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SUR CERTAINES TENTATIONS ET TRIBULATIONS EN PARTICULIER

ARTICLE PREMIER

sur la tentation qui a humilié s. paul, et qui lui a pait par trois fois demander au seigneur de l'écarter de lui1.

La réponse que Dieu fit à la prière de S. Paul doit, âme pieuse, vous consoler beaucoup, puisqu'elle porte que « cette infirmité sert à perfectionner la vertu ». Je ne m'étonne pourtant pas de ce que cette attaque vous ait un peu fait trembler de crainte : car cela est commun aux âmes timorées qui commencent à servir Dieu, et qui se voient environnées d'une chair de corruption, poussant l'insolence jusqu'à vouloir prendre le parti du démon tentateur ; mais à ces âmes timorées il faut répéter la parole de David : « Ils ont tremblé de

1 Et ne magnitudo revelationum extollat me, datus est mini stimulus carnis meae, angeius Satanae, qui me colaphizet. Propter quod ter Dominum rogavi ut discederet a me, et dixit mini : Sufficit tibi gratia mea, nam virtus in infirmitate perficitur. II Cor. xn, 7-9.

peur là où il n'y avait rien à craindre ' ». Non, âme pieuse, ne craignez rien, tenez-vous seulement ferme à Dieu par l'humilité et la confiance, et vous verrez que cette infirmité ne tend pas à vous donner la mort, mais « à manifester en vous les œuvres de Dieu2 », qui veut faire triompher sa grâce dans un vaisseau d'infirmité. S'il permet que cette misère vous attaque, ce n'est que pour vous engager à vous regarder toujours comme l'objet de sa protection et pour imprimer plus profondément dans votre esprit le souvenir de ses soins et de ses secours. Relevez donc votre courage et observez ce que je vais vous dire :

I. Posez bien premièrement pour fondement assuré que « Dieu est fidèle et qu'il ne permettra pas que vous soyez tentée au delà de vos forces » : car c'est là une vérité indubitable que S. Paul nous exprime et qui a un rapport nécessaire avec les attributs divins. Si la tentation vous attaque, « Dieu vous donnera en même temps le moyen pour la soutenir et pour en sortir à votre avantage3 », ainsi que nous l'assure le même Apôtre.

Si donc les démons se servent de votre corps pour vous attaquer, tenez pour certain que Dieu est présent et qu'il vous regarde, comme autrefois dans les amphithéâtres on regardait un athlète lutter contre une bête fauve. Il ne permet ce combat que pour sa gloire, et par conséquent il ne faut pas

1 Illic trepidaverunt timoré, ubi non erat timor. Ps. xm, 5.

2 Sed ut manifestentur opéra Dei in iilo. Joann. ix, 3.

3 Fide'is autem Deus est, qui non patietur vos tentari supra id quod potestis ; sed faciet etiam cum tentatione proventum ut possitis sustinere. I Cor. x, i3.

MEDITATIONS SUR I. ÉTAT RELIGIEUX 33o,

douter qu'en raison de sa justice et de sa gloire il ne soit toujours prêt à secourir le combattant d'une manière proportionnée à la fin qu'il s'est proposée. Toutes les choses sont ici pesées à la balance de son amour, de sa bonté et de sa sagesse avec plus de soin et de justesse qu'un médecin ne pèse les grammes de séné qui doivent entrer dans une bonne médecine.

II. Ne prêtez pas l'oreille à cette curiosité de l'esprit, qui voudrait rechercher pourquoi cette tentation atteint plus ou moins certaines personnes, tandis que contre d'autres elle renouvelle ses attaques réitérées et même souvent les harcèle avec une violence horrible : car c'est ici qu'il y a beaucoup de secrets cachés qu'il ne nous appartient pas de connaître. La constitution et les dispositions y contribuent pour beaucoup dans la plupart ; mais personne ne souffre cette misère sans une ordonnance assurée de la divine Providence qui dispose tout avec sagesse ; aussi c'est à elle qu'il faut toujours avoir recours et se tenir constamment attaché, sans arrêter notre esprit à des conjectures trompeuses.

Cette divine Providence a formé la nature comme il lui a plu, et de même qu'elle a eu ses fins en la faisant telle qu'elle est, de même elle a aussi ses fins en permettant que ces rébellions attaquent les âmes. Que si parfois grande est leur souffrance, et si, pour ainsi dire, la sueur perle au front dans la lutte de ce combat si pénible, plus grande doit être leur consolation : car il n'est rien qui porte plus efficacement une bonne volonté à la haine raisonnable de son corps, rien qui détache plus

utilement des créatures, dont cette tentation nous fait découvrir les pièges et les embûches, rien enfin qui nous attache à Dieu plus parfaitement. Sans doute, nous le voyons bien, la nécessité nous engage à tout cela ; mais n'est-elle pas mille fois heureuse cette nécessité qui nous presse de devenir meilleurs?

III. N'écoutez pas non plus cette pensée qui, je le devine, pourrait surgir en votre esprit : Mais pourquoi donc cette sorte de tentation-là?... Il ne nous est pas permis d'entrer bien avant dans les secrets de la sagesse de Dieu, mais seulement de demeurer comme à la porte pour les regarder de loin et pour les adorer avec une sainte humilité. De là néanmoins nous pouvons en découvrir plusieurs bonnes raisons, qui se peuvent trouver toutes ensemble ou séparées selon la variété des dispositions et des états de ceux qui souffrent cette tentation.

C'est d'abord une peine prudemment imposée en pénitence à la superbe de l'homme : car rien ne lui fait mieux toucher au doigt sa propre misère et par conséquent la nécessité qu'il y a d'être humble devant Dieu. La considération de cette sorte de phrénésie qui s'efforce d'aveugler la raison par des illusions et qui la séduirait assurément si elle se fiait à ses propres forces, presse fortement l'âme de jeter toute sa confiance en Dieu et d'aller chercher auprès de lui toute sa force. Ainsi donc cette pénitence salutaire est un excellent préservatif contre l'orgueil, puisque Dieu s'en est servi pour S. Paul, afin d'empêcher que « la superbe ne l'élevât dans sa propre estime à cause de la sublimité de ses révélations ».

MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 34 1

C'est encore une juste punition des péchés qu'on a commis contre le sixième commandement. L'exemple de Ste Marie l'Egyptienne nous apprend que Dieu s'en sert pour cette fin ; puisqu'après l'avoir convertie par une grâce extraordinaire, il la laissa dix-sept ans dans l'exercice des violentes tentations de la chair. Ce qui avait servi au péché servit à le châtier en elle-même, et la lâcheté qui l'avait fait prostituer son âme au démon pour ne vouloir pas se priver du honteux et misérable plaisir d'un moment, fut ainsi réparée par un généreux combat, dans lequel elle remportait chaque fois la victoire sur l'ennemi qui l'avait jadis surmontée, en lui refusant son consentement. Ce triomphe constant sur le démon de la chair était pour elle le meilleur moyen de se venger des injures que ce cruel ennemi lui avait faites ; c'est pour cela que Dieu la laissait exposée à de nouvelles attaques d'où elle sortait toujours victorieuse.

C'est aussi une guerre où l'on gagne de l'anéantissement de soi-même, du détachement des créatures et de l'attachement à Dieu : car on ne peut s'y tenir debout ni vaincre que par ces armes seules. L'expérience nous les fait connaître, la nécessité nous presse de nous en servir, et en les maniant nous en apprenons l'utilité et la pratique.

C'est de plus un remède salutaire contre l'indiscrétion et contre la négligence : car il oblige l'homme à être attentif à Dieu et à soi-même, et il lui ouvre les oreilles de l'intelligence pour bien entendre ce grand conseil de Notre-Seigneur Jésus-Christ : « Veillez et priez, de peur que vous n'entriez en tentation, car l'esprit est prompt, mais

la chair est faible1 »; et ainsi l'homme reconnaît par l'expérience qu'il y a une bénédiction attachée à la pratique de ce conseil qui lui en donne une grande estime, et par là même l'usage qu'il en fait avec raison le rend plus circonspect et plus vigilant en toutes choses.

C'est enfin un pressant motif pour exciter l'âme à rentrer dans son domaine : car les rébellions importunes qu'elle ressent, et les suites fâcheuses qu'elle sait qu'elles auraient, si elle se laissait vaincre, lui en montrent l'importance et la nécessité.

Si donc Dieu permet les rébellions de la concupiscence, c'est pour faire ressentir à l'âme qu'elle est créée pour dominer, et qu'elle doit sortir du combat en maîtresse victorieuse, à moins qu'elle ne veuille être une esclave misérable.

Voilà des raisons qui doivent grandement vous consoler et vous encourager : aussi je suis assuré qu'elles banniront de votre esprit pour toujours la crainte que vous avez que cette tentation « ne soit pour vous la plaie de l'ennemi et le châtiment cruel 2 » dont Dieu menace par son Prophète : car vous voyez qu'elle est de l'ordre et de la direction de la Providence et que ses attaques peuvent être fort avantageuses au salut.

L'auteur de l'Ecclésiastique vous a exactement enseigné la manière de vous bien gouverner dans cette tentation ; cependant pour vous aider à mieux

' Vigilate et orate, ut non intretis in tentationem. Spiritus quidem promptus est, caro autem infirma. Matth. xxvi, 41.

2 Plaga enim inimici percussi te castigatione crudeli. Jer. xxx, 14.

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appliquer ses règles générales à cette espèce particulière, je vous tracerai ici quelques avis :

i° Pour être bien disposée et armée contre cette tentation, étudiez-vous, âme pieuse, à croître de plus en plus dans l'humilité, ne vous regardez vous-même que pour vous mépriser en ce genre de combat, et que votre confiance totale en Dieu témoigne de votre anéantissement devant le Seigneur et de votre attachement à lui ; que votre vigilance soit circonspecte et que la prière l'accompagne toujours ; mais écartez loin de vous toute épouvante et tout empressement.

Souvenez-vous de l'histoire du serviteur d'Elisée : voyant une armée tout entière environner la ville où il était, il eut une grande peur et courut à son maître, en disant : « Hélas ! hélas! mon seigneur et maître, que ferons-nous? » Le Prophète lui répondit : « N'aie pas de crainte, nous avons plus de combattants avec nous qu'ils n'en ont avec eux ' ». Cette parole apaisa un peu la crainte du serviteur; mais quand son maître eut prié Dieu de lui ouvrir les yeux, et qu'il eut aperçu un grand nombre de cavaliers, montés sur des coursiers enflammés, qui environnaient son maître, l'épouvante le quitta tout à fait. Appliquez-vous cette histoire, et soyez persuadée que les assauts de la tentation ne sont pas comparables aux secours que Dieu donne aux âmes qui veulent lui être fidèles, bien qu'ils ne soient pas visibles à nos yeux.

2° Quelle que soit la paix que l'on ressente, il

1 Heu, heu, heu, domine mi, quid faciemus ? At il I e respondit : Noli timere, plures enim nobiscum sunt, quam cum illis. IV Reg. vi, i5, 16,

ne faut jamais se fier à soi-même, ni agir comme si le combat était fini ou qu'il fût fort éloigné; mais il faut toujours se tenir en garde avec vigilance et apporter partout une prudence circonspecte : car le serpent dort souvent sous la feuille, où il se cache pour un temps; cependant pour dormir il n'est pas mort : ne le touchez pas imprudemment, sinon derechef il se réveillera.

3° Ne vous servez pas non plus de certaines pratiques, quelque spirituelles qu'elles vous paraissent, pour vous établir dans une sorte de prévention ou de préoccupation constante sur ce combat, tenant ainsi votre esprit toujours en alarme : car il y a là un piège caché bien dangereux, surtout pour ceux qui sont séparés du monde et qui ont la conscience tendre et délicate. L'usage de ces pratiques préventives est à lui seul capable d'attirer ce que l'on craint : par là en effet l'imagination s'excite vivement, et en devenant trop éveillée, elle ôte le repos à l'âme, et elle la tient presque toujours dans un combat anxieux et fatigant, qui finit souvent par une blessure d'esprit et de conscience. Or cette blessure n'est pas seulement très pénible, mais elle est même dangereuse : car elle rend ceux qui l'ont reçue si faibles, si délicats, qu'une ombre fait sur eux l'effet d'une guerre et d'une tempête d'où l'on ne sait par quel moyen les retirer. Tout leur paraît piège et attaque de l'ennemi, et ce qui ne ferait presque pas d'impression sur d'autres, leur devient un vrai danger; la fatigue enfin les accable et les jette dans le dégoût; voilà où de telles pratiques peuvent les conduire,

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Aussi, âme pieuse, il ne vous faut pas d'autre préoccupation qu'une bonne disposition d'humilité vraie, de confiance en Dieu entière et d'exactitude parfaite aux devoirs d'état; et de plus la meilleure habitude qu'on puisse prendre, c'est celle d'un généreux mépris qui procède de cette disposition : car ce mépris noble et généreux n'excite aucun trouble dans l'esprit ; mais il y établit le silence et la paix, et il fait ainsi merveille pour résister et pour vaincre, appuyé qu'il est sur le secours de la grâce.

4° Dès le premier éveil de cette tentation, aussitôt que vous voyez l'attaque formée, tournez-vous sans retard vers Dieu, et croyez que cet assaut ne vous est donné que pour vous obliger à vous réfugier tout près de lui, de même que les brebis, poursuivies par le chien, courent se serrer auprès du pasteur.

Soyez unie à Dieu et souffrez avec patience; mais je ne m'étends pas sur ce point : car vous en trouverez l'explication plus haut au second et au troisième verset du chapitre second de l'Ecclésiastique.

5° Ne vous arrêtez pas non plus à considérer vos pensées, mais agissez comme ceux qui passent en faisant la sourde oreille. Détournez la curiosité de votre esprit et interrompez le cours de ses pensées par des actes d'une volonté qui aspire à Dieu. Recourez à quelque occupation extérieure, si le temps et la bienséance vous le permettent; mais faites tout cela d'une manière douce et généreuse. Que votre volonté aille comme se répandre dans le sein de Dieu par des aspirations courtes et pleines de con-

fiance; qu'elle s'y retire sans doute pour y avoir de l'assurance, mais pourtant qu'elle ne se dresse pas contre la tentation par de tels actes de résistance qu'elle semble comme vouloir choquer l'ennemi de front.

Vous trouverez également tout cela clairement expliqué dans les mêmes versets.

6° Enfin quand même ces pénibles pensées vous environneraient comme des abeilles irritées, n'en soyez nullement effrayée, et ne vous étonnez pas plus des mouvements qu'elles excitent que de voir un éclair en plein été : car tout cela provient de la nature de notre homme animal ; mais plutôt ranimez votre courage « en élevant les yeux au ciel d'où vous recevrez toujours le secours ' », et dans votre confiance en Dieu, répétez la parole de David : « Si des armées s'élèvent contre moi, mon cœur ne craindra point, et si l'on me livre la bataille, c'est en cela même que je placerai mon espérance2 ». L'épouvante ne sert qu'à affaiblir le courage, à rendre l'imagination plus susceptible des impressions de l'ennemi et à lui donner occasion de doubler ses attaques malicieuses. 11 n'est rien que nous puissions craindre, tant que nous nous tenons attachés à Dieu uniquement; et ceux-là seulement doivent trembler qui ne reconnaissent pas le besoin de s'unir à lui pour ne point succomber dans ce combat, et qui ne sont ni circonspects dans leur

1 I.evavi oculos meos in montes, unde veniet auxilium mini. Ps. CXX, I.

2 Si consistant adversum me castra, non timebit cor meum. Si exurgat adversum me prœlium, in hoc ego sperabo. Ps. xxvi, 3.

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vigilance, ni diligents à éviter les occasions indiscrètes ou dangereuses, ni fidèles à recourir à la prière quand il faut lutter contre cet ennemi.

Telle est la doctrine de Jésus, fils de Sirach, et tels sont aussi les enseignements que j'ai jugé à propos de vous donner sur cette matière, et ils doivent vous suffire pour votre état présent : car il ne faut pas que vous soyez curieuse de devenir plus savante qu'il ne vous est nécessaire, et vous ne devez pas non plus communiquer vos peines, vos anxiétés ou vos scrupules sinon à ceux qui doivent diriger votre conscience. Retenez bien ces deux avis et gravez-les dans votre âme profondément.

ARTICLE II

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