturellement l'esprit se trouve abattu, ni écouter d'autres raisons qui sont encore meilleures, il va incontinent fouiller dans son esprit pour y tout remuer, pour y trouver et pour ôter comme avec la main la cause de ce mal.

Mais c'est alors que le scrupule triomphe et qu'il s'enfonce davantage, comme une épine qui est poussée avec la main : car aussitôt il fait que le scrupuleux se jette sur quelque bagatelle, qu'il n'avait pas observée, ou encore qu'il s'excite luimême à des regrets et à des douleurs de ne s'être pas fait scrupule de telle et telle chose, ou d'avoir agi contre son scrupule, ou enfin qu'il se forme des résolutions et des désirs variés à l'infini; et au bout de tout, loin d'être délivré de l'inquiétude et du chagrin, il se voit enfoncé dans la sécheresse plus qu'auparavant. Or à cela il y a deux raisons : l'une est toute naturelle, et c'est la fatigue indiscrète qu'il donne à son esprit, ce qui le rend comme tout hébété et le trouble par la violence du travail et des contestations de ses pensées aussi agitées que les flots de la mer. L'autre est surnaturelle, et c'est une conduite spéciale de Dieu qui veut faire connaître à ce pauvre malheureux la nécessité qu'il a de recourir à lui, de s'humilier devant lui, de se tenir calme et paisible auprès de lui et d'attendre tout de sa sagesse et de sa bonté.

U homme de bonne conscience reconnaît que dans la conduite et l'état de l'esprit Dieu fait le

jour et la nuit, tout aussi bien que dans notre vie corporelle, et de même qu'avec les changements de température nous voyons se succéder tantôt le beau temps, tantôt la pluie, tantôt l'orage, sans néanmoins que le soleil discontinue de suivre sa course et de répandre sa lumière quoiqu'il soit voilé de gros nuages ; ainsi sa Providence, pour des raisons qu'il vaut mieux admirer que discuter, dispose une grande variété dans l'intérieur des âmes qui veulent être à lui, et cela pour mettre leur fidélité à l'épreuve, pour leur faire produire au milieu des ténèbres et malgré la tempête le baume salutaire de la confiance filiale, de la résignation, de la patience, du mépris d'elles-mêmes et du véritable renoncement. Enfin, c'est aussi pour manifester plus clairement ce que le secours divin fait dans une âme au fond de laquelle le soleil de la grâce se retire, et produit au milieu des ténèbres de l'aridité une sainte obstination de s'attacher à Dieu, de le chercher et de lui plaire, ce qui est un agréable spectacle aux yeux de sa majesté. Cette grâce, âme pieuse, que l'on pourrait appeler insipide et cachée, est cependant bien plus précieuse que les plus grandes consolations. L'homme de bonne conscience apprend encore par expérience que, comme le blé sous la neige, toutes ces vertus croissent avec ces aridités, et que sous ces ténèbres Dieu cache sa main pour corriger efficacement les négligences et pour promouvoir un notable progrès dans toutes les vertus. Sachant donc qu'il y a en ceci un profond mystère, alors aussitôt qu'il se voit réduit à cet état qui met d'abord la crainte et l'alarme chez lui,

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il accuse doucement devant Dieu ses négligences, qui peut-être y ont donné sujet; il reconnaît qu'il ne mérite pas de voir la lumière du soleil divin, il examine paisiblement s'il n'a point d'attache volontaire à quelque créature ou à quelque péché, afin de se corriger et de s'étudier à donner toute son attache à Dieu. Il a recours uniquement à lui pour lui demander la fidélité et la résignation à sa sainte volonté, et, sans vouloir pénétrer plus avant et curieusement pour savoir si cette aridité vient de sa faute ou bien seulement d'un dessein de Dieu conçu indépendamment de ses fautes, il s'étudie à marcher dans ces ténèbres en esprit de pénitence, avec patience, avec humilité et avec confiance, en attendant le retour de la lumière par laquelle Dieu lui fait voir que la connaissance et l'amour se sont augmentés notablement dans son âme durant cette sécheresse ; et ainsi l'excellence et la beauté de l'une et de l'autre le fortifient et le rétablissent, pour rentrer, quand Dieu voudra, dans le même exercice et dans la même épreuve.

Vous voyez donc que l'homme de bonne conscience, s'établissant ainsi sur la solide vérité, évite des travaux indiscrets, qui bien éloignés de pouvoir tirer l'aridité hors de l'esprit sont capables de la produire et de l'augmenter jusqu'à l'abattre tout à fait. Le scrupuleux au contraire veut toujours remuer et s'agiter, et il ne se donne ni repos, ni relâche jusqu'à ce qu'il ait pénétré dans son esprit et dans le secret de la Providence, comme pour mettre le doigt sur la cause de son mal et pour dire : c'est cela. Mais sur ce point il sort

des règles de la raison et de la vérité, tandis que l'homme de bonne conscience se retire de toutes ces extravagances pour s'arrêter à deux choses solides, qui sont : i° L'application à se corriger de ses fautes; 2° la fidélité à bien faire ses actions dans la sécheresse, comme dans la consolation, si ce n'est avec goût et avec sentiment, du moins avec une bonne et généreuse volonté. Et certes il est une chose qui doit le consoler grandement, c'est de savoir que les actions faites en cet état d'aridité et de ténèbres sont bien plus agréables à Dieu et bien plus méritoires que les actions faites avec abondance de consolation et de lumière. N'en doutez aucunement, âme pieuse, car cela est ainsi.

C. A l'égard des pensées, des sentiments et des mouvements qui se produisent d'euxmêmes.

Le scrupuleux croit qu'il n'a rien fait s'il ne court après comme pour les arrêter et leur prouver par de bonnes raisons qu'il n'y consent pas. Or en cela il est autant digne de compassion que celui qui entreprendrait de raisonner avec un cheval pour l'empêcher de hennir, de battre du pied et de sauter, ou encore qui voudrait trouver les raisons de ses songes. Par ce moyen il enflamme davantage ses pensées, et d'un rien il se fait une grande affaire, en sorte que les tentations le poursuivent et le piquent, comme des abeilles irritées qui auraient passé sans faire de mal si l'on n'y avait pas touché. Tout cela lui arrive par l'aveuglement

que le scrupule a mis dans sa raison, qui la porte à vouloir agir sur les choses spirituelles de la même manière qu'on agit sur les matérielles, ce en quoi elle se trompe et se tue sans rien avancer. Enfin un pauvre scrupuleux, qui fait progrès dans son habitude, en vient jusqu'à faire toutes sortes de grimaces : il contracte son visage, se pince les lèvres, secoue la tête, prononce des paroles; autrement il ne croirait pas avoir assez résisté à la tentation.

L'homme de bonne conscience s'établit ferme sur cette grande vérité de foi, que les pensées, les sentiments et les mouvements, quels qu'ils puissent être, ne le peuvent rendre coupable devant Dieu, à moins qu'il n'y consente librement. Il est bien persuadé aussi que ces révoltes, que l'homme éprouve en lui-même, lui sont laissées par la disposition de la divine Providence pour lui servir d'exercice de fidélité et de pénitence, et que, bien loin de nuire à l'âme, celui qui les aura légitimement combattues sera couronné; non pas pour avoir anéanti ses pensées, ses mouvements et ses sentiments, car cela n'est pas en son pouvoir, mais pour n'y avoir point donné de consentement, et pour n'avoir rien fait en leur faveur autant de fois que Dieu a permis qu'ils soient revenus l'attaquer.

Il connaît parfaitement la différence qu;il y a entre la raison et les opérations de la partie inférieure. Il ne regarde cette dernière que comme un animal, dans lequel cette raison est enfermée pour y pratiquer la pénitence, et il s'habitue à ne faire pas plus de cas de ses mouvements que

de ceux d'une bête. Il les voit et les sent, il est vrai ; mais il ne daigne pas s'y arrêter avec attention ni raisonner avec eux. Il se forme ainsi à la bonne guerre spirituelle, en se réfugiant auprès de Dieu dans les attaques, en méprisant l'ennemi quand il l'aperçoit, et en dédaignant de raisonner avec ces sortes de pensées, de sentiments et de mouvements, comme il dédaigne de le faire avec ses songes : car il sait qu'une des ruses du démon est d'attirer l'âme au débat du raisonnement. Il réprime la propension et démangeaison naturelle que l'esprit a de faire des réflexions sur ses pensées ; et quand il s'aperçoit qu'il se remplit inutilement d'agitations sur le pour et sur le contre, il se tourne doucement vers Dieu et passe outre sans se retourner volontairement et considérer ce conflit de pensées : car elles ressemblent aux petits chiens qui courent, en jappant, après les passants, et qui se taisent quand ils voient qu'on ne tient aucun compte de leurs cris; mais plus on se retourne, et plus ils crient.

C'est ainsi, âme pieuse, que l'homme de bonne conscience se gouverne dans la milice qu'il doit exercer sur la terre, et que, faisant la guerre avec générosité et avec liberté, il remporte de nombreuses victoires. Au contraire le scrupuleux ne la fait qu'avec lâcheté, en s'épouvantant d'une ombre; avec de grandes répugnances à cause de la peine qu'il y trouve, et avec tant de faiblesse qu'il s'enfuirait volontiers plutôt que de remporter la victoire, si la crainte de la mort ne le retenait.

Voilà, âme pieuse, que j'ai dit plus de choses que je ne pensais, et je vous les ai qualifiées du titre de

remèdes : car elles sont préservatives et contiennent les dispositions nécessaires dans lesquelles l'âme doit s'établir et s'affermir pour ne point tomber dans le scrupule et pour ne pas le nourrir quand il advient. Or ce sont là les remèdes que j'appelle éloignés ; maintenant il faut vous parler des remèdes prochains.

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