TROISIEME LEÇON
Texte. — « Sustine sustentationes Dei; conjungere Deo et sustine, ut crescat in novissimo vita tua. » Eccli. u, 3.
Paraphrase. — Attendez avec confiance l'appui du secours de Dieu ; cependant unissez-vous à lui et souffrez avec patience, afin que vous parveniez à l'heureuse fin qu'il mettra à vos peines, et que vous trouviez avec la joie de votre délivrance une augmentation considérable de votre vie spirituelle.
Réflexions. — Ces paroles vous montrent ici, âme pieuse, que votre occupation pendant la tentation doit être de vous reposer sur le secours de Dieu, qui est tout votre appui, et de vous unir à lui. La résignation à son bon plaisir ne fera qu'une volonté de la sienne et de la vôtre, et l'oraison joindra votre esprit au sien très étroitement. Voilà les exercices que vous devez pratiquer.
Et d'abord envisagez ici le Maître de notre école de sagesse, et voyez de quelle manière il pratique cette leçon. L'affliction le presse dans le jardin, il unit son esprit à Dieu par l'oraison :« Mon Père, dit-il, si vous le voulez, que ce calice passe loin de moi sans que je le boive »; et il joint sa volonté à celle de son Père, en ajoutant : « Cependant, que votre volonté soit faite et non la mienne ' ».
1 Pater, si vis, transfer calicem istum a me : verumtamen non mea voluntas, sed tua fiât. Luc. xxn, 42.
Apprenons par cet exemple à bien faire l'exercice de cette union avec Dieu dans la tentation, exprimons-lui notre résignation par la prière et servons-nous de la prière pour fortifier notre résignation et pour garder la fidélité. Après cela il supporte sa peine patiemment, jusqu'à ce que l'ange vienne le consoler; et ainsi il nous apprend comment nous devons supporter la nôtre, en nous appuyant sur la fidélité du secours de Dieu et en attendant dans la paix qu'il nous délivre de nos misères. « Le disciple n'est pas au-dessus de son maître ' », dit Jésus-Christ Notre-Seigneur. Ne pensons donc pas faire les vaillants, en voulant supporter nos peines sans rien demander à Dieu. Demandons hardiment, avec confiance, mais soyons résolus de ne pas nous étonner s'il diffère l'accomplissement de notre demande; cherchons et frappons avec patience et avec persévérance : car ce n'est peut-être que pour cette raison qu'il diffère, ou bien pour nous faire un don meilleur, en nous le donnant plus à propos. Quand il semble que Dieu nous rebute alors même que nous recherchons son bon esprit, il nous donne assurément par ce refus bien plus qu'il ne le ferait s'il nous accordait promptement ce que nous lui demandons : car il sait mieux que nous ce qui nous convient davantage, et il sait admirablement la manière et le temps de nous le donner.
Si nous soutenons ainsi le choc jusqu'au moment où Dieu y mettra fin, nous verrons que notre état spirituel sera devenu tout autre, nous nous trou-
1 Non est discipulus super magistrum. Matth. x, 24.
MÉDITATIONS SUR L'ÉTAT RELIGIEUX 3o5
verons plus maîtres de nos affections : car la patience dans les contradictions intérieures, l'adoucissement de l'esprit et le refuge auprès de Dieu les auront rendues plus soumises, plus pures et plus dégagées; notre confiance en Dieu se sera augmentée par l'expérience que nous aurons faite de sa Providence, de sa conduite et de ses secours, qui nous seront devenus sensibles par sa protection et par notre délivrance; notre désir pour la perfection sera plus grand et plus' ardent, voyant qu'elle s'augmente par les choses mêmes qui nous font appréhender de la perdre, et notre courage deviendra plus fort pour marcher dans les voies de Dieu nonobstant les pointes d'épines dont elles paraissent hérissées : car nous aurons reconnu que la voie des commandements du Seigneur est toujours la meilleure, et que c'est une joie et un bonheur incomparable d'y « courir quand la grâce a dilaté le cœur 1 ».
Mais observez ici, âme pieuse, deux choses que je vous recommande fout spécialement :
i°En faisant votre acte d'union avec Dieu, servez-vous de la douceur d'esprit plus qu'en tout autre temps, exprimez cet acte par des élans et aspirations de volonté, qui soient courts et pleins de confiance, et par de simples retours intérieurs, comme pour épancher tout votre cœur devant Dieu par un simple regard ou pour lui baiser les pieds : car si vous vous gêniez l'esprit par des discours et par des considérations étendues, vous le ré-
1 Viam mandatorum tuorum cucurri, cum dilatasti cor meum. Ps. cxvm, 32.
3û6 AVIS SPIRITUELS SUIVIS DE
duiriezparun travail indiscret à être moins propre à supporter les attaques de la tentation : en effet c'est allumer son flambeau par les deux bouts que d'ajouter de longs discours à l'inquiète multiplicité des pensées. Je vous ai déjà donné ce conseil bien des fois; mais je vous le répète de peur que vous ne l'oubliiez : car, faute de le savoir ou de l'observer, on convertit souvent en tentations des pensées, qui passeraient comme des abeilles sur le visage sans piquer jamais, si l'on n'y touchait point ; en un mot, c'est d'une mouche se faire un éléphant.
2° Ne vous tenez pas oisive, et mêlez quelque occupation extérieure avec les exercices spirituels, afin de tempérer discrètement votre application excessive et pour empêcher votre esprit de se plonger outre mesure dans ses pensées, et aussi pour arrêter la propension qu'il a aux réflexions sur le sujet de sa peine.
Regardez votre volonté comme une place forte, et ne vous épouvantez point de voir passer autour de vos murailles des pensées multiples et tumultueuses : car elles ne sauraient vous atteindre si vous ne vous rendez volontairement.