NEUVIEME LEÇON
Texte. — « Qui timetis Dominum, diligite illum : et illuminabuntur corda vestra. » Eccli. n, 10.
Paraphrase. — Vous qui craignez le Seigneur, continuez de l'aimer, et si la tentation n'affaiblit pas votre amour, vos cœurs seront illuminés.
Réflexions. — Le sentiment de la tentation fait souvent que l'âme perd de vue celui de l'amour de Dieu ; mais cet amour ne laisse pas que de subsister au plus intime de son être, de même que l'âme ne cesse pas d'être dans le corps du malade jusqu'à ce qu'il soit mort; et même dans cette disparition apparente l'amour de Dieu s'y trouve avec plus de pureté et plus de perfection, si la volonté demeure constante dans la foi et fermement résolue à ne jamais consentir à ce qui peut lui déplaire.
Nous pouvons dire que la tentation est la fournaise où l'amour se purifie : parce que c'est elle qui en fait connaître les défauts, qui discerne celui qui est vrai d'avec celui qui ne l'est pas et qui le dégage de tout alliage étranger. Elle fait sur nous
une épreuve, pour nous montrer si nous aimons Dieu vraiment, ou si nous ne sommes pas de ceux dont parle le Prophète royal, « qui louent Dieu lorsqu'il leur fait ressentir ses bienfaits ' », ou encore si nous ne sommes pas « de ces amis de table qui ne paraissent plus au jour de la nécessité 2 ».
Il est facile d'aimer d'une façon naturelle dans la satisfaction de la prospérité; mais la tentation fait connaître si notre amour est sincère et surnaturel, ou s'il ne l'est pas : car quand cette satisfaction est retranchée, si nous continuons d'aimer d'un amour de volonté efficace, ce ne peut être qu'un véritable amour que la nature ne saurait contrefaire.
Notre auteur sacré attribue l'illumination du cœur à la persévérance de l'amour : car c'est lui qui tend à l'unir à Dieu ; et comme le bois, s'étant uni au feu, brûle et en brûlant devient lumineux, de même aussi, puisque « notre Dieu est un feu dévorant 3 », il transforme en lumière ce qui s'approche de lui pour s'y attacher. Il s'appelle « le Père des lumières4 »; il ne faut donc pas s'étonner s'il projette sa clarté dans une âme qu'il visite, et s'il prend plaisir de la répandre plus abondamment dans celle qui s'est montrée constante pour s'humilier devant lui, fidèle pour croire à sa parole, patiente pour attendre son secours, et vail-
1 Confitebitur tibi, cum benefeceris ei. Ps. xlviii, 19.
2 Est autem amicus socius mensae, et non permanebit in die necessitatis. Eccli. vi, 10.
3 Deus noster ignis consumens est. Hebr. xn, 29.
4 Descendens a Pâtre luminum. Jacob. 1, 17.
MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 32 1
lante enfin pour persévérer dans la fidélité de cet amour, qu'il a voulu éprouver par la tentation, afin de lui faire connaître combien il l'aime et comment il prend d'elle un soin paternel. C'est à l'éclat de cette lumière que notre esprit se considère lui-même, et qu'il reconnaît le besoin pressant qu'il a de se séparer des contagions terrestres pour s'élever à Dieu plus librement ; c'est grâce à elle que ses yeux s'ouvrent pour voir ses faiblesses et les tromperies des sens, du démon et de la chair, et qu'il apprend enfin à ne pas se troubler de l'agitation de ses pensées et des illusions de son imagination, qui sont bien plus trompeuses que les songes les plus mensongers.
Cette illumination pénètre jusque dans le cœur et lui fait connaître, quoiqu'il soit aveugle, que ses mouvements doivent être réglés par la raison ; elle lui fait avouer aussi que c'est travailler à son bien et à sa paix véritable que de le réduire aux ordres de la volonté de Dieu, qui est le centre et le principe de la raison et de son vrai repos.
Nous saurons tout cela par expérience, si nous nous tenons fermes aux règles de l'amour véritable : car nos cœurs seront éclairés, et nous reconnaîtrons que si l'exercice de la tentation nous reprend souvent, c'est que nous avons autant besoin de ce remède pour être préservés des nouvelles plaies que pour être guéris de nos blessures anciennes.
Il faut que Dieu nous éprouve longtemps, avant que de pouvoir se fier à nous et de nous faire entrer dans les secrets de sa connaissance mystérieuse.