PREMIÈRE QUESTION
Sur l'humilité que nous devons à Dieu et au prochain pour Dieu ; et sur les trois degrés suivants que vous proposez vous-même : 1° Ne point craindre d'être blâmée et désapprouvée, 2° Souffrir sans trouble d'être contrariée, 3° Prendre plaisir d'être humiliée.
L'humilité ne s'apprend pas, âme pieuse, ou plutôt, pour mieux dire, on ne comprend ce que c'est que l'humilité qu'à mesure que l'on devient humble et que l'on fait des progrès dans cette vertu. Le monde l'a en horreur ; c'est parce qu'il ne la connaît pas et qu'il se rend incapable de la connaître, imitant les malades qui ne guérissent pas, parce qu'ils ne veulent prendre aucun remède; aussi ils sentent leur cœur se soulever dès qu'on leur en parle.
Le monde estime l'humilité chose vile et mépri-
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sable ; mais il se trompe en cela comme en beaucoup d'autres choses : car il n'y a rien de plus noble, de plus généreux, de plus indépendant que la vraie humilité.
Elle se met en effet au-dessus de tous les hommes, comme ne pouvant être des objets dignes d'inspirer l'humilité, puisqu'ils ne sont véritablement qu'un pur néant, et que s'humilier devant eux par considération de leur mérite serait abaisser le rien devant le rien. Et quoi donc peut prétendre avec raison et avec justice le rien sur le rien !
L'humilité n'a que Dieu pour objet, comme étant le seul à qui le rien doit tout, puisque lui seul est capable d'en disposer et de s'en servir pour faire des œuvres admirables ; aussi dès qu'elle a quelque autre objet en vue, l'humilité dégénère de sa noblesse et devient pusillanimité, et cela à proportion qu'il s'y mêle quelque autre considération que celle de Dieu ; mais au contraire quand elle est pure, sans mélange d'autre considération, il n'est rien de plus noble ni de plus généreux : car elle attribue tout à Dieu et rien à la créature, quelle qu'elle puisse être. C'est ainsi qu'elle s'élève au-dessus du monde entier, puisqu'elle ne le regarde que comme le néant, et c'est en cela qu'elle prend une admirable ressemblance avec le Seigneur, « devant qui toutes les nations sont comme si elles n'étaient pas, et qui les regarde comme un désert et comme un néant ' ». Aussi pour le cœur humble Dieu lui est tout, et il estime le reste comme rien.
1 Omnes gentes q.yasi non sint, sic sunt coram eo, et quasi nihilum et inane reputatae sunt ei. fs. xl, 17.
L'âme qui croît en humilité se met au-dessus de toute crainte : car elle se tient ferme dans la confiance en Dieu, qui lui est « une tour de forteresse contre tous ses ennemis ' ». Elle n'a point de crainte volontaire de la mort, ni de tous les accidents de la vie : car sa volonté est entièrement et parfaitement soumise à Dieu. Elle ne redoute ni les mépris, ni les rebuts des hommes, ce qui, semble-t-il, est en cette vie le plus dur à la nature humaine : car elle se confie en Dieu pleinement et simplement, sans s'occuper des répugnances de la nature ; mais pour remporter en tout la victoire, elle espère de la divine Providence le secours de la grâce, et elle offre en sacrifice à Dieu tout ce qui selon sa permission peut lui advenir.
Elle entreprend tout avec paix et sans raisonner sur ce qu'on lui impose : car elle a Dieu pour caution, pour secours et pour tout. Y a-t-il donc rien de plus noble, de plus généreux et de plus indépendant que la vraie humilité? Mais ce qui la relève par-dessus tout, c'est que le Fils de Dieu, l'ayant prise pour compagne, s'en est revêtu comme pour la consacrer, et l'a ainsi ennoblie, afin qu'elle fût plus facilement acceptée et embrassée par les enfants d'Adam, comme un souverain remède contre la frénésie de l'orgueil. Elle a l'honneur d'être à sa suite, d'être bien reçue de lui, et de pouvoir s'attacher à son humanité sacrée, pour l'accompagner partout dans la voie de son humilité ; et certes elle est admirable, car elle a sauvé le monde entier; elle est aussi toute généreuse, car elle a surmonté toutes
! Turris fortitudinis a facie inimici. Ps. lx, 4.
les puissances de la terre et de l'enfer; elle est enfin toute charitable, car elle a tout souffert pour honorer Dieu et pour procurer l'avantage de ceux qui suivent la vérité en pratiquant l'humilité. Aussi bien c'est de cette vertu que Dieu a voulu se servir « pour faire paraître la force de son bras ' », et c'est par elle qu'il nous a montré que « ce qui, au jugement du monde, paraît insensé dans la conduite de Dieu, est plus sage que tous, les hommes 2 ».
La grande blessure de l'homme, c'est la superbe, qui détruit la vérité dans sa raison pour y substituer l'estime de soi-même, et qui le met dans une nuit d'aveuglement où il ne se reconnaît pas pour ce qu'il est. De cette plaie naissent tous les péchés et les désordres du monde, qui sont comme la pourriture suintant de cette blessure ; or l'humilité est l'unique remède de cette plaie hideuse, et c'est un grand don de Dieu. On peut la comparer à l'éclat d'une lumière qui vient nous frapper au milieu des ténèbres de la nuit; elle nous fait voir la vérité sur ce que Dieu est et sur ce que nous sommes; sans elle nous resterions ensevelis dans les ténèbres de cette nuit que produit l'orgueil, et où notre raison ne ferait que de pauvres raisonnements et des jugements pitoyables.
Mais je suis même persuadé que la suavité de la conduite de Dieu ne fait éclater sur nous cette lumière que peu à peu, parce que, la plaie de notre orgueil étant toujours fort tendre et délicate, il faut la toucher doucement, et nos yeux sont si faibles
1 Fecit potentiam in brachio suo. Luc. i, 5i.
2 Quia quod stultum est Dei, sapientius est hominibus. I Cor. i, 25.
qu'il faut leur ménager la lumière avec prudence de peur de les éblouir, et ne la leur montrer qu'à mesure qu'ils se forment et s'habituent à supporter son éclat. Si ce flambeau nous montrait tout d'un coup le nous-mêmes tel qu'il est, tout en nous, âme, esprit, cœur, tomberait comme prosterné contre terre, n'osant se relever, crainte de voir cette horreur. C'est pourquoi la suavité de la conduite de Dieu, dans les voies ordinaires, ne nous fait voir ce nous-mêmes, par le flambeau de l'humilité, qu'à mesure que nous nous fortifions dans la charité.
Et maintenant, de ce que nous venons de dire, vous pouvez reconnaître que l'humilité est tout autre chose que le monde ne pense, qu'elle vient de Dieu, et que nous tenant toujours humblement dans la vallée, il nous faut, pour l'obtenir, lever les yeux vers les montagnes célestes d'où nous viendra le secours; ainsi faisait le Prophète royal. De plus, il est bon de remarquer que cette noble vertu ne souffre pas le mélange des considérations humaines, qui sont vraiment et si souvent la cause de la faiblesse de notre humilité : car assurément, si elle n'était pas mélangée avec ces sortes de vues et de considérations humaines, elle serait forte comme un vin pur et généreux.
On peut aussi facilement reconnaître qu'il y a beaucoup d'âmes, même désireuses d'être à Dieu, qui ne la connaissent pas bien pour ce qu'elle est en réalité. Souvent en effet ces âmes prennent pour l'humilité une certaine dépendance intérieure ou soumission servile, et ce n'est que pusillanimité. Elles pensent encore que pour être humbles il ne
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faut jamais ni répondre, ni contredire, ni refuser, ni reprendre, ni corriger, qu'il faut tout croire et tout faire hormis le péché, qu'il ne faut même pas ressentir de la peine et des répugnances dans les mépris et dans les injures, ni protester contre les calomnies des hommes, quand la raison peut en arrêter les causes et les conséquences.
Mais l'humilité n'est rien de tout cela, et Jésus- Christ nous l'a bien montré par son exemple : car lui-même, en maintes circonstances, il a répondu, contredit, refusé, repris, corrigé ; il s'est aussi défendu, témoin cet exemple : les Juifs lui disaient qu'il était possédé du démon; il leur répondit : « Je n'ai pas de démon en moi ; mais j'honore mon Père, et vous, vous me déshonorez l ». Enfin il a ressenti en son âme de grandes répugnances, et même jusqu'à s'en plaindre ; c'est ce que nous voyons dans l'oraison du jardin des Oliviers et dans son délaissement sur la croix ; c'est aussi ce que nous lisons dans le Psalmiste, où il dit du traître Judas : « Si mon ennemi m'avait donné des malédictions, je les aurais supportées sans m'étonner; mais l'homme de ma paix, en qui je devais avoir confiance et qui mangeait mon pain, a fait sur moi une insigne trahison 2 ». Jésus-Christ a fait tout cela, sans cesser d'être parfaitement humble, parce qu'il agissait en tout avec ordre et sagesse, et que tout était accompagné d'un esprit de parfait anéan-
1 Ego daemonium non habeo ; sed honorifico Patrem meum, et vos inhonorastis me. Joann. vin, 49.
2 Si inimicus meus maledixisset mihi, sustinuissem utique. — Homo pacis meae, in quo speravi, qui edebat panes meos, magnificavit super me suppiantationem. Ps. liv, i3 ; XL, 10.
tissement, qui se conformait entièrement à la volonté de son Père éternel. Ses actions se faisaient avec douceur et avec patience, et ces vertus sont comme les deux pierres de touche par lesquelles on reconnaît qu'on ne sort pas des bornes de l'humilité en agissant comme lui, lorsqu'on croit de bonne foi devoir agir ainsi pour l'honneur et la gloire de Dieu. La douceur doit faire l'action, et la patience doit couronner l'œuvre; de telle sorte que, dans une action, quand le succès ne correspond pas aux intentions, mais qu'au contraire la résistance, le mépris, la persécution et la calomnie retombent sur la tête de l'agent humilié, celui-ci doit offrir au Seigneur et consommer le sacrifice de l'humilité, à l'exemple du Fils de Dieu, qui se tait comme un agneau devant celui qui le tond, qui prie pour ses ennemis, et qui meurt en tâchant d'excuser devant Dieu le crime de ceux qui le crucifient. C'est ainsi que la patience doit faire la preuve et la consommation de l'humilité; mais ici j'entends parler de la patience de volonté, afin que vous ne preniez pas le change, et que vous traitiez comme rien les sentiments et les répugnances naturelles : car que le sentiment existe ou n'existe pas, il n'importe nullement, pourvu que la volonté le surmonte.
Mais pour vous définir l'humilité, telle que je la comprends, voici ce que je dis : C'est une vertu qui a Dieu pour objet, par laquelle nous l'estimons pour ce qu'il est et nous lui rendons ce qui lui est dû. Quant à nous-mêmes et aux autres créatures, nous ne les considérons que selon ce qu'elles sont devant Dieu, nous ne leur attribuons rien au delà de ce qui leur est dû ; nous regardons seulement en
MEDITATIONS SUR L ETAT RELIGIEUX iZ']
elles ce que la grâce et l'ordre de sa Providence y ont déposé et opéré, en faisant toujours une distinction raisonnable de ce qu'elles sont par elles-mêmes et de ce qu'elles ont reçu de Dieu, et en leur rendant ainsi les devoirs auxquels elles ont droit, mais uniquement en considération de Dieu et selon Tordre de sa divine Providence.
J'ai un peu étendu cette définition, et j'y ai fait certaines répétitions ; mais c'est afin que vous l'entendiez plus facilement, et que vous la compreniez mieux quant à sa substance et quant à sa pratique tout ensemble. De là en effet on peut reconnaître que le fond de l'humilité consiste dans l'anéantissement de nous-mêmes devant Dieu, anéantissement de volonté et d'oeuvres tout à la fois, en n'attendant rien de nous, mais tout de lui, en lui rendant la gloire de tout et en tout, en nous soumettant à toutes les dispositions de sa Providence, et en traitant notre propre jugement comme étant toujours sujet à l'erreur et à l'inconstance. Voilà quel doit être le fond ainsi que les dispositions intérieures de notre humilité, et l'âme humble ne doit jamais paraître devant Dieu qu'avec une volonté remplie de ces résolutions et de ces dispositions.
Quant à la pratique extérieure, l'âme humble doit agir toujours dans la vue de son néant, simplement, sans ostentation ni désir volontaire de se concilier l'estime ou de s'attirer des applaudissements. Elle ne doit jamais faire paraître rien qui ressente le faste ou le dédain du prochain. Elle doit au contraire se tenir dans une modestie agréable à tous, se montrant soumise aux supérieurs, condescendante aux égaux, compatissante aux infé-
rieurs. Seule enfin elle doit se mépriser elle-même, reconnaissant que la misère de ses péchés en est une juste cause; et si elle méprise quelque chose dans le prochain, ce ne doit être que le péché commis, étendant même sa compassion sur le pécheur et sur elle-même, avouant qu'elle est bien capable de faire tout le mal qu'il a fait et qu'il peut faire.
Elle ne doit encore rien estimer dans les hommes que ce que Dieu y a mis. De là vient que celui qui est véritablement humble, ne regarde les rois, les princes et toutes les puissances de la terre que comme des riens devant Dieu. Aussi bien s'il leur rend ses devoirs de soumission, cette déférence ne s'adresse pas à eux à proprement parler, mais à l'ordre adorable de la Providence qu'il honore autant dans les mauvais que dans les bons.
Si celui qui est vraiment humble ne regarde les grandeurs du monde et les hommes que comme le néant, quel jugement fera-t-il de leur estime et de leur opinion? Il n'examine pas s'ils disent vrai ou faux, quand ils le louent ; mais il rapporte à Dieu ce qu'ils disent, lui laissant le discernement de la vérité. Il tâche néanmoins de rejeter doucement ce qu'on lui attribue, quand il sait que cela n'est pas vrai. Et lorsque ces mêmes hommes le méprisent ou le persécutent, il sait bien qu'ils n'ont aucun droit de le mépriser, puisqu'ils sont des hommes misérables comme lui ; pourtant il ne rejette pas cette appréciation, parce qu'elle est très juste et très véritable; mais tout aussitôt, jetant les yeux sur l'ordre de la Providence, sur les péchés qu'il a commis et sur l'humanité sacrée de Jésus-Christ
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qui s'est rassasié d'opprobres pour consommer le sacrifice de notre rédemption, il regarde le support de ces injures comme un acte de justice qu'il doit à Dieu et à l'amour de son Rédempteur, et il considère ces hommes comme les exécuteurs de la justice et de la Providence divine sur lui.
Dans ces circonstances sa volonté se porte tout d'abord sur l'abjection, pour l'embrasser comme quelque chose de bien précieux, puisqu'elle imprime en lui des traits de ressemblance avec Jésus- Christ ; puis, avec beaucoup de douceur, il rend raison de la vérité, abandonnant le succès au bon plaisir divin, ainsi que fit Notre-Seigneur envers ceux qui le calomniaient et le crucifiaient.
Enfin, comment doit se comporter une âme véritablement humble? Je réponds : Dans les humiliations qui lui viennent de la part de Dieu, elle offre un sacrifice de louange; dans les humiliations qui proviennent de la part des hommes, elle fait une offrande de justice; dans les humiliations qui surgissent du fond de sa misère, elle présente à Dieu une hostie d'humble et simple aveu, à l'exemple de S. Paul, qui disait : « Je me glorifierai volontiers dans mes infirmités, afin que la vertu de Jésus- Christ habite en moi1 ». Quelle est cette vertu de Jésus-Christ, sinon l'humilité, puisque c'est par elle qu'il a opéré notre salut, qu'il a rendu à Dieu une gloire infinie et qu'il a mérité pour lui-même et pour nous ?
De là il est aisé de connaître que l'humilité pro-
1 Libenter igitur gloriabor in infirmitatibus meis, ut inhabitet in me virtus Christi. II Cor. xn, q.
duit dans l'âme un repos infaillible : car sa soumission l'unit avec Dieu qui est son centre; la défiance qu'elle a de ses lumières la détache de son propre sens; et le jugement vrai qu'elle porte sur le néant des créatures, fait qu'elle se dépouille de ce qui engendre l'inquiétude, à savoir : la vaine complaisance pour les hommes, l'estime du monde et la crainte empressée du mépris, toutes choses qui soulèvent des tempêtes continuelles dans les passions agitées par le vent de l'orgueil. Or ces tempêtes diminuent à mesure que ce vent s'apaise ; mais il ne faut pas s'attendre à voir jamais l'orgueil anéanti entièrement en nous, tant que nous vivrons sur cette terre : car il ressemble à l'iota des Grecs, qui ne se perd jamais et qui laisse au moins toujours un accent à sa place.
La volonté de Dieu est que nous ressentions ce mal, afin que nous recourions au remède de l'humilité et qu'il serve à notre bien. Il faut donc, toujours et partout, porter ce remède avec nous, pour nous en servir de préservatif et pour l'appliquer sur ce venin comme moyen de guérison, aussitôt que notre âme en est infectée.
Vous trouverez, il me semble, dans ce que je viens de dire, la réponse au premier article de votre question, parce que vous y pourrez voir quelle est l'humilité que vous devez à Dieu et quelle est celle que vous devez aux hommes pour Dieu. Passons donc maintenant aux autres articles qui regardent les degrés de l'humilité, pratiquée selon la manière que vous les proposez.
Assurément, « ne pas craindre d'être blâmée et désapprouvée, souffrir sans trouble d'être contra-
riée, et même prendre plaisir d'être humiliée », ces degrés sont sublimes ; mais c'est bien assez qu'ils se trouvent dans une volonté généreuse, aspirant à ces degrés et travaillant à s'élever sur ces hauteurs, et il faut toujours ajouter dans son compte et sa résolution cette clause : « Nonobstant les répugnances des sens et de la nature ». Ainsi donc il faut dire : Je ne craindrai pas, avec volonté, d'être blâmée et désapprouvée, et bien que je sente des mouvements de crainte s'élever dans la partie sensible de mon âme, je passerai par-dessus avec la grâce de Dieu. Volontiers je souffrirai d'être contrariée, sans faire aucun cas des contradictions de la nature. Je me réjouirai volontairement devant Dieu d'être humiliée, malgré les répugnances naturelles.
C'est ainsi, âme pieuse, qu'il faut établir les choses et déterminer ses résolutions, pour marcher selon les règles de la vérité et de la justice. Il est bien vrai que les victoires, remportées fréquemment sur la nature, et l'habitude de la vertu font que ces mouvements s'adoucissent et deviennent plus soumis à la raison ; mais il en est de l'homme animal comme des bêtes apprivoisées, qui ont toujours le penchant vers leur liberté naturelle et qui veulent la reprendre, lorsqu'on y pense le moins ; il faut toujours se défier de l'un comme des autres, sinon ils auront bientôt repris leurs premières habitudes.
Ce serait vouloir recevoir de Dieu une grande récompense dès cette vie que d'attendre que nos sentiments naturels devinssent si pénétrés de l'estime et de l'amour de l'humilité qu'ils fussent entièrement apaisés, et qu'ils n'eussent plus de répu-
gnance à supporter l'humiliation. Dieu, il est vrai, fait quelquefois ressentir cet état aux âmes fidèles, et alors elles entrent dans un repos intérieur, que l'on peut comparer au soulagement qu'éprouve celui qui, ayant un os démis par quelque luxation, le sent remis en son lieu naturel; mais il ne le fait que par un acte passager ; en effet il n'est presque pas d'exemple qu'il l'ait jamais fait par un acte continu : car ce serait faire cesser le combat, avant que d'être sorti du théâtre de cette vie, où il ne nous laisse que pour combattre.
C'est donc de Dieu que nous vient ce repos si désirable, et il nous le fait ressentir plus ou moins, selon le conseil de sa volonté ; cependant l'âme vraiment humble ne s'attend pas à voir ses sens si soumis et ses sentiments si souples, que l'orgueil et les contradictions n'y paraissent plus ; aussi, au lieu de s'étonner et de s'affliger, quand ils se présentent, elle les regarde comme une précieuse occasion pour s'humilier devant Dieu d'une manière plus pure et plus forte que si elle ne sentait aucune contradiction. Elle entre plus avant dans son néant, à mesure qu'elle le découvre plus sensiblement, et elle s'en sert pour offrir des sacrifices à la grandeur de Dieu, qu'elle reconnaît et qu'elle honore d'autant plus qu'elle se regarde comme un rien misérable, qui n'a dans son fond qu'un germe de toutes sortes de désordres, et ce germe c'est l'orgueil.
Mais alors que doit faire l'âme en cette occurrence, sinon se recueillir et s'apaiser auprès de Dieu, en prenant plaisir à le regarder au-dessus d'elle et au-dessus de toutes choses, comme l'unique
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Etre suprême, et se considérant elle-même comme étant bien moins que le rien? Elle doit imiter celui qui prend plaisir à voir une tour bien haute, et qui se couche contre terre afin d'avoir le contentement de la voir encore plus haute qu'il ne la verrait, s'il se tenait debout pour la contempler.
C'est ainsi qu'il faut entendre ces degrés dont vous me parlez. Ils s'épanouiront comme tout naturellement dans l'âme, lorsque la racine de l'humilité y aura été plantée et qu'elle sera bien prise ; et alors la volonté en portera les fruits par ses actes, qui sont tout en matière de vertu, aussi bien qu'en matière de péché ; mais il n'est pas plus en sa liberté d'empêcher que le sentiment ou la répugnance ne paraisse, que d'empêcher un rejeton de pousser d'une racine. On peut bien couper ce rejeton, quand il paraît ; mais l'empêcher de naître, cela n'est pas possible.
Comprenez donc et retenez bien ce que nous avons dit du sentiment naturel, à savoir, que soit qu'il paraisse, soit qu'il ne paraisse pas, il ne doit être estimé que comme le rien. Quand l'âme a bien pris l'habitude de le traiter de cette sorte, il s'évanouit souvent, ou il n'ose plus se montrer : car il voit qu'on le méprise et que l'on ne tient aucun compte de lui. Mais au contraire, tant qu'une âme le considère comme s'il était quelque chose, il tâche de se faire valoir, et le démon s'en sert pour jeter cette âme dans l'inquiétude. Voilà une grande leçon, âme fidèle, mettez-la bien à profit.
Ne soyez pas non plus curieuse de savoir en quel degré d'humilité vous êtes : car cette belle vertu se cache à elle-même. L'âme vraiment humble
ne croit pas l'être; et si Dieu lui en fait voir quelque chose, elle le regarde paisiblement, mais cela lui sert pour se plonger encore plus profondément dans son néant : car elle reconnaît que cette vertu n'est pas un fruit qui vienne de son propre fond, mais de la main de Dieu, qui par sa grâce a planté en elle cette racine de véritable humilité.