‹ Avis spirituels et méditationsChapitre 62 sur 164 · CINQUIEME QUESTION · texte numérisé non relu

CINQUIEME QUESTION

Comment il faut entendre ce que vous avez lu dans un livre, à savoir : que toutes nos actions et tout le bien que nous pouvons faire ne peut être agréable à Dieu, si nous ne recevons de bon cœur le mal que Ton nous fait et que nous pouvons porter ?

Cette citation vous met en peine : car aussitôt la difficulté et l'ennui que la nature ressent dans le mal qu'on lui fait vous inquiètent ; et c'est ce que vous dites qu'il est bien mal aisé d'empêcher. Il n'est pas seulement mal aisé, mais je dis qu'il est hors du possible de l'homme de l'empêcher, et pour cela le bien n'en est pas moins bien ; au contraire il en est meilleur, puisqu'il se fait par le combat et la victoire.

Je doute fort que l'auteur que vous citez dise les

mêmes paroles que vous rapportez, ou dans le sens que vous les prenez : car il y aurait quelque correction à faire ; souvent un seul mot, ajouté ou retranché, surfit pour changer le sens d'un auteur. En tout cas, ces expressions ne peuvent tout au plus se rapporter qu'aux âmes qui par obstination ne veulent recevoir aucune peine de la main de Dieu et qui pour cela sont résolues d'en murmurer contre lui.

Quand on dit : « Si nous ne recevons de bon cœur », il faut entendre d'une bonne et efficace volonté. La bonté formelle des actions qui se font avec les conditions requises du bien, ne dépend pas de la peine survenant après l'acte, quand même cette peine ne serait pas acceptée de bon cœur. Ainsi donc il faut dire nettement que cette proposition est erronée, en la manière du moins que vous l'exprimez; mais je prends de là occasion de vous réitérer quelques avis que je vous ai déjà donnés.

Ne soyez pas curieuse de lire tant de livres nouveaux ou subtils : car la multiplicité, la nouveauté et la subtilité ne font qu'occuper la curiosité de l'esprit et jeter des pierres d'achoppement dans la poursuite de la vertu. Quelquefois même, à cause d'une simple différence d'expressions sur une même chose, une âme pieuse tombe dans des doutes et des difficultés qui lui dépensent beaucoup de temps et de forces, et qui lui coûtent de grandes inquiétudes, avant que la chose soit mise au point et que l'âme reste calme.

Aussi il vous faut demander des éclaircissements sur les choses que vous n'entendez pas très bien ou

qui pour vous sont causes de difficulté ou de doute : car, faute de cela, il arrive souvent que des âmes pieuses tombent dans l'erreur et accumulent de grandes peines intérieures ; en vain, pour en sortir, elles répandent leurs sueurs avec leurs travaux, jusqu'à ce que, enfin, elles découvrent qu'elles se sont appliquées à ne rien faire qui vaille, et même qu'elles se sont exposées à de nombreux dangers. J'en ai, comme sous la main, un exemple qui me fait pitié, quand j'y pense. Une âme religieuse, et bien bonne, se trouvait depuis dix ans dans des préoccupations qui la fatiguaient à l'impossible; de là naissaient des inquiétudes, et je vous laisse à penser combien elles étaient cruelles, puisqu'elle ne venait jamais à bout de faire ce qu'elle croyait pourtant de son devoir; or tout cela ne provenait que d'avoir mal entendu un passage d'un livre célèbre sur le combat spirituel ; mais quand le sens vrai lui fut dévoilé, elle se vit délivrée de toutes ces peines en moins de temps qu'il n'en faut pour réciter un Pater et un Ave. Aussi bien, âme pieuse, apprenez, par cet exemple, combien discrètement et nettement doivent écrire ceux qui font des livres sur la vie spirituelle. Ils doivent avoir de la discrétion, non seulement pour eux-mêmes, mais encore pour tous ceux qui liront leurs écrits. Ils doivent prévenir, autant que possible, les difficultés qui pourraient surgir dans les âmes inexpérimentées, et s'appliquer la grande parole de S. Paul : « Je suis redevable aux sages et aux non sages ' », c'està-dire aux forts et aux vaillants, comme aux faibles

1 Sapientibus et insipientibus debitor sum. Rom. 1, 14.

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et aux impuissants. Mais, pour bien faire cela, il faut, à l'exemple du même Apôtre, avoir peu d'égard à l'éloquence du langage, et c'est ce en quoi a excellé S. François de Sales, de qui l'on peut dire ce qui est écrit dans l'Ecclésiastique : « Il nous a renouvelé la sagesse, la tirant de son cœur ' ». En effet, la digérant dans son cœur, il nous l'expose d'une manière nette, intelligible, proportionnée à tout le monde et discrète pour chacun. Ses livres sont comme une table bien préparée, où il y a des mets pour tous; les petits y trouvent le lait, et les grands la nourriture solide; mais puisque nous parlons de table bien servie, il faut en tirer une comparaison, qui vous expliquera ce que je pense des livres et des lectures.

Il en est des livres spirituels comme d'une grande variété de mets qui sont mis sur la table, et où l'on voit toutes sortes de sauces et de condiments. Que font les sages quand ils se trouvent à un semblable festin? Les plus avisés ne mangent que deux ou trois choses tout au plus qui leur sont bien connues, qu'ils savent être bonnes et convenant à leur estomac ; ceux qui ont moins de soin de leur santé veulent en manger davantage et goûter un peu des unes et des autres ; mais souvent cela leur cause une indigestion et fait que les crudités renversent l'économie de l'estomac, en sorte qu'au lieu d'en être nourri, il est indisposé ; quant à ceux qui veulent manger de tout indifféremment, aussi bien des mets connus que des inconnus, ils tombent dans une véritable infirmité. De même souvent il en ar-

1 Renovavit sapientiam de corde suo. Eccli. l, 29.

rive tout autant aux âmes dans la variété des lectures. Que faire alors? S'il vous arrive un tel malaise, recourez aux remèdes, qui sont le bon conseil, la demande d'éclaircissements ; et puis ne permettez pas à votre estomac spirituel de digérer seul de semblables nourritures : car il en serait trop longtemps incommodé.

Enfin tant d'expériences m'ont tellement appris le tort immense que fait à une âme, désireuse d'aimer Dieu et de pratiquer la vertu, une lecture mal comprise ou non proportionnée à son état, que je ne fais pas de difficulté de vous dire nettement de bien vous affermir l'esprit sur les vérités suivantes :

i° Que les hommes, en matière de religion, ne sont point capables de produire de nouvelles vérités ;

2° Que ces vérités sont comprises dans la parole de Dieu et dans l'exemple de Jésus-Christ ;

3° Qu'il n'est question seulement que d'imitation et non de spéculations subtiles et curieuses ;

4° Que les hommes ne sont ni des anges, ni des prophètes, pour parler ou écrire sans faute et d'une manière si exacte que leurs expressions ne puissent donner lieu à la moindre difficulté.

Observez bien ces règles, et quand vous lirez quelque chose qui vous semblera se trouver en opposition avec ce qu'on vous aura enseigné ou avec ce que vous aurez appris dans les livres spirituels qui vous ont été mis entre les mains par votre directeur, laissez ce passage de côté, en abandonnant le sens à l'écrivain ; mais, pour vous, ne changez rien ni dans vos connaissances, ni dans votre inté-

rieur, sans le conseil d'un homme sage et éclairé.

Observez la même chose à l'égard des prédicateurs : un mot est bientôt dit dans une chaire; et si vous proposiez votre difficulté à celui qui a dit ce mot, il vous l'expliquerait d'une autre manière que vous ne l'avez comprise. Il faut distinguer les temps pour bien entendre les saintes Ecritures; mais aussi il faut distinguer les états d'âme et beaucoup d'autres circonstances pour bien faire l'application au particulier de ce qui se dit en général.

Voilà, pour le moment présent, ce que je crois devoir répondre à vos questions ; mais si quelque chose vous arrête dans mes réponses, soit parce que je ne me suis pas exprimé assez clairement, soit parce que vous ne m'avez pas suffisamment compris, vous pourrez m'interroger librement, et je prierai le Seigneur avec David « de faire luire sur nous son visage ' », afin que je puisse contribuer à la manifestation de sa sainte volonté sur vous ; et moi-même, selon Dieu, je suis votre très humble serviteur.

1 Iliuminet vultum suum super nos. Ps. lxvi, 2.

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