QUATRIEME QUESTION
L'aversion que vous ressentez pour la contrainte et pour la dépendance vous inquiète, et vous demandez si Ton peut et comment il faut rendre volontaires les mortifications nécessaires, d/autant que la nécessité de ne les pou- *•*/* voir éviter fait souffrir à regret, et rend la mortification plus insupportable.
Je réponds : l'une des ruses les plus subtiles du démon est d'obscurcir et même de détruire, s'il le peut, le discernement des opérations de la volonté d'avec celles qui ne sont que de l'homme animal. Car quand une âme est tirée hors de la connaissance des actes de sa volonté, elle demeure comme un aveugle égaré dans son chemin, et à qui même on a enlevé le bâton qui le soutient. O âme pieuse, c'est bien ici qu'il faut s'étudier le plus à s'attacher
1 Qui seminant in lacrymis, in exultatione mêlent. Ps. cxxv, 5,
2 Pater misericordiarum, et Deus totius consolationis. II Cor. i, 3.
ferme à la vérité, et apprendre à distinguer les actes propres de la raison d'avec les sentiments de l'homme animal, car l'un et l'autre se trouvent mêlés confusément dans les âmes nouvellement retirées des vanités du monde. En effet, lorsque l'habitude a rendu la pente des sens et l'esprit de l'homme animal aussi grand maître que l'homme raisonnable, il arrive que le maître véritable a de la peine à se reconnaître, même en sa propre maison. Mais Dieu, qui est le Maître par excellence, se sert admirablement bien du remède de la tentation pour séparer l'un d'avec l'autre, afin que chacun se reconnaisse ; et c'est par ce remède que l'âme voit que sa volonté supérieure est bien différente des propensions et du vouloir de l'homme animal.
Il faut donc demeurer ferme dans la simple connaissance que la tentation nous a apprise à nos dépens, et tenir pour assuré qu'il n'y a rien de plus libre que la volonté, et que tant que la raison refuse de faire une chose qui lui est proposée ou d'y consentir, tout ce qu'elle ressent dans sa partie inférieure n'est que de l'homme animal, et n'a pas plus d'effet pour le bien ou pour le mal, pour la vertu ou pour le péché, que les jappements des petits chiens enfermés au chenil ; ils font grand bruit, il est vrai, mais ne peuvent sortir tant que le maître tient la porte fermée.
Ce qui cause ordinairement le chagrin que l'on ressent dans la pratique de la mortification, c'est la répugnance de la nature, qui se manifeste aussitôt que la volonté se propose de pratiquer ce qui mortifie les sens ; et comme la volonté se trouve alors
comme mêlée avec cette répugnance naturelle, elle s'attribue à elle-même ce chagrin, qui ne vient que du sensible de la nature. Celle-ci en effet ne veut ni privation, ni punition, ni contradiction, ni souffrance ; mais elle voudrait que tout fût de sucre et de velours. Ne vous étonnez donc pas de ses clameurs : car pourvu que vous fassiez de bonne volonté ce que vous devez, ne fût-ce qu'en la traînant, le bien est complet et parfait.
Quant à ce qui regarde les mortifications nécessaires, il faut toujours estimer comme avantageuses celles qui nous portent à faire le bien; mais si nous considérons que Dieu lui-même nous met dans cette nécessité, nous n'aurons pas de peine à nous persuader que ces contradictions peuvent être converties par la victoire sur nous-mêmes en excellentes vertus.
Sans doute il peut y avoir plus ou moins de générosité dans la volonté, comme par exemple, lorsqu'elle marchande un peu trop sur les remontrances de la nature, ou qu'elle met une chose en pratique sans reporter son intention à Dieu bien généreusement ; mais il faut se tenir ici dans une humble ignorance, sans examiner les choses trop minutieusement : car il n'appartient qu'à Dieu seul de connaître dans quel degré nous faisons le bien. Persuadons-nous seulement de bonne foi que notre volonté veut le bien, et que les répugnances seules de la nature nous font ressentir les difficultés. Agissons donc envers notre homme animal, comme si nous lui disions : Traîné de force, ou de plein gré, tu y viendras et tu le feras. Si nous faisons ainsi les choses, elles seront toujours bonnes, et tant
que nous n'admettrons pas de chagrin ou de murmure, qui soit volontaire et délibéré, la contradiction ne sera que dans la nature, et non dans la libre volonté.
Demeurez-en donc là, âme pieuse, et agissez toujours simplement, comme ceux qui avalent sans savourer. Si votre main droite ne sait ce que fait votre gauche, tant mieux : c'est ainsi que Jésus- Christ dit qu'il faut faire l'aumône pour qu'elle soit bonne. Plus la vertu est cachée, plus elle est en sûreté; il suffit qu'elle paraisse aux yeux de Dieu, qu'elle lui soit agréable et qu'il en tire lui seul complaisance et satisfaction.