PREMIÈRE LEÇON
Texte. — « Fili, accedens ad servitutem Dei,sta in justitia et timoré, et praepara animam tuam ad tentationem. » Eccli. n, i.
Paraphrase. — Mon fils, en embrassant le service de Dieu, faites état de demeurer ferme dans la justice et dans la crainte, et préparez votre âme à la tentation.
Réflexions. — L'auteur sacré vous fournit tout d'abord, âme pieuse, le moyen de revenir de votre étonnement et de tirer de votre tentation cet augure favorable, à savoir : que vous êtes véritablement choisie pour servir Dieu, puisque, sitôt formée, votre entreprise est immédiatement suivie de l'épreuve de la tentation, à laquelle il veut que ses serviteurs soient toujours préparés.
Pour se tenir ferme dans la justice, il suffit d'être vraiment humble ; car l'humilité accomplit parfaitement la justice, en rendant à chacun ce qui lui appartient : à Dieu la reconnaissance de ce qu'il est, et l'accomplissement de ce que nous
lui devons; et à nous-mêmes un juste sentiment de notre misérable néant, qui doit être appelé à bon droit, misérable, puisque nous y avons ajouté le péché, qui est moins que le rien et qui fait la source de toutes nos misères et de tous nos malheurs.
Mais comment faire pour se tenir ferme dans la crainte? car quand le cœur en est saisi, il devient si faible que le corps tremble tout entier, et quand elle a produit son impression dans l'imagination, l'esprit en est tout troublé. Notre auteur, âme pieuse, ne nous demande pas ici une crainte sensible, semblable à celle qui se forme à la vue de certains objets qui en frappant les sens donnent de la terreur, mais une crainte de raison, qui reconnaisse la majesté de Dieu comme très redoutable en toutes manières et pour toutes sortes de raisons, et qui révérant humblement la puissance divine prenne complaisance de ce qu'elle peut disposer de toutes ses créatures avec la même facilité qu'elle les a tirées du néant.
Pour se tenir ferme dans cette crainte, il ne faut que s'armer de la confiance en Dieu qui doit l'emporter sur la crainte, puisque, selon S. Jean, « l'amour », qui est la source de la confiance, « bannit au dehors toute crainte à mesure qu'il se perfectionne ' ». Que votre crainte soit donc douce, et que votre confiance soit forte, afin qu'elle ait toujours le dessus sur la crainte. Que votre crainte soit comme un ruisseau d'eau douce, qui sorte de la connaissance de la majesté de Dieu et de la re-
1 Perfecta chantas foras mittit timorem. I Joann. ix, 18.
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connaissance de votre indignité ; et que votre confiance soit comme l'océan dans lequel ce ruisseau aille s'abîmer, sans discontinuer de s'y écouler avec douceur et parfaite quiétude. Au sein de l'océan les eaux douces contractent les propriétés de l'onde salée; de même la confiance en Dieu, océan de sagesse, empêchera la crainte de se corrompre : car elle est le vrai sel qui préserve de toute corruption et des maux qui en seraient les suites fâcheuses.
Etant donc ainsi bien disposée, tenez votre âme prête à supporter la tentation, quand elle arrivera : car c'est un chemin par où il faut passer nécessairement, et pour y marcher avec sécurité, il faut à l'abnégation volontaire de vous-même joindre un entier abandon au bon plaisir de Dieu, car si vous joignez ce renoncement à la justice et à la crainte, comme je viens de vous le décrire, j'estime que votre préparation sera toute parfaite. Et alors, que le monde vous poursuive par les charmes trompeurs de ses vanités mensongères; que le démon excite en vous des tempêtes ; que votre concupiscence se révolte contre l'empire de la raison :si votre humilité sait exercer le jugement droit de la justice, si votre confiance est immense comme la mer, si votre crainte s'y écoule doucement et s'y absorbe entièrement, si votre renoncement est sincère et sans réserve, vous êtes bien armée et votre armure est à l'épreuve contre tout ce qui pourrait vous attaquer ; aussi l'expérience vous fera connaître que rien n'est plus avantageux à ceux qui aiment Dieu que le combat de la tentation.
Mais il faut vous expliquer le vrai sens de ce mot, de peur que vous ne confondiez trois choses qu'il est bon de bien distinguer pour en avoir une intelligence plus nette, à savoir : l'adversité, la tristesse, et la tentation proprement dite.
Par adversités, il faut entendre les accidents provenant d'une chose qui est contraire aux inclinations naturelles, soit qu'ils se passent simplement en notre esprit, telles les difficultés, les inquiétudes, les aridités et autres choses semblables, qui sont pour nous une cause d'adversité d'autant plus subtile et pénétrante que les sujets en sont moins matériels, soit qu'ils viennent de la nature en général, affectant l'âme aussi bien que le corps. Or ces adversités nous donnent bien l'occasion de la lutte, mais ce n'est pas encore le combat lui-même.
Par tristesse, il faut entendre l'impression mélancolique que fait naturellement en l'homme la vue d'un objet qui lui est odieux. Ce mouvement pénible ne doit pas plus nous étonner que les pulsations précipitées d'un homme agité par la fièvre : car l'un et l'autre sont des effets tout naturels.
Mais par tentation, il faut entendre l'attaque que donne à notre homme spirituel et raisonnable, ou bien l'aversion de cet accident qui paraît contraire aux sentiments naturels, ou encore la sollicitation de la concupiscence qui s'efforce de lui persuader que ce qu'elle lui présente convient parfaitement à la raison, et qui emploie tous ses soins pour l'attirer à une délibération, où elle puisse être écoutée plus facilement. C'est cette attaque qui
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oblige l'homme spirituel et raisonnable à se dresser contre lui-même, et le met dans la nécessité d'un combat continuel, pour refuser son consentement à ce qui s'oppose à la loi divine et pour accomplir fidèlement ce que la grâce, la foi et la raison lui enseignent.
Ces trois choses se rencontrent ordinairement ensemble dans les âmes encore novices dans la vertu.
Mais les âmes fidèles et avancées dans les voies spirituelles éprouvent souvent la tristesse ou l'adversité sans tentation, et quelquefois aussi la tentation sans l'une et sans l'autre.
Quant aux âmes élevées et éclairées, elles ont souvent l'adversité sans tristesse ni tentation, témoin les Apôtres « qui sortaient de l'assemblée des juges, s'en allant joyeux, parce qu'ils avaient été estimés dignes de souffrir un affront pour le nom de Jésus l ».
On pourrait vous faire, âme pieuse, une description encore plus exacte de la tentation ; mais ce que j'ai dit est suffisant pour une âme qui s'exerce à la pratique de la vertu. L'expérience vous apprendra d'ailleurs à tirer de peu de mots beaucoup de pensées, et par un travail sérieux et généreux de l'esprit vous acquerrez facilement l'intelligence des avis que nous donne notre auteur sacré, Jésus, fils de Sirach.
Il reste pourtant une difficulté au sujet de la crainte, et dès maintenant je voudrais l'aplanir.
1 Et illi quidem ibant gaudentes a conspectu concilii, quoniam digni habiti sunt pro nomine Jesu contumeliam pati. Act. v, 41.
Quand vous lisez dans la sainte Ecriture qu'elle nous excite « à servir le Seigneur avec crainte, et même à nous réjouir avec tremblement l », remarquez bien toujours à qui ces paroles s'adressent, et vous verrez que Dieu agit en maître juste et très bon. Il ne montre la terreur de son pouvoir qu'aux serviteurs de sa maison libertins ou insolents ; il ne fulmine les menaces de ses châtiments que contre ceux qui sont enclins à nuire à leurs semblables, en violant les règles de la justice et en sortant des limites du pouvoir qu'il leur a concédé; mais les serviteurs fidèles et de bonne volonté ne trouveront rien dans les paroles de leur maître qui puisse leur inspirer de la terreur, au contraire ils ne rencontreront que des paroles de paix et de consolation et qui leur enlèvent toute crainte. Et en effet le bon Maître dit : « Ne craignez pas, petit troupeau, car votre Père céleste a pris plaisir de vous donner un royaume2 »; et il dit ailleurs « qu'il fait miséricorde jusqu'à mille et mille générations à ceux qui l'aiment3 ».
Ainsi donc celui qui voudrait indistinctement appliquer aux uns les paroles qui sont dites pour les autres, ferait une confusion étrange, et semblerait vouloir faire passer notre Maître si bon pour un roi très dur, qui n'aurait pas de meilleures paroles à dire au bon serviteur qu'à celui
1 Servite Domino in timoré, et exsultate ei cum tremore. Ps. II, II.
2 Nolite timere, pusillus grex,quia complacuit Patri vestro dare vobis regnum. Luc. xn, 32.
3 Faciens misericordiam in multa millia diligentibus me. Deut. v, 10.
qui ne sert qu'à regret ou par manière d'acquit. Nous aussi nous pouvons nous appliquer à nousmêmes les unes ou les autres de ces paroles, selon la variété des états où nous nous trouvons ; mais il est à propos, âme pieuse, que vous soyez instruite de cette différence, afin que votre crainte soit mieux réglée et de peur que, après vous avoir fatigué l'esprit, elle n'affaiblisse votre force et votre
courage.