‹ Avis spirituels et méditationsChapitre 66 sur 164 · DEUXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LEÇON

Texte. — « Déprime cor tuum, et sustine ; inclina aurem tuam, et suscipe verba intellectus ; et ne festines in tempore obductionis. » Eccli. n, 2.

Paraphrase. — Rabaissez les saillies de votre cœur, et supportez votre peine. Ayez recours aux bons entretiens, et tenez votre âme attentive à Dieu, en attendant de lui les paroles intérieures de l'entendement, qu'il profère par les impressions de sa grâce ; mais cependant gardez-vous bien de suivre avec précipitation vos propres mouvements et les conseils de votre esprit agité, alors que votre âme est enveloppée de ténèbres et que le remède est mis sur ses plaies pour les guérir.

Réflexions. — Voilà, âme pieuse, la première leçon qu'il faut mettre en pratique dans la tentation. Elle contient trois points, dont le premier est le rabaissement du cœur. La tentation fait ordinairement sur le cœur le même effet que le vent sur la mer. Ses mouvements s'élèvent, s'accroissent et s'irritent à proportion que la tentation insiste et se prolonge; et à moins qu'on ne se serve des

moyens convenables pour les réprimer, elle y soulèvera des tempêtes.

Ce pauvre cœur ainsi inquiet cherche tout d'abord à rejeter au loin ce qui l'incommode; et l'esprit a recours à l'industrie de ses considérations et de ses réflexions, espérant par ce moyen anéantir la tentation; mais il lui arrive souvent tout le contraire : car il demeure embarrassé dans ses pensées, comme le petit oiseau qui, en battant des ailes, se prend de plus en plus dans les mailles du filet. Aussi cet embarras le jette dans la tristesse, et il tombe ensuite facilement dans l'impatience. Rabaissez donc ici votre coeur, enflé par l'amour de sa propre estime, et sachez que les discours prolongés et les réflexions superflues que l'on fait dans la tentation, lui servent plutôt d'aliment que de remède. Et alors le cœur voyant que, malgré ses efforts, il ne peut se délivrer, comme il voudrait, de l'incommodité et de la peine de la tentation, se tourne du côté du murmure, auquel il a une grande pente à se laisser aller; et si la cause de sa peine est inévitable, il en tire au moins des sujets de plaintes à cause de la grande disconvenance que son esprit y trouve, et qu'il lui montre au travers de ses affections comme à travers un verre coloré. Mais si le cœur peut en quelque manière écarter la cause de cette peine, il court un grand danger qui est de croire qu'il pourra soulager son inquiétude en faisant quelque concession à sa tentation : car s'il en vient à l'exécution, l'expérience lui fait connaître bientôt que sa volonté en est devenue plus faible, et que la tentation a développé sa force à proportion de sa

faiblesse, ce qui met le comble à son affliction.

Et enfin le cœur se livre à l'impatience, regardant le joug de la vie spirituelle comme quelque chose de dur et d'intolérable.

Voilà quels sont les mouvements les plus ordinaires du cœur humain dans la tentation ; mais en tout cela il faut le réprimer et ne point consentir à ce qu'il veut persuader dans son agitation : car alors il n'est pas calme, ni assez maître de lui; il faut donc retenir son ardeur, quand il veut s'irriter et se dresser contre la tentation pour disputer avec elle par discours et par raisons; il faut aussi le ramener aux règles de l'humilité et de la patience, toutes les fois qu'il fera des efforts pour s'élever et se gonfler d'orgueil ; enfin il est bon de laisser passer doucement les flots de ses pensées sans v faire des réflexions volontaires.

Si donc vous ne détournez votre esprit ailleurs, sans lui permettre de s'appliquer à regarder curieusement la tentation, tout ce qu'il fera dans son agitation ne sera que présomption, perte de temps et surcroît d'affliction. Mais au contraire, si vous vous étudiez bien au rabaissement du cœur et à la tranquillité de l'esprit, Dieu se complaira à voir votre patience ; et la confiance que vous aurez en son secours, sans vous appuyer sur vos efforts personnels, vous remplira de force et attirera sur vous cette merveille qui vous mettra dans l'admiration aussi bien que les Apôtres, et vous direz avec eux : « Il commanda aux vents et aux flots, et il se fit un calme parfait1 ».

1 Imperavit ventis et mari, et facta est tranquillitas magna. Matth. vin, 26.

Ne regardez jamais la tentation comme pour la combattre de front ; mais demeurez dans une telle fermeté d'esprit qu'il se tourne toujours vers Dieu pour le regarder seul ; et si par hasard il aperçoit la tentation, que jamais du moins il n'y fixe ses regards.

Le deuxième point de cette leçon est de prêter une oreille attentive aux paroles de l'entendement.

Si par votre patience vous réprimez tous les mouvements tumultueux de votre cœur, si vous ne faites pas plus de cas des pensées de votre esprit que des songes vains, et si vous tenez votre âme attentive à Dieu, vous verrez jaillir, comme du milieu d'un nuage, des rayons de lumière qui frapperont agréablement votre entendement et qui vous donneront de l'intelligence. La grâce aussi y fera des impressions vives et vous inondera d'une lumière qui vous fera voir à merveille ce que Dieu est et ce que vous êtes vous-même, et cela par des voies admirables toutes de douceur et bien éloignées des raisonnements de l'esprit humain. Vous connaîtrez encore par la tentation ce que vous n'auriez jamais pu connaître par d'autres moyens ; et la sagesse de la conduite de Dieu vous en paraîtra d'autant plus admirable. Et alors vous commencerez à découvrir les taches et les erreurs de votre esprit, et votre résolution de vous défier de ses conseils et de ses jugements s'augmentera de plus en plus. Vous verrez clairement la nécessité que vous avez du secours de la grâce, vous expérimenterez sa fidélité à vous assister, et l'une et l'autre vous établiront dans le solide fondement d'une humble confiance, qui attirera tout de Dieu

en ne présumant rien d'elle-même. Vous confesserez enfin avec Isaïe que « l'intelligence ne vient que par le tourment de l'esprit ' », et vous reconnaîtrez que Jésus, fils de Sirach, avait parfaitement raison de dire que « celui qui n'a point passé par la tentation ne sait rien2 ».

En ce temps de la tentation, âme pieuse, ne recherchez donc que des paroles de l'entendement, recourez aux bons entretiens et aux bonnes lectures : car Dieu y mettra sa grâce, et ces paroles lui serviront comme d'un nuage au travers duquel elle vous pénétrera, et, en vous donnant lumière et connaissance, elle vous donnera aussi la ferveur et la paix.

N'accueillez que des paroles de jugement sain, et ne prêtez pas l'oreille aux paroles d'amusement, d'inconstance, de vanité ou de curiosité : car elles ne sont propres qu'à vous jeter davantage dans la tristesse et les angoisses, quand vous verrez que vous avez plutôt reculé qu'avancé en les écoutant.

Le troisième point de cette leçon est de ne pas se hâter de suivre ses propres conseils.

La tentation doit opérer sur nos cœurs ce que fait sur une plaie un onguent salutaire: tout d'abord il tire les mauvaises humeurs avant de cicatriser la blessure ; puis, quand la corruption en est toute exprimée, il la ferme et la guérit entièrement. Le malade, il est vrai, ressent de la douleur à cause de ce médicament, et même parfois il en gémit, et

1 Sola vexatio inteilectum dabit auditui. Is. xxvm, 19. 3 Qui non est tentatus, quid scit? Eccli. xxxiv, 9.

les larmes coulent de ses yeux ; mais il ne peut ni ne doit le rejeter, sans renoncer à la guérison. De même la tentation est un remède précieux que la divine Providence applique sur les cœurs pour la guérison de leurs plaies, et c'est ce que nous indique ce mot de notre verset « obductio », qui dans d'autres endroits de la sainte Ecriture signifie cicatrisation, fermeture d'une plaie. Il faut que ce remède de la tentation attire au dehors tout le virus, avant que d'effectuer une parfaite guérison. Si donc vous sentez de la douleur, ne vous hâtez pas de suivre vos mouvements de répugnance, ne croyez pas non plus l'adoucir en cherchant des divertissements extérieurs qui sortent des bornes de la discrétion et de votre état : car, ces divertissements une fois passés, votre cœur se trouverait dans l'état des plaies empirées, où l'application des médicaments cause une douleur plus violente qu'auparavant, et votre guérison serait de beaucoup reculée. Les blessés, oppressés par la douleur, s'emportent volontiers contre l'onguent sauveur, ils doutent facilement de son efficacité, et ils sont enclins, non à l'accepter, mais à le rejeter, jusqu'à ce que l'expérience leur apprenne qu'ils se sont trompés. Il en arrive de même aux âmes qui n'ont pas encore éprouvé l'utilité de la tentation; volontiers leur cœur prononcerait l'anathème contre elle ; mais pour vous, âme pieuse, tel ne doit pas être votre sentiment : car l'expérience vous apprendra assez que la tentation est un remède souverain, pourvu que vous vous y gouverniez selon les conseils du fils de Sirach, Jésus.

MÉDITATIONS SUR l'ÉTÀT RELIGIEUX 3o3

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