‹ Avis spirituels et méditationsChapitre 59 sur 164 · DEUXIEME QUESTION · texte numérisé non relu

DEUXIEME QUESTION

Quel est le remède contre les dégoûts et les faiblesses qu'on ressent clans l'état de sécheresse et de tanèbres; et quel est le moyen de conserver son âme contente en cet état de pauvreté spirituelle ?

A cette question voici ma réponse :

Il faut se considérer comme des pauvres miséreux que Dieu prend plaisir à faire attendre à sa porte; et là il faut demeurer avec patience et être content parce que cela plaît à Dieu.

Voilà une réponse sans doute bien succincte, mais elle n'en est pas moins pleine de vérité. Il est vrai que si j'en restais là, vous pourriez trouver que j'ai voulu vous répondre sèchement sur cet état de sécheresse. C'est pourquoi, pour tâcher d'adoucir la douleur de cette plaie qui souvent vous fait souffrir, entretenons-nous un peu des causes et des raisons de cette conduite de Dieu envers ses enfants.

J'ai pensé et dit bien des fois que s'il y avait quelque plainte qu'il nous fût possible d'adresser à Dieu, ce serait, sur le sujet de son amour, pour-

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quoi il ne nous fait pas connaître en cette vie s'il nous aime certainement et en quel degré nous l'aimons nous-mêmes. Nous pourrions lui dire, ce me semble : O source d'amour, vous êtes tout amour, et vous désirez uniquement que nous vous aimions. Votre Fils bien-aimé, incarné pour nous, ne nous a pas prêché autre chose, et votre Esprit luimême est venu répandre sur terre le feu du vrai et saint amour; pourquoi donc nous laisser dans cette incertitude si bien exprimée dans vos saintes Ecritures? « Personne, disent-elles, ne sait s'il est digne d'amour ou de haine1. »

Le Prophète royal énonce aussi une vérité qui n'admet pas d'exception : « Dieu, dit-il, a tout fait avec une parfaite sagesse 2 ». Mais c'est par un secret de sa conduite paternelle qu'il n'a pas voulu nous donner en cette vie une certitude de foi de son amour et de notre état de grâce, mais seulement une certitude de confiance. Car nous ressemblons aux enfants, envers qui il faut que les pères usent de prudence et de circonspection, et qu'ils doivent tenir dans une sorte d'incertitude sur ce qu'ils attendent de leur part, afin de les contenir dans la soumission et le resoect filial.

La certitude de foi nous aurait jetés dans une certaine tranquillité; d'où nous serions facilement tombés dans le relâchement, puis dans la facilité de pécher et même dans le libertinage, tandis que la certitude de confiance exerce toujours notre espérance et la nourrit.

Nescit homo utrum amore an odio dignus sit. Eccle. ix,i, 2 Omnia in sapientia fecisti. Ps. cm, 24.

Cette crainte, en effet, qui survient en l'âme, lui est utile pour l'animer à se rendre plus assurée de l'amour de Dieu et de sa grâce ; elle craint toujours de ne pas aimer, bien qu'elle aime vraiment, et ainsi elle poursuit toujours la grâce pour s'en approcher de plus près. Elle croit et profite grâce à cette douce ignorance, et sa diligence en cette recherche amoureuse l'éloigné de Pécueil de la paresseuse familiarité, et lui amasse un trésor de grâces dans le sein de notre Père céleste, trésor qu'il lui garde sans le lui montrer, afin qu'elle travaille toujours à l'augmenter, comme si elle ne faisait que commencer. C'est ainsi que notre Père céleste, avec une parfaite sagesse, attire notre respect et notre amour, et que, sous le voile du secret, il prend complaisance à nous voir faire un grand progrès dans les biens éternels, progrès qui lui est d'autant plus agréable qu'il est plus désintéressé, plus humble et plus amoureux.

C'est aussi par un semblable conseil, produit du même amour et de la même sagesse, qu'il exerce ses enfants par la sécheresse.

« Si quelqu'un veut venir après moi, dit le Fils de Dieu, qu'il se renonce lui-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive l. » Ces paroles comprennent tout à la fois et le titre, et les qualités, et l'excellence du chrétien : il ne peut avoir part à l'héritage de Jésus-Christ sans qu'il le suive; il ne peut le suivre qu'en portant la croix à son exemple, et il ne peut porter sa croix sans se renoncer lui-même :

1 Si quis vult post me venire, abneget semetipsum, et tollat crucem suam, et sequatur me. Matth. xvi, 24.

il faut donc de toute nécessité qu'il renonce à l'héritage ou qu'il passe par ces pratiques. La nécessité de porter la croix paraît assez dans le choix qu'en a fait le Père éternel pour son propre Fils, et l'expérience nous apprend que la superbe de nos esprits et les dérèglements de nos cœurs ont besoin de ce doux fardeau, pour leur servir de contrepoids et les empêcher de marcher si facilement dans le chemin de leurs désirs et de leurs pensées.

La croix est le sceptre de son royaume militant, et comme la verge de sa direction, avec laquelle il nous fait retourner à lui par les degrés d'une liberté généreuse ; mais le renoncement à nous-mêmes est l'unique moyen de la prendre de bonne grâce et de la porter avec fruit selon ses desseins ; aussi Jésus- Christ nomme en premier lieu le renoncement, afin que nous sachions qu'il est comme la main avec laquelle on doit tenir la croix, et le pied qu'il faut mouvoir pour le suivre.

Sans renoncement on ne peut donc ni porter la croix, ni suivre le Sauveur. Or, vous le savez, le renoncement à soi-même a des classes différentes, comme une école bien réglée, et la classe la plus relevée, celle où l'on apprend le plus promptement par le chemin raccourci d'une méthode admirable, c'est la classe de l'aridité. On ne peut être vraiment savant dans le renoncement à soi-même, sans avoir étudié beaucoup et longtemps dans cette classe.

Le renoncement qui porte sur les vices, doit être regardé comme quelque chose de naturel à la raison : car elle voit par elle-même que c'est une humeur nuisible, qui procède d'un fond corrompu et

contre laquelle il faut se munir de précautions et de remèdes, si l'on veut être utile à soimême.

Le renoncement qui porte sur les biens extérieurs, regarde seulement ce qui est hors de nous ; mais le renoncement pratiqué dans l'affection sensible au bien dont l'âme se voit dépouillée par la sécheresse, est le plus puissant moyen pour mourir à soi-même tout entier : car, en ce cas, c'est nousmêmes qui sommes et la matière et la forme du renoncement aussi bien que la victime du sacrifice. La raison s'y trouve alors immolée avec tous les autres sentiments, sans voir d'autre matière de sacrifice qu'elle-même; mais ainsi elle est heureusement disposée à désirer Dieu pour lui-même et le bien de la vertu pour Dieu seul.

Le péché n'a pas seulement mis le dérèglement des passions dans le cœur et l'égarement des pensées dans l'esprit; mais il a injecté dans l'âme un venin secret d'estime d'elle-même et de ses opinions personnelles, spécialement pour la pratique du bien, d'attache encore à ses propres industries ainsi que de complaisance et d'erreur ; et ce venin a pénétré si profondément, il est si subtil, si caché, qu'à peine peut-on le reconnaître. Jamais l'homme, par son application et son industrie, ne pourrait atteindre jusqu'à ce venin pernicieux : car il est tout spirituel, et même il est encore plus subtil, plus spirituel dans les âmes pieuses qui désirent être à Dieu. Il faut donc que la divine miséricorde y applique la main, en mettant l'âme en état de voir sensiblement l'insuffisance où elle est de se servir d'elle-même de ses propres puissances, comme

elle le voudrait, et de faire le bien selon qu'elle le désire et le connaît. Or c'est là ce que la sécheresse fait admirablement bien : car elle dessèche en l'âme les sentiments du bien, et la laisse comme abandonnée de tout, à l'exception de sa seule volonté qui demeure affermie fortement dans son attachement à Dieu. Cet état est d'autant plus douloureux que l'âme est plus convaincue de l'unique et véritable bien et qu'elle le désire plus ardemment ; c'est un feu qui, il est vrai, la brûle et produit en elle une sueur abondante ; mais c'est pour faire évaporer ces humeurs intérieures, peccantes et malsaines, dont nous venons de parler. Si, à cause de son délaissement, quelques vapeurs s'élèvent, c'est encore pour purifier et rectifier la droiture de ses intentions et pour rendre les fruits de ses œuvres plus dignes du goût de son Bien-aimé.

Le dérèglement des passions se maîtrise par une généreuse résistance et par le retranchement que fait la mortification; les divagations de l'esprit peuvent se modérer par la douceur et par le rejet volontaire des réflexions superflues ; mais pour ce qui regarde ce venin intime, il n'y a que le remède de la sécheresse qui puisse le détruire et fournir à l'âme le moyen de rentrer dans la véritable possession d'elle-même par la patience et par la confiance en Dieu. C'est elle qui est la vraie fournaise d'humiliation où, selon la sainte Ecriture, « le Seigneur éprouve les hommes qui lui sont agréables ' ». Il servirait de peu d'avoir réglé

1 In igné probatur aurum et argentum, homines vero receptibiles in camino humiliationis. Eccli, n, 5.

le cœur et d'avoir réduit l'esprit, si l'on n'employait ce remède souverain qui délivre l'âme de sa propre estime, de la complaisance et de l'attachement spirituel : car si ce venin restait au fond de l'âme, la superbe y germerait bientôt avec abondance.

Au sortir de cette épreuve, que la main du Maître n'envoie qu'avec une grande variété de temps et de degrés et avec une proportion admirable, l'âme ressent qu'il s'est fait en elle quelque chose d'approchant du miracle de S. Paul, et qu'il est tombé de dessus ses yeux comme des écailles, qui l'empêchaient de voir clair : car elle aperçoit alors ce qu'elle ne voyait pas auparavant, et elle juge des choses d'une autre manière.

Ce même Apôtre nous explique subtilement le mélange qui est dans nous-mêmes, et la nécessité qu'il y a de séparer les deux éléments l'un d'avec l'autre. Il dit en effet : « La parole de Dieu est vive et efficace ; elle perce plus qu'une épée à double tranchant, et, pénétrant jusqu'à la division de l'âme d'avec l'esprit, elle atteint les jointures et les moelles mêmes, et discerne les pensées et les mouvements du cœur ' ». S. Paul ici se sert d'une comparaison matérielle, pour nous faire comprendre une chose toute spirituelle, et pour nous apprendre la nécessité qu'il y a pour nous de faire séparation et destruction dans la partie la plus intime, la plus spirituelle de l'âme, où à l'égard des biens du ciel trouve place la subtilité de l'a-

* Vivus est enim sermo Dei, et effîcax, et penetrabilior omni gladio ancipiti, et pertingens usque ad divisionem animas ac spiritus, compagum quoque ac medullarum, et discretor cogitationum et intentionum cordis. Hebr. iv, 12.

mour-propre, aussi bien que dans l'homme animal se rencontre une pente grossière vers les biens de la terre. Pour cela il est besoin d'un glaive tout spirituel, qui pénètre jusque dans l'âme : or, il n'est que la parole toute puissante de Dieu et le renoncement pratiqué dans la sécheresse, qui en puisse faire l'office ; mais ordinairement il se sert du second pour faire mieux pénétrer la première. Nous en avons un exemple dans l'Epouse du Cantique : son âme était dans la sécheresse avant que l'Epoux lui parlât, puisqu'elle s'est comme fondue aussitôt qu'il eut parlé. Sans aucun doute ce qui se fond était dur et sec auparavant; c'est donc une marque qu'il la disposait par la sécheresse à se fondre si suavement qu'elle en fût comme liquéfiée.

De là il faut tirer les deux conclusions suivantes :

i° C'est que sans l'épreuve de la sécheresse nous ne pourrions jamais bien connaître ce que nous sommes, ni l'état de nos âmes à l'égard de Dieu. La mortification retranche bien les vices, et la patience nous fait aussi supporter toutes les pertes des biens extérieurs; mais l'aridité nous sépare nous-mêmes de nous-mêmes. Elle brûle et épure, ainsi que parle le Prophète, toutes les scories de l'âme, qui n'a pas moins besoin d'être épurée que l'esprit, le cœur et les membres. Elle sépare ce qui est noble et précieux d'avec ce qui est vil et méprisable; elle nous fait voir ce que Dieu est pour nous et ce que nous sommes, et elle fait que la vertu s'affermit et se solidifie, comme un vase de terre se durcit au feu.

C'est ainsi que, par la bouche de David, Jésus dit lui-même : « Ma vertu s'est desséchée, durcie, comme le vase de terre ' ». De même aussi, si notre vertu ne se durcit, ne se fortifie par i'exercice de la sécheresse, elle ne pourra ni recevoir, ni conserver l'eau des célestes consolations, pas plus que le vaisseau du potier s'il n'est jeté dans la fournaise.

2° Puisque la sécheresse est l'épurement de l'abnégation, sans elle nous ne pourrions pas, selon la voie ordinaire, parvenir à l'union avec Dieu et nous tenir disposés à goûter sa douceur : car cette union demande un dépouillement entier de nous-mêmes, et ce goût céleste réclame la correction de notre façon naturelle de sentir et de goûter les choses.

Je dis, selon la voie commune et ordinaire : car, mettant à part les coups de grâces extraordinaires, Dieu veut entourer notre liberté de certains moyens qui la pressent doucement, afin qu'elle agisse dans son ordre naturel avec le secours surnaturel. Il fait monter l'âme par degrés progressifs, et ne la fait point passer d'un bout à l'autre tout d'un coup, sinon fort rarement, car c'est là une voie de miracle.

Ste Thérèse avait pour pronostic des grâces et des consolations célestes que Dieu lui voulait faire sentir, l'état laborieux de la sécheresse où elle se trouvait, et, selon le degré de cet état, elle jugeait quel serait le degré de l'autre.

Nous pouvons l'imiter dans ce discernement

1 Aruit tanquam testa virtus mea. Ps. xxi, 16.

avec une parfaite confiance et tirer pour nous un très bon augure de notre aridité. Si elle est subtile, toute de délicatesse, c'est signe que Dieu a dessein d'élever l'âme à une plus grande union, pour laquelle elle sera d'autant mieux disposée que son dépouillement sera plus subtil et plus parfait.

Mais, me direz-vous, d'où vient que la peine que Ton ressent de la sécheresse est si grande?

Il y en a deux causes : l'une est l'amour de sa propre satisfaction, dont la privation nous est sensible à proportion que la chose dont on est privé est plus intime et plus chère à l'âme. Or, comme le sentiment de Dieu et des biens surnaturels est ce qui peut le plus la satisfaire, et comme le goût qu'elle en a déjà savouré lui a fait connaître que c'est là ce qui lui convient uniquement, de là il arrive que la privation de ces biens la pénètre jusqu'au fond d'elle-même, et lui fait sentir quelque chose de plus douloureux que tout ce qu'elle peut souffrir de la perte des autres satisfactions extérieures. Les débutants dans la vie spirituelle en ressentent la peine plus vivement que les autres : car chez eux l'amour-propre des biens spirituels est beaucoup plus vif; aussi cette privation fait sur eux le même effet que produit sur une personne échauffée un froid glacial, qui la saisit d'autant plus vivement que les pores sont plus dilatés par la chaleur. Mais à mesure que l'amour-propre s'évapore dans cette fournaise d'indigence spirituelle, « où Dieu choisit ses bons serviteurs ! », ainsi que nous le dit le prophète Isaïe, cette douleur se tempère, jusqu'à

1 Elegi te in camino paupertatis. Is. xlviii, io.

ce qu'enfin l'âme, étant bien épurée de cette scorie, demeure humble, douce et tranquille; et alors elle attire souvent sur elle le miracle de la Chananéenne. Dieu, en effet, voyant sa patience accompagnée de confiance, verse sur elle une grande abondance de consolations et de marques sensibles de sa divine présence. Et ainsi elle trouve auprès d'elle tous ces biens, au lieu que si elle s'était empressée pour aller rechercher bien loin la ferveur sensible, elle s'en serait éloignée davantage, et se serait même égarée par des chemins qui lui auraient fait perdre pour plus longtemps le bien de la paix intérieure.

Ainsi donc le grand remède qui doit être appliqué à cette première cause de nos peines dans l'aridité, se trouve expliqué suffisamment par ce que je viens de vous dire, et cela vous marque quel est le dessein de Dieu dans l'exercice de la sécheresse ; mais il faut acquiescer à ce dessein avec une soumission, telle que la doit un bon enfant à l'égard de son bon père et un malade envers son médecin, c'est-à-dire en renonçant généreusement à sa propre satisfaction, en acceptant volontiers le calice de l'aridité, et en le buvant comme un médicament salutaire malgré les répugnances de la nature.

Mais vous insisterez et me direz sans doute que précisément c'est cette répugnance qui vous fait le plus de peine ; il vous semble en effet que, quelque bonne volonté que vous ayez de souffrir cet état avec patience, vous n'en sauriez venir à bout : car vous ne Rendurez que comme par contrainte, et si vous trouviez une porte pour l'éviter,

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vous le fuiriez assurément. C'est là une de vos questions à laquelle nous répondrons plus loin; mais il faut vous dire à l'avance que vous vous méprenez sur ce point, puisque vous voudriez faire un sacrifice sans immolation. Or, cette répugnance ou aversion que vous éprouvez, est la victime du sacrifice, et quoiqu'il la faille quelquefois traîner, comme on traîne une bête pour l'immoler, il n'importe en rien pourvu qu'elle soit sacrifiée à l'honneur de Dieu. Cette répugnance est un produit de notre amour-propre, sur lequel on peut frapper un bon coup par un acte de renoncement. Hé ! quoi donc, s'il n'y avait du sensible, serait immolé dans le sacrifice ?

Mais insensiblement j'arrive à l'autre cause de votre peine, à savoir l'ignorance, qui souvent nourrit et augmente la première. Or l'ignorance doit se dissiper par l'instruction.

Il vous semble, âme pieuse, que Dieu vous quitte, mais il est bien éloigné de ce dessein ; il agit seulement comme un ami qui éteint à vos yeux la lumière dans les ténèbres, pour voir comment vous vous comporterez en cet état d'obscurité. Il demeure pourtant auprès de vous comme auparavant, mais avec cette différence que vous ne le voyez pas plus que s'il vous avait quittée. L'Epouse du Cantique était habituée à cet exercice, et c'est aux âmes pieuses qui sont dans l'aridité qu'elle adresse ces paroles : « Le voilà, oui, voilà qu'il est caché derrière notre muraille, il guette par les trous, il regarde par les fenêtres l ». Elle

1 En ecce stat post parietem nostram, respiciens per fenestras, prospiciens per cancellos. Cant. n, 9.

répète deux fois de suite « le voilà », comme ceux qui sont saisis par un vif sentiment d'étonnement et de joie, lorsqu'ils aperçoivent quelque chose qu'ils désiraient et cherchaient ardemment; et c'est ainsi que vous serez agréablement surprise, quand vous aurez découvert l'objet de vos vœux. Rien n'est plus agréable à l'Epoux céleste qu'une patience persévérante et qu'une confiance généreuse dans la poursuite de son amour, dont l'une fait tout supporter et l'autre fait tout espérer. Or cette éclipse de lumière est un excellent moyen pour exercer et pour perfectionner l'une et l'autre de ces vertus; mais le Seigneur a soin de consoler les âmes autant qu'il le faut; et s'il semble que tout soit refroidi, c'est pour faire pénétrer plus avant sa chaleur et faire éclater plus vive sa lumière qu'il rallume ensuite avec la consolation de sa présence. Et c'est pour lors que l'âme s'écrie avec David : « O Seigneur, qu'elle est grande l'abondance des douceurs que vous cachez à ceux qui vous craignent ' ! » Si donc Dieu disparaît pour la partie sensible de l'âme, c'est qu'il se retire en son fond le plus intime, pour lui faire opérer un bien plus grand, sans qu'elle le voie, ni ne le goûte ; mais ce bien est pour cela même beaucoup plus à couvert et en sûreté, plus libre et plus pur. Il doit suffire à une âme pieuse que le Seigneur le connaisse, et que seul il le goûte, et, selon l'expression de Job, « qu'il se fasse un divertissement des peines des cœurs innocents2 ». Cette parole

' Quam magna mu'titudo dulcedinis tuae, Domine, quam abscondisti timentibus te. Ps. xxx, 20.

a De pœnis innocentium rideat. Job ix, 23.

de ce saint homme doit beaucoup consoler les âmes qui sont patientes, confiantes et de bonne volonté, dans leur sécheresse : car elles sont de ces innocents dont il veut parler.

Mais, pourrez-vous objecter, quand on est plongé dans ces ténèbres, on ne sait point si c'est par sa faute ou non? Oh! âme fidèle, c'est bien ici que vous trouverez le meilleur moyen de réparer vos fautes ; et pour cela vous n'avez qu'à choisir d'expirer volontiers dans cette ignorance et d'acquiescer au bon plaisir de la volonté de votre Père céleste, de même que vous devez acquiescer à l'ignorance si vous êtes digne d'amour ou de haine. Aussi bien, après que vous aurez doucement examiné vos fautes ou vos négligences volontaires, vous proposant une véritable correction, il faut vous reposer comme prosternée à ses pieds à l'abri de la résignation et de la patience, «jusqu'à ce que le jour paraisse et qu'il fasse lever la belle étoile dans votre cœur ' ».

David dit que « Dieu se sert des ténèbres pour s'y cacher2 »; c'est bien dans l'aridité que cela trouve son accomplissement. Puisque donc Dieu se retire dans les ténèbres, nous devons les préférer à la lumière elle-même. Nous serions trop consolés si nous savions et si nous connaissions sensiblement que dans cet état nous sommes plus agréables à Dieu que dans un autre; mais c'est le propre et le côté subtil de la sécheresse d'en ressentir quelque doute ; autrement elle cesserait

1 Donec dies elucescat, et luciier oriatur in cordibus ves.tris. II Petr. 1, 19.

2 Posuit tenebras latibulum suum. Ps. xvn, 12.

d'être ce qu'elle est, et le dessein de Dieu, qui est de détruire l'amour-propre dans nos connaissances et dans nos désirs, ne serait point bien accompli.

Mais l'exemple du Fils de Dieu surpasse tout ce que nous pouvons dire sur cette matière, et ses actions doivent nous servir d'assurance et d'instruction. Il a voulu garder les grandes actions d'éclat pour la fin de sa vie mortelle : or parmi elles se trouve l'aridité où il s'est mis dans sa prière au jardin des Olives et dans son délaissement sur la croix. C'est d'elle qu'il a voulu se servir, comme d'un glaive, pour faire pénétrer le sacrifice jusqu'au fond de son âme, et nous ne pouvons pas douter qu'il ne l'ait vivement ressentie : car elle lui a fait répandre une sueur de sang, et sur la croix il en a exprimé ses plaintes douloureuses. Voilà bien l'un des traits les plus sublimes et les plus délicats de sa charité : car ainsi il a voulu pourvoir à la consolation et à l'instruction des âmes pieuses, en leur faisant connaître que les ténèbres de la sécheresse ne sont pas des marques de l'abandon de Dieu, mais des moyens précieux pour nous faire parvenir à la liberté du renoncement à nous-mêmes, à la suavité de son union et à l'heureuse consommation de notre sacrifice.

O Jésus, Sauveur du monde, que nous vous sommes obligés infiniment de nous avoir enseigné ce secret, en souffrant vous-même cet état ! Qu'aurions-nous fait, Seigneur, et quelle chose aurions-nous pu dire en notre souffrance, si nous ne trouvions dans votre expérience ce qui doit

MEDITATIONS SUR l'eTAT RELIGIEUX 2 5g

comprimer tous nos sentiments humains et accabler tous nos raisonnements? Après cette considération, âme pieuse, n'est-il pas juste de réprimer toute plainte et de dire dans l'aridité les paroles de David? « Je me suis tu, et je n'ai pas ouvert la bouche : car c'est vous qui l'avez fait ' ». Il est bon aussi d'en demeurer là, en pratiquant ces deux belles vertus de patience et de confiance en Dieu.

Il y a encore une autre chose qui aiguise la pointe de la douleur dans l'aridité, et je voudrais vous éclairer à ce sujet : c'est la tendresse de cœur, relativement à laquelle il importe beaucoup de se gouverner sagement, car les grands et fréquents attendrissements de cœur, spécialement dans ceux qui sont d'un naturel doux, les mettent insensiblement dans l'état d'une grande délicatesse et d'une grande répugnance à la souffrance, et les disposent à ressentir l'aridité jusqu'au vif, comme un froid piquant qui saisit une personne échauffée, ainsi que je l'ai dit plus haut. C'est là le point que je vais vous expliquer le plus familièrement possible, pour que même les novices le comprennent plus facilement.

La dévotion sensible qui attendrit le cœur, ressemble au soleil du printemps qui ouvre les fleurs; mais comme les gelées ne sont pas encore bien passées, il arrive que le froid de la nuit, venant à saisir les pauvres fleurs, les abat contre terre. Que faire pour y mettre bon ordre? Il faut imiter les jardiniers prudents, qui ne se fient pas à la

1 Obmutui, et non aperui os meum, quoniam tu fecisti.

Ps. XXXVIII, 10.

beauté du jour, mais qui prennent bien leurs précautions pour garder leurs rieurs des ardeurs du soleil et les abriter contre le froid de la nuit.

C'est ainsi que les tendresses d'amour ouvrent les cœurs des âmes encore novices : de là vient que les affections, les désirs, les conceptions multiples jaillissent si facilement de leurs âmes et leur font même oublier les difficultés passées, comme si tout désormais ne devait être que lumière, et comme si rien ne devait plus mettre obstacle à leurs résolutions et à leurs bons désirs; mais qui ne sait qu'elles se trompent bien fort, puisque la vie est composée de jours et de nuits, et qu'il y a plus à combattre qu'à y goûter le repos sensible?

Il ne faut donc pas se livrer et se confier pleinement à ces tendresses : car il s'y trouve souvent beaucoup d'humain et du naturel tout pur, et même on peut dire qu'il y est presque toujours mêlé. En effet, lorsque le sentiment naturel prend part à l'impression surnaturelle que la grâce fait dans une âme, en lui montrant sensiblement la vérité du bien et le bien de la vérité, il y mêle aussitôt sa façon naturelle d'agir et de se réjouir; il en use à sa mode et fait souvent l'enfant. C'est pourquoi il faut que l'âme se recueille et se calme un peu en lui disant : Or sus, mon pauvre cœur, je vois assez que vous mangez volontiers le sucre comme les enfants, et qu'en goûtant le sucre vous promettez monts et merveilles ; mais il est à craindre que vos promesses ne s'en aillent en fumée et ne soient aussi faibles que celles des enfants. Après cela l'âme se tournera tout entière

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vers Dieu pour lui dire : Mon Dieu, je ne veux rien que l'accomplissement de votre sainte volonté ; il me suffit que je sois fidèle à vous aimer; je remets tout le reste entre vos mains.

Ce sera ainsi le moyen de bien accomplir ce que dit si gracieusement S. François de Sales, qu'il faut mortifier le cœur dans ses joies et le consoler dans ses tristesses. Il est nécessaire de former le cœur à l'égalité parmi les inégalités de la vie, où il n'y a que vicissitudes continuelles : car sans cela il n'ira que par bonds et ne trouvera que des excès, des inquiétudes et des douleurs. Or, pour le faire, il faut joindre le conseil de ce grand Saint aux paroles de la sainte Ecriture qui dit : « Aux jours de bonheur souvenez-vous des jours malheureux, et aux jours de malheur souvenez-vous des heureux l ». Par ce moyen, en effet, si les joies sont tempérées et réglées, les douleurs qui suivront ne seront pas si pénétrantes, et par suite l'âme se trouvera plus forte et plus tranquille. L'âme qui se gouverne ainsi dans la consolation sensible, sera bien mieux disposée à recevoir l'aridité, et quand dans la partie inférieure elle sentira se reproduire les mêmes inclinations au mal et les mêmes contradictions, tout comme auparavant, elle ne s'en étonnera pas plus que de voir des enfants pleurer après avoir promis d'être bien sages; elle demeurera ferme et forte; et, la verge à la main, si je puis m'exprimer ainsi, elle forcera la nature à marcher, comme on fait avancer les enfants qui ne veulent pas marcher

In die bonorum ne immemor sis malorum ; et in die malorum ne immemor sis bonorum. Eccli. x.i, 27.

de plein gré. Mais, au contraire, une âme encore novice, qui s'abandonne tout entière à la consolation sensible, demeurera étonnée, effrayée et désolée à la vue de l'aridité ; et cela vient de ce que cette douceur l'a amollie et qu'elle s'est confiée, plus que de raison, à la sensibilité de son cœur, comme si les répugnances de la nature ne devaient plus reparaître.

Notre Père céleste applique donc à cette maladie un remède excellent ; et s'il se sert quelquefois des consolations sensibles pour attirer à lui notre être tout entier par l'odeur excellente de ses parfums, il emploie la sécheresse pour le réformer, le purifier, le modérer et le fortifier. Il se sert de l'un et l'autre état pour éprouver l'âme, et lui faire connaître sensiblement par leur différence, combien il est important qu'elle s'élève au-dessus du sensible pour trouver Dieu seul, afin que le Seigneur lui étant tout en toutes choses, elle jouisse du vrai et unique bien dans sa source et dans sa pureté, et qu'elle soit heureusement indépendante de la vicissitude des créatures.

Nous ne disons pas cependant qu'il faut rejeter la consolation sensible, mais seulement qu'il faut s'y gouverner sagement, la recevoir avec respect sans attache volontaire, regardant plutôt le travail et la peine qui suivent que la douceur présente. Il faut estimer en effet que ce n'est qu'un rafraîchissement que l'on donne au soldat pour combattre plus virilement et un avertissement de se tenir tout prêt à retourner au combat au signal d'alarme, signal qui sonnera peut-être tout aussitôt.

MEDITATIONS SUR l'eTAT RELIGIEUX 2Ô3

Mais, direz-vous, pourquoi sentir cette aridité, même dans l'oraison? Car il semble que là au moins on devrait sentir que Dieu se plaît à nous écouter, et alors on devrait pouvoir lui parler à son aise, puisque c'est dans l'oraison que l'on va demander et recevoir son secours.

A cela je pourrais répondre brièvement que si l'oraison est l'exercice par lequel Dieu se communique le plus souvent aux âmes pieuses, c'est aussi celui où il veut les presser de se purifier de l'amour-propre : car c'est là qu'il se trouve et se cache de la manière la plus subtile et la plus raffinée.

En effet, dans la recherche de sa satisfaction spirituelle, l'âme voudrait trouver et mettre Dieu comme à son goût, au lieu que c'est cet amour qui doit être entièrement réduit aux ordres de sa divine volonté : aussi bien c'est pour cela qu'il y presse l'âme par l'aridité, pour en faire sortir ce poison subtil de l'amour-propre dans sa prétention d'oraison, de même qu'on presse un linge mouillé pour en faire sortir l'eau qui y reste encore. Il ne faut donc pas s'étonner si cette conduite de Dieu fait monter l'eau jusqu'aux yeux de ceux qui sont encore de jeunes enfants; mais il faut les consoler et les instruire par les considérations suivantes :

i° Que l'aridité est le vrai moyen de goûter Dieu comme ils le désirent : car il faut auparavant leur faire perdre le goût d'eux-mêmes ; et c'est ce à quoi l'aridité conduit merveilleusement.

2° Que l'oraison est une fournaise qui sert à deux choses : premièrement, elle embrase l'âme du feu du saint amour et la rend ainsi apte à toutes

sortes de biens ; deuxièmement, elle purifie l'âme comme l'or se purifie dans le creuset, et pour cela la sécheresse agit sur elle à la manière du sublimé : aussi par ce moyen les intentions s'éclaircissent, les affections se purifient et la vaine complaisance se dissipe en fumée.

3° Que l'âme recherche et demande à Dieu dans l'oraison qui il est, avec un grand désir de le connaître, mais que, pour la disposer à recevoir ce qu'elle demande, Dieu lui veut apprendre auparavant qui elle est elle-même, et lui veut arracher un bandeau de dessus les yeux, afin qu'elle puisse voir ce qu'il est. Il n'est donc question que d'avoir un peu de patience sous la main divine, comme on agit à l'égard d'un excellent médecin, qui vous applique un appareil, cause et moyen de guérison.

40 Que quand une âme non expérimentée reçoit dans l'oraison un rayon de lumière qui lui dilate le cœur, et qu'elle se voit sitôt après resserrée et rejetée dans la sécheresse où elle est comme hébétée, elle peut alors s'aider de quelque comparaison sensible, pour tâcher d'apaiser la tempête de tristesse qui veut s'élever en elle. Telle la comparaison suivante :

Souvent on voit un beau soleil se lever le matin, réjouissant toute la campagne et promettant une belle journée; mais bientôt après s'élève un brouillard, qui trouble tout et change en un moment l'éclat de ce beau ciel. C'est quelque chose de semblable qui arrive à l'âme dans son état spirituel ; aussi elle ne doit pas plus s'en étonner que de voir ce brouillard s'élever. Mais, sachant par la foi que le soleil divin ne laisse pas que d'être toujours le

même dans sa lumière et dans ses influences, quoiqu'il soit caché sous le nuage, elle peut prendre de là un beau sujet de lui parler avec humilité et avec confiance, en lui disant par exemple : O brillant soleil de justice ! je ne mérite pas de voir la beauté de votre lumière, et mes sentiments terrestres et grossiers produisent facilement des brouillards, qui s'interposent entre vous et moi; mais vous êtes mon soleil et ma vie, bien que je ne vous voie pas, et cela tout aussi bien que si je vous voyais clairement et sans nuage. Il me suffit que vous daigniez me tenir de votre main, afin que je ne mette point d'obstacles à vos célestes influences, qui ne cessent pas plus de se répandre que vous ne cessez vousmême d'être le principe et la fin de toutes choses.

Si l'âme persévère à se tenir ainsi avec patience, exposée au bon plaisir de son beau soleil caché, il versera sur elle des influences secrètes, et les nuages se fondront en pluies de bénédictions, qui la rendront fertile en toutes sortes de biens spirituels.

Mais si elle remarque en elle quelque négligence notable, il lui faut avouer son indignité, et confesser qu'elle ne mérite que d'être regardée de travers ou d'être délaissée, sans qu'on daigne même la regarder; et alors, au lieu de se troubler, elle s'étudiera à bien imiter la Chananéenne et à reproduire sa confiance, le mieux qu'il lui sera possible. Elle tâchera de réparer par la foi et par une confiance de foi ses fautes passées et son manque de disposition, et par ce moyen elle attirera sur elle les douces paroles du Sauveur avec tous leurs bons effets.

Désormais donc, âme pieuse, relevez votre cœur

et votre courage en Dieu. Je vous avoue, avec le grand S. François de Sales, que la sécheresse fait une blessure sensible, bien douloureuse, dans une âme qui veut aimer Dieu : car son amour est grandement affligé de voir que Dieu fait semblant d'ignorer combien elle l'aime, la délaissant comme une créature qui ne lui appartient point; mais c'est une blessure d'amour, qui au lieu de détruire quelque chose de notre vie intérieure, ne sert qu'à l'accroître et à la mettre dans un meilleur état. Nous sommes toujours portés et affectionnés à la douceur, à la suavité et à la délicieuse consolation; mais néanmoins l'âpreté de la sécheresse est plus fructueuse, de même que le sang répandu sur le Calvaire est bien plus utile que la clarté resplendissant sur le mont de Thabor : car dans l'aridité l'âme pratique l'exercice de la fidélité d'une liberté qui combat les contradictions, tandis que dans la consolation elle ne fait que recevoir ce qui est d'un goût délicieux ; et pourtant « le pain sans sucre vaut mieux que le sucre sans pain 1 ».

N'en doutez aucunement ; Dieu préfère les services qui lui sont rendus parmi les contradictions intérieures et extérieures à ceux qu'on lui rend parmi les suavités, puisque lui-même, pour nous rendre agréables à son Père éternel, nous a réconciliés avec sa divine Majesté par son propre sang, par sa tristesse dans l'oraison, par son délaissement sur la croix, par ses travaux et par sa mort. Plus Dieu nous prive de consolation, plus nous devons généreusement travailler pour lui témoigner notre

1 Panis sine saccharo melior est quam saccharum sine pane.

MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 267

fidélité; et il faut tenir pour assuré qu'un seul acte, généreusement fait avec la sécheresse, vaut mieux que plusieurs qui sont faits avec une grande tendresse, puisque pour lors rien ne nous attire à le servir sinon notre fidélité à vouloir le servir.

Recevez les aridités comme des grains de sel que le ciel vous envoie et vous applique, car ils vous préserveront de la corruption ; ou bien encore considérez-les comme ces aromates que les saintes femmes portèrent au sépulcre du Sauveur, car si vous demeurez patiemment ensevelie quelque temps avec ces onguents précieux, ce sera pour ressentir sitôt après les joies de la résurrection.

Ne raisonnez pas minutieusement sur la cause de vos aridités : car quand bien même elles arriveraient pour l'une de vos fautes, encore ne faudraitil pas pour cela vous livrer à l'inquiétude, mais avec une très simple et très douce humilité avoir regret de votre faute, et puis vous remettre entre les mains de Notre-Seigneur, afin qu'il vous en fasse porter la peine ou qu'il vous pardonne, selon qu'il lui plaira.

S'il retarde l'heure de l'accomplissement de vos souhaits, ce n'est que pour vous rendre plus heureuse au jour de leur réalisation. Elle viendra donc cette heure fortunée que tant vous désirez, et au moment que la divine Providence a marqué dans le secret de sa miséricorde, et alors avec mille sortes de consolations intimes, vous répandrez votre cœur et vous prierez devant le Dieu de toute bonté, et, comme sous la main de Moïse, du rocher de votre esprit jaillira l'eau limpide, le serpent se convertira en baguette magique, et les épines de votre cœur

produiront des roses, qui réjouiront votre âme par la suavité de leur parfum.

Le véritable amour de Dieu ne consiste ni dans les consolations, ni dans les tendresses du cœur; autrement Notre-Seigneur n'aurait pas aimé son Père, lorsqu'il était triste jusqu'à la mort et qu'il s'écriait : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avezvous abandonné ' ? »

Souvenez-vous que le Fils de Dieu vous a bien aimée en paradis, mais qu'il a plus témoigné d'amour pour vous parmi les fouets, les clous, les épines et les ténèbres du Calvaire, qu'il ne l'a fait nulle part ailleurs.

Marie Madeleine parlait à Notre-Seigneur, et, s'estimant séparée de lui, elle pleurait et le demandait ; elle était si empressée, si inquiète, que, le voyant, elle ne le reconnaissait pas. C'est aussi ce qui arrive souvent à l'âme pieuse dans l'aridité. Qu'elle ne s'empresse donc point ; elle a son Sauveur tout près d'elle, et elle lui parle toujours sans en être jamais séparée, bien qu'elle ne l'aperçoive pas.

Pourvu que nous tenions notre âme ferme dans la volonté de vivre et de mourir au service de Dieu, ne nous étonnons ni des ténèbres, ni des impuissances, ni des barrières qu'il semble mettre entre lui et nous pour nous empêcher de tomber à ses pieds et de les tenir embrassés, comme voulut faire Ste Madeleine. Imitons la sainte Vierge, sa mère, qui, aux noces de Cana, ne laissa pas que d'ordonner aux serviteurs de faire tout ce que son Fils dirait, quoiqu'il témoignât ne vouloir point donner de

1 Deus meus, Deus meus, ut quid dereliquisti me? Marc. xv, 34.

vin ; et puis nous verrons se produire le miracle de la conversion de notre sécheresse en vin de céleste consolation, vin si excellent qu'il enivre les esprits.

Si Dieu nous mène par la voie du désert, c'est pour nous conduire à la terre promise ; et même il nous donnera de temps en temps de quoi estimer le désert plus que les régions fertiles, où le blé croît en abondance, mais où la manne ne tombe point. Vivons donc en pleine confiance dans ce désert, et pourvu que nous demeurions sous la protection de Dieu, soyons assurés qu'il nous fera parvenir à cette bienheureuse terre des vivants, où le miel du repos le plus doux et le lait de l'innocence la plus pure couleront éternellement.

Il me semble que vous trouverez dans tout ce que je viens de vous dire de quoi répondre abondamment à votre question, sans qu'il soit besoin que je vous en fasse une application spéciale; mais vous remarquerez encore une chose certaine, c'est qu'il ne faut pas s'étonner si la connaissance qu'on a des avantages de l'aridité s'éclipse quelquefois quand on s'y trouve : car c'est une école où Dieu remet souvent au noviciat les âmes fort avancées, afin qu'elles se dépouillent de tout, et qu'elles soient rétablies devant lui et dans elles-mêmes, comme au jour de leur naissance, par un état d'humilité très avantageux. La sainte Vierge savait fort bien que son Fils devait ressusciter, et néanmoins la vue de sa passion présente avait comme éclipsé cette connaissance et ces sentiments, pour la plonger dans l'état le plus douloureux. Si donc notre Mère a éprouvé de telles douleurs, il faut que ses enfants

les supportent aussi volontiers, et que même ils se glorifient d'avoir quelque petite occasion de l'imiter, en souffrant cette peine d'amour.

Oui, je dis bien, âme pieuse, et j'ai raison d'appeler cette peine une peine d'amour : car si une âme n'aimait pas Dieu, elle ne désirerait pas si vivement de le sentir, et ne serait pas tant en peine de savoir si elle l'aime vraiment. Si elle souffre, c'est qu'elle n'a pas ce qu'elle désire; or elle n'aurait pas ce désir, si elle n'avait un véritable amour; et par suite il faut conclure que sa souffrance vient d'un amour qui craint de n'être pas ce qu'il est, bien qu'il le soit vraiment, mais imparfaitement. C'est pourquoi le pur amour de Dieu se sert de l'aridité pour élever notre amour à un état plus pur et plus sublime.

Enfin concluons tout ceci par les paroles du prophète Isaïe; elles comprennent tout le mystère de l'aridité : « Qui d'entre vous craint Dieu et entend la voix de son serviteur? Celui qui marche dans les ténèbres et n'a point de lumière, qu'il espère au nom du Seigneur, et qu'il s'appuie sur son Dieu -. » Reconnaître la sécheresse comme un moyen excellent pour apprendre à espérer en Dieu et à nous appuyer sur lui, ne pas nous effrayer de l'aridité, mais mettre notre espérance et notre appui dans le nom du Seigneur, c'est là tout le secret de la conduite de Dieu et de la nôtre en cet état d'aridité ; et c'est aussi l'enseignement que nous donne la voix du Prophète.

1 Quis ex vobis timens Dominum, audiens vocem servi sui ? qui ambulavit in tenebris, et non est lumen ei, speret in nomine Domini, et innitatur super Deum suum. Js. l, 10.

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