‹ Avis spirituels et méditationsChapitre 63 sur 164 · DE LA TENTATION EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

DE LA TENTATION EN GÉNÉRAL

Dieu soit béni, âme pieuse, et qu'il vous soutienne de la main de sa protection, pendant qu'il vous fait marcher sous la verge de sa direction.

Je ne m'étonne pas de ce que « la sollicitation de l'ennemi et la tribulation du pécheur vous trouble ' », et ne vous laisse pas prolonger en paix votre course au chemin de la vertu ; c'est qu'il voit qu'il est sur le point de vous perdre : car vous avez quitté sa terre d'Egypte avec ses amusements vains et dangereux, pour entrer dans la terre promise ; et vous êtes pressée de faire généreusement le trajet du dé-

1 Conturbatus sum a voce inimici et a tribulatione peccatoris. Ps. liv, 3, 4.

sert, sans en considérer la fatigue, pour suivre votre ange libérateur. Jadis les Egyptiens poursuivirent ainsi les Israélites ; mais la même mer qui s'ouvrit heureusement pour donner libre passage aux enfants de Dieu, se ferma comme un sépulcre sur leurs ennemis.

Vous verrez la même merveille se reproduire également contre ce prince du monde qui vous persécute, si vous continuez généreusement à fuir ses suggestions et sa servitude, comme vous l'avez entrepris. Ses espérances diminueront d'autant plus qu'il vous verra faire plus de progrès dans votre sainte entreprise ; et si vous suivez bien celui qui s'est fait notre voie et notre guide, avec la confiance que mérite son amour, avec le courage dont il a fait preuve en ses travaux, et avec la fidélité que vous montrent ses exemples, vous aurez la consolation de chanter le cantique de Moïse, cantique de triomphe sur le Pharaon infernal, sur son armée et sur son attirail de guerre abîmé dans les flots.

J'accours pourtant à votre secours, pour vous aider à vous défaire de la crainte qui vous a saisie à la vue de ces ennemis. La même terreur s'empara des Israélites, quand ils virent Pharaon prêt à fondre sur eux ; mais alors Moïse leur vint fort à propos pour les instruire et relever leur courage abattu ; et moi je vous amène un successeur de Moïse ; il a son esprit, sa doctrine et sa piété : c'est Jésus, fils de Sirach, auteur du livre de l'Ecclésiastique, et j'en tire le second chapitre pour vous le présenter. Il contient des sources de consolations et d'instructions, dont les eaux vous rafraî-

chiront dans les labeurs de la tentation et des tribulations qui vous environnent ; et bien volontiers je deviendrai votre humble serviteur, vous versant cette onde rafraîchissante par l'explication que je vous ferai de la manière la plus convenable à votre état qui m'est parfaitement connu.

Vous verrez que, dans ce chapitre, rien ne manque de ce qui est expédient et nécessaire pour la conduite d'une âme qui est dans le combat de la tentation, et ce sera pour vous une preuve convaincante de cette vérité, dont je souhaite que vous soyez bien persuadée, à savoir : que la sainte Ecriture est ce trésor pour lequel on quitte volontiers tout le reste, quand on l'a une fois découvert. Un seul de ses chapitres contient plus de sens qu'il n'en faut pour remplir un volume; un seul verset, une seule parole est un germe fécond de bonnes pensées. Là se trouve la véritable source, où, dans toute sa pureté, on boit l'eau de la sagesse du salut. Un simple filet d'eau, s'écoulant de cette source, remplit l'âme jusqu'à se répandre au dehors. Cela se voit en effet dans tous les Docteurs de la sainte Eglise, dont les écrits ne sont que des productions émanées de l'abondance que la sainte Ecriture a largement versée dans leurs cœurs ; et comme elle était la source de leur science, elle était aussi la cause de leur consolation et l'aliment de leur espérance. C'est là un effet qui lui est propre, comme S. Paul nous l'assure, mais votre propre expérience vous confirmera dans cette vérité.

Mais puisque nous parlons de la sainte Ecriture, étendons un peu notre pensée, afin que, votre entendement s'étant formé une haute idée de l'estime

MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 285

qu'elle mérite, vous en conceviez une noble émulation et que vous soyez enflammée d'ardeur pour une étude si sainte. Et cela servira aussi de préambule pour mieux entendre ce que nous voulons dire.

Tout ce que les Pères de la sainte Eglise nous ont enseigné, n'a d'autre source que la méditation et l'application qu'ils ont faite de leur raisonnement sur les saintes Ecritures, avec la préparation du cœur qui y est convenable et qui consiste surtout en trois choses : l'humilité, l'oraison, et la pureté de cœur qui leur a fait voir Dieu, comme par une vision anticipée, selon la promesse de Jésus-Christ. D'après ce qu'ils nous en ont dit, en effet, il apparaît clairement que le voile avait été un peu entr'ouvert devant eux, afin de leur faire connaître, autant qu'il est possible à l'homme, les merveilles de la divine Majesté; mais au plus intime de leur âme ils les contemplaient d'une manière bien plus excellente et bien plus sublime : car les impressions que la lumière de la grâce produit au fond de l'âme, surpassent de beaucoup tout ce que peut en exprimer la parole humaine. Le bras de Dieu n'est point raccourci, le festin est encore tout entier, il est préparé pour nous aussi bien que pour eux ; et si nous voulons nous en approcher, comme il convient, avec les mêmes dispositions de l'âme, dégageant notre esprit par l'humilité de la présomption et de l'estime de nous-mêmes, attirant la grâce par l'oraison, et lavant les souillures de nos cœurs par l'exercice de la purification, qui détruit les attaches et mortifie les passions s'opposant comme un nuage à la lumière de la raison, nous trouverons

comme eux dans la sainte Ecriture la consolation de notre exil.

Il est beaucoup de beaux livres, qui avec science et élégance traitent de la tentation et de la manière de s'y bien gouverner; mais pour moi, en mettant sous vos yeux le deuxième chapitre de l'Ecclésiastique, je vous amène à la source ellemême, où les eaux se boivent avec plus de pureté. Il contient en peu de mots tout ce qu'il est nécessaire de savoir et de faire pour supporter la tentation avec toute la discrétion et la perfection possible, et il nous fait voir évidemment que le dessein et la volonté de Dieu est de nous faire reconnaître, par le moyen de la tentation, que « toutes les voies, par lesquelles il nous conduit, ne sont que miséricorde et vérité l » : car c'est par là qu'il guérit nos blessures et nous découvre les défauts de notre esprit, défauts rendus évidents « par les accusations et les défenses souvent contradictoires de nos propres pensées2 ».

L'auteur de l'Ecclésiastique, Jésus, fils de Sirach, parle à une âme désireuse de la véritable sagesse : il veut lui communiquer le fruit de son expérience personnelle, il lui montre les chemins par lesquels il faut passer ordinairement; mais tout d'abord il l'avertit spécialement des dispositions nécessaires pour y bien marcher; or ces dispositions sont :

i° Une ferme résolution d'écouter les instructions de la sagesse et de suivre en toutes choses ses conseils ;

1 Universae vias Domini,misericordia et veritas. Ps. xxiv,io.

2 Et inter se invicem cogitaiionibus accusantibus, aut etiam defendentibus. Rom. n, i5.

MÉDITATIONS SUK l'ÉTAT RELIGIEUX 287

2° La persévérance dans les combats qu'il faut livrer pour y parvenir;

3° Un désir si vif et si grand de l'acquérir que l'on emploie tout et qu'on n'épargne rien pour la posséder.

La première disposition procède de l'attrait de la grâce, qui, par un rayon de sa lumière, faisant connaître à l'âme la beauté de la sagesse, l'invite à la poursuivre sans retard ni interruption, et l'excite à progresser par les voies de ses pratiques et de ses mouvements, afin qu'elle parvienne à ses chastes embrassements, et qu'elle goûte en même temps que la sagesse est la nourriture la plus naturelle à l'âme raisonnable.

La deuxième disposition marque la fermeté avec laquelle l'âme doit virilement résister aux attaques de l'ennemi, et s'opposer à tout ce qui, par l'entremise des sens, s'efTorce de la séduire par les charmes trompeurs de la cupidité, qui ne tend qu'à la détourner du vrai bien pour la tourner vers le bien sensible, ou qui veut du moins diminuer sa ferveur et interrompre sa poursuite à la recherche de la sagesse. C'est pour cela, âme pieuse, que ces efforts pernicieux s'appellent tentation : car ils mettent à l'épreuve sa fidélité et l'obligent à montrer quel part; elle veut prendre.

La troisième disposition tire son origine de la première, et reçoit de la deuxième son accroissement. Par l'expérience l'âme sait combien lui sont nécessaires les secours de la grâce. En effet les victoires qu'ils lui font remporter, lui montrent que « les fruits de la sagesse la remplissent tout

entière des trésors de ses véritables biens1 »; aussi sa volonté est fermement résolue à tout employer à son service, sans faire de réserve ni dans son esprit, ni dans son corps, ni dans ses biens temporels : car elle sait que hors du service et de la recherche de la sagesse, on ne peut trouver sous le soleil que « misère et affliction d'esprit2 ».

Dans les combats que nous avons à soutenir pour Dieu et pour la sagesse, il en est comme lorsqu'il s'agit de l'aimer : il faut s'y porter « de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces 3 »,si nous voulons nous défendre à outrance contre les ennemis « qui cherchent nos âmes pour les ravir4», après leur avoir fait perdre par envie ce qu'ils ont perdu par leur orgueil.

Mais écoutons sur ce sujet les paroles de Jésus, fils de Sirach, et voyons la peinture qu'il nous fait des événements de sa vie et de ses labeurs, afin de nous former une idée plus nette de ses pratiques et de ses sentiments.

Voici, quant au sens, quelques-unes de ses paroles :

i° Texte. — « Colluctata est anima mea in illa; et in faciendo eam confirmatus sum. » Eccli.

Page 1