ONZIEME LEÇON
Texte. — «Vae duplici corde et labiis scelestis et manibus malefacientibus, et peccatori terram ingredienti duabus viis. » Eccli. n, 14.
Paraphrase. — Malheur à celui qui a la duplicité de cœur, qui n'a que des lèvres d'impie, des mains de malfaiteur, et qui dans le fond de l'âme n'est qu'un pécheur, prétendant parvenir à une même fin en marchant par deux chemins tout opposés.
Réflexions. — Les doubles de cœur forment la première espèce de ces faux spirituels : ce sont ceux qui veulent donner à Dieu une partie de leurs affections et se réservent l'autre pour eux-mêmes, afin d'en avoir la libre disposition selon ieur volonté ; aussi ce sont ces hypocrites que notre auteur sacré reprend ici avec toute la ferveur de son zèle.
Ces hommes aveuglés veulent faire un partage
avec Dieu, mais ils ne voient pas qu'en partageant ainsi ils se séparent de lui et qu'ils se mettent en péril d'être privés des secours et des célestes influences qu'ils ne peuvent recevoir qu'en restant unis à Dieu. Ils veulent être maîtres d'une partie d'eux-mêmes, et ils méritent que le Seigneur les abandonne aux désirs de leur cœur, puisque ce cœur leur apprend par son état naturel qu'il ne peut pas souffrir de division, et par son inquiétude qu'il doit être livré tout entier à celui qui ne l'a fait que pour lui. Leur aveuglement est quelquefois si grand, surtout quand il s'est fortifié par l'habitude, qu'ils ne remarquent même pas ce partage, formé dans ces ténèbres par leur amourpropre, et qu'ils se flattent de la fausse opinion d'être tout à Dieu, alors que leurs œuvres devraient les convaincre du contraire.
Il s'en trouve encore quelquefois qui disent merveille dans leurs oraisons et dont les entretiens ne marquent que de grandes élévations d'esprit; ils recherchent la quintessence des maximes de la vie spirituelle, ils ne se servent que de termes inconnus aux gens du commun ; ils veulent comme éblouir les autres par l'éclat des belles idées que leur propre esprit s'est formées; mais si on les touche, pour ainsi dire, seulement du bout du doigt sur l'article de leurs passions ou de leur estime d'eux-mêmes, vous les voyez tout aussitôt descendre de leur élévation sublime pour ramper sur terre, et ils font voir, par leurs paroles et par leurs plaintes douloureuses maintes et maintes fois réitérées, qu'ils participent encore beaucoup à la nature de l'homme animal.
MEDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 325
Il en est d'autres qui, voulant paraître rigides et austères, poussent tout aux extrêmes ; mais ce n'est que pour les autres qu'ils montrent cet excès de sévérité : car pour eux « ils ne veulent pas môme d'un seul doigt remuer ces fardeaux insupportables dont ils chargent les épaules des antres ' ». Sous ce prétexte de rigueur et d'austérité qu'ils n'ont qu'en spéculation, et où ils ne peuvent être que fort indiscrets, puisqu'ils n'en ont fait aucune expérience sur eux-mêmes, ils se croient en mesure de tout juger sans écouter les parties, et revendiquent le droit suprême de tout condamner, sans accepter d'autres raisons que les leurs propres. Ils veulent enseigner les autres et les reprendre librement ; mais ils sont incapables de recevoir la moindre correction, le moindre avis salutaire, et ils font passer pour désordres et dérèglements ce qui ne s'accorde pas avec leurs sentiments personnels. Ils découvrent subtilement des erreurs et des fautes dans les actions d'autrui, et leur langue est comme un glaive acéré par lequel ils blessent librement la réputation du prochain, sans crainte du Seigneur qui a dit : « Quiconque vous touche, touche la prunelle de mes yeux2 ». Us louent, il est vrai, la charité, mais la leur ne saurait aller au delà l'intérêt propre et ne peut s'étendre jusqu'au pardon des offenses; et si par hasard quelqu'un a fait une faute ca-
1 Alligant enim onera gravia et importabilia, et imponunt in numéros hominum : digito autem suo nolunt ea movere. Matth. xxiii, 4.
a Qui autem tetigerit vos, tangit pupillam oculi mei. Zach. 11, 8.
chée, « ils montent sur les toits pour l'annoncer partout », ne considérant ni l'obligation qu'ils ont de couvrir les péchés du prochain, ni les dommages qui résulteront du scandale qu'ils causeront.
Voilà de quelle manière se conduisent ces cœurs partagés ; ils reconnaissent Dieu d'un côté, mais ils le déshonorent d'un autre par leurs œuvres, en se donnant la liberté de transgresser les principaux conseils de l'Evangile avec autant d'arrogance que s'ils avaient fait une belle et bonne action. Ils imitent en cela la femme adultère dont parle Salomon, « qui dit en essuyant sa bouche : Je n'ai point fait de mal [ ». Notre auteur sacré n'a-t-il donc pas raison de dire « qu'ils n'ont que des lèvres d'impies et des mains de malfaiteurs », puisque toutes leurs paroles, ce qui pourtant est le propre des hommes vraiment spirituels, ne se réduisent pas plus en actes que les promesses des méchants, et que toutes leurs actions ne s'accordent pas plus avec leurs paroles que les fautes des malfaiteurs? « Leur voix, il est vrai, est la voix de Jacob, mais leurs mains sont les mains d'Esau 2 ».
Ces sortes de personnes sont dangereuses à elles-mêmes et aux autres : car elles s'occupent toujours de plus en plus de leur propre estime, et en débitant aux autres les visions de leur cerveau, et en ne faisant pas plus de cas des petites
1 Et tergens os suum dicit : Non sum operata malum. Prov. xxx, 20.
' Vox quidem, vox Jacob est ; sed manus, manus sunt Esau. Gcn. xxvu, 22.
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choses communes que des balayures de la maison, elles ouvrent toute grande la porte à l'amour-propre pour se forger une spiritualité chimérique, qui ne sera dans le fond qu'un pur aveuglement, un orgueil déguisé et la racine de beaucoup d'iniquités et de crimes qu'il ne leur sera plus possible d'arracher, si un coup de grâce extraordinaire ne les frappe. C'est pourquoi le fils de Sirach prononce contre elles cette sentence : « Malheur! », et il les appelle à juste titre « des pécheurs qui veulent marcher par deux chemins tout en même temps ». Ils font d'un côté dans leurs paroles profession de poursuivre la perfection ; mais, d'un autre côté, par leurs actes ils ne suivent que leur propre jugement, leur volonté et leurs passions. Ce n'est pas ainsi certes que les Saints se dirigent vers Dieu : car on ne peut pas parvenir à une même fin en marchant par deux voies si opposées.