TROISIÈME QUESTION
Sur l'indifférence à recevoir les biens et les maux, comme venant également de la main de Dieu : 1° La volonté de Dieu est-elle également dans des effets si différents? 2° L'âme peut-elle être aussi contente en lun comme en l'autre effet?
Je vois bien, âme pieuse, que vous entendez ici les biens et les maux à votre mode ; et, pour répondre à votre question et résoudre vos difficultés, il ne faut que vous expliquer en quoi consiste le vrai bien et le vrai mal. Or, ni le bien ni le mal ne doivent se mesurer d'après la convenance que les sens naturels, ou l'esprit, ou même la raison y rencontrent, pas plus qu'on ne doit juger de la bonté d'une médecine par son goût ou sa saveur.
Il n'y a rien de bien au monde, sauf ce qui vient de la volonté de Dieu, et c'est seulement selon le rapport qu'une chose a avec sa volonté qu'elle doit être estimée un bien. David avait parfaitement raison de mettre « la vie dans la volonté de Dieu ' » : car hors de sa volonté, la vie ne mérite pas même son nom. Si donc la vie, hors de cette volonté, n'est pas une vie, il n'y aura point de bien vrai dans la vie, s'il n'est conforme à cette volonté, puisque la vie est le premier bien extérieur et le fondement de tous les autres.
De là vous connaîtrez que tout ce qui est pénible à la nature est un bien, quand cela est ordonné par
1 Et vita in voluntate ejus. Ps, xxix, 6.
la Providence, et que, quand on donne à ces sortes de peines le nom de maux, c'est selon le sens de l'homme animal : car il n'y a point de véritables maux sinon le péché et les productions du péché. Dieu n'a pas deux volontés, il n'en a qu'une ; et par conséquent il n'y a pas de différence à établir entre les consolations et les peines, qui sont deux termes dont je me sers au lieu de ceux de biens et de maux, car ils vous les expliqueront mieux : elles ne doivent donc être considérées que comme une même chose, puisqu'elles sortent d'une même source. Mais le point précis de la question est de savoir si l'âme peut être aussi contente dans l'un que dans l'autre cas; car je vois que votre âme en revient toujours au sentiment, qui est comme son bâton d'appui. S'il lui manque, elle croit qu'il n'y aura rien de fait, et elle voudrait en être toujours soutenue pour être bien en sûreté. Or, puisque la sainte volonté de Dieu est également la source de ces deux effets si différents, je vous réponds que l'âme peut être aussi contente en l'un comme en l'autre, selon la volonté et la résolution de la liberté, qui s'attache au bon plaisir divin; mais non pas ordinairement selon le sens naturel : car, lui, il ressent les répugnances et les aversions, et il les présente à l'âme qui, si elle en triomphe par un généreux sacrifice, fait dans cette peine un bien beaucoup plus grand que si elle n'avait pas de difficultés. Quant à cette répugnance, plus ou moins grande, que l'on ressent, il faut l'abandonner à la conduite de la divine Providence, sans se mettre en peine de savoir pourquoi elle se fait sentir plus ou moins vivement : car cela va et vient sans cesse;
MEDITATIONS SUR L ETAT RELIGIEUX 2y3
mais il faut se tenir ferme dans l'acquiescement au bon plaisir de Dieu, résolu de ne rien faire et même de ne rien vouloir que sous la condition du bon plaisir divin. C'est le moyen d'être, selon le dire de David, de ces bienheureux « qui sèment dans les larmes et qui moissonnent dans l'allégresse ' », et c'est ainsi que par expérience vous reconnaîtrez combien il est vrai que le Seigneur est le « Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation 2 ».