SUR LA PRIVATION DE LA PERSONNE QUI VOUS AVAIT ÉLEVÉE EN RELIGION
Je l'avoue sans peine, c'est bien ici que Dieu vous a éprouvée d'une manière fort sensible ; mais j'espère que sa grâce vous disposera par cette grande privation à pouvoir dire avec plénitude de cœur et avec vérité ces paroles de David : « Le Seigneur est la part de mon héritage; c'est vous, mon Dieu, qui me rendrez ce que j'en ai perdu ' » ; et encore ces autres paroles : « Seigneur, vous êtes le Dieu de mon cœur et mon partage pour toute l'éternité 2 ».
1 Dominus pars haereditatis meœ... tu es, qui restitues haerediîatem meam mihi. Ps. xv, 5.
2 Deus cordis mei, et pars mea Deus in asternum. Ps. lxxii,
Je vous ai regardée des yeux de l'esprit dans votre affliction, en souhaitant que cette occasion vous servît pour accroître grandement votre fidélité envers celui qui ne diminua jamais la sienne dans ses promesses, dans ses secours et dans ses desseins sur vous : « Je suis le Seigneur, dit-il, et je ne change pas l ». De même que dans son essence, de même en ses qualités, il n'est pas sujet au changement ; or il en a deux fort précieuses qui nous sont infiniment honorables : celle de Père et celle d'Epoux ; l'une nous doit attirer à une respectueuse soumission à sa conduite et à sa correction, et l'autre nous détacher de tout pour nous unir à lui. Ne faut-il pas que l'épouse quitte père et mère ponr suivre son époux, avec lequel elle doit vivre quelque temps sur terre? Et pourquoi donc les âmes, qui sont les épouses de l'Epoux céleste, dotées de son sang, achetées au prix de sa vie, ne se détacheraient-elles pas de leurs amis pour se conformer aux très justes volontés de leur Epoux, et pour s'attacher à celui avec qui elles ont à vivre et à régner pour toute l'éternité?
Cependant les paroles de l'entendement les meilleures, les plus salutaires pour votre souffrance, ce sont celles qui inspirent un profond détachement de la créature; aussi bien, âme pieuse, appliquezvous doucement et soigneusement celles que je vais vous dire :
Il faut avouer d'abord que la façon dont l'esprit humain comprend les choses, a souvent l'erreur pour principe et pour conséquence : il se trompe
1 Ego enim Dominus, et non mutor. Malach. ni, 6.
souvent lui-même et trompe aussi les autres. L'homme n'a rien de plus précieux que sa liberté, il n'est rien qu'il désire et qu'il recherche avec plus d'opiniâtreté, et néanmoins il n'y a rien qu'il livre et engage plus facilement. En cela il se trompe d'une manière étonnante : car sous prétexte d'user de sa liberté, comme il veut, à l'égard de quelques créatures, il l'enchaîne par des liens si subtils qu'il les reconnaît seulement lorsqu'il veut s'en dégager ou que la privation l'en sépare. La difficulté qu'il ressent alors et la douleur que lui cause cette privation lui montrent clairement que sa liberté est liée et engagée, et que c'est la cause de sa douleur et du combat qu'il éprouve en lui-même : c'est ainsi que cette pauvre liberté prend le change. Mais que dirons-nous à cela? Il faut, âme pieuse, confesser que la liberté est une belle et bonne chose, mais que nous savons très peu nous en bien servir; nous recherchons ce qui la lie, et nous fuyons ce qui, brisant ses chaînes, la rendrait vraiment libre : en effet, tant qu'elle est attachée pour peu que ce soit, elle ne peut pas être, ni s'appeler une liberté parfaite. Il est donc nécessaire que l'Esprit de Dieu vienne à notre secours pour nous apprendre à nous en servir selon la droite raison, et pour remédier à cet aveuglement qui mène notre liberté du côté des créatures et qui nous fait tomber dans un précipice d'où l'on ne peut se relever qu'avec beaucoup de peine.
L'apôtre S. Paul nous le dit : « Là où est l'Esprit de Dieu, là se trouve la liberté ' ». C'est donc
1 Ubi autem Spiritus Domini, ibi libertas. II Cor. m, 17.
un signe évident que Dieu ne veut rien nous enlever de cette liberté, si précieuse que tout le monde ensemble ne saurait la payer, mais qu'il veut nous la conserver, puisque son Esprit ne tend qu'à nous ramener à la véritable liberté.
Cela veut nous dire encore, selon la pensée de l'Apôtre, que dès que l'Esprit de Dieu est entré dans une âme, il la délivre du joug de la servitude, et il travaille à lui faire comprendre le vrai sens de la liberté, à la dégager et à l'affermir par l'exercice, pour l'empêcher de s'engager à l'avenir dans les mêmes liens.
S. Paul encore nous parle souvent de la liberté des enfants de Dieu, il la publie comme un terme de repos et comme un bien auquel il n'y a que les enfants de Dieu qui soient dignes de participer. Vous voyez donc, âme pieuse, que tout nous invite à la liberté. L'Esprit de Dieu nous y attire, l'âme y a une inclination très grande et toute naturelle ; mais elle ne peut y parvenir que par les degrés du détachement, puisqu'il n'y a que l'attachement aux créatures qui l'en éloigne.
Il n'est point au monde de richesse comparable à celle que possède une âme détachée de tous ses liens ; l'expérience en fait la preuve : car quand elle s'est dégagée d'une affection qui la tenait dépendante de quelque chose, il lui semble comme respirer un nouvel air et sortir d'une espèce d'oppression, semblable à celle que les asthmatiques souffrent en leur respiration, mais qui, après la guérison de leur asthme, retrouvent la liberté de respirer à l'aise ; de même aussi l'âme vraiment détachée se trouve en pleine liberté. Tel était le roi
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David, quand il chantait : « Seigneur, vous avez rompu mes liens, je vous en offrirai un sacrifice de louange ' ». C'est une grande joie pour l'âme de sentir qu'elle ne tient plus à rien; mais c'est encore une preuve qu'elle n'est point faite pour les objets créés. En effet si l'attache aux créatures la tient dans un état violent, c'est signe qu'il ne lui est pas naturel ; et si au contraire l'attachement à Dieu la met dans son repos, c'est une marque infaillible qu'il est tout à fait conforme à sa nature. Mais si le détachement des choses créées, qui pourtant n'est qu'une simple disposition de la liberté pour s'unir à son Créateur, donne à l'âme tant de douceur, quelle suavité n'éprouvera-t-elle pas quand elle se sentira attachée à lui uniquement ?
David en avait fait l'expérience : ce grand roi avait joui de tout ce que les créatures peuvent présenter de satisfaction aux sens et à l'esprit; et après avoir goûté toutes ces délices, il tourne ailleurs son cœur et son âme, et rendant un juste témoignage à la vérité, il s'écrie : « Pour moi, mon unique bien c'est de m'attacher à Dieu et de mettre toute mon espérance dans le Seigneur2 ». C'est qu'il savait, c'est qu'il avait goûté ce que Dieu valait pour une âme.
Mais, outre ces motifs, il est facile de prouver à l'âme par la raison que le détachement des créatures délivre la liberté de beaucoup de douleurs et d'inquiétudes. En effet, les créatures, quelles qu'elles
1 Dirupisti vincula mea : tibi sacrificabo hostiam laudis. Ps. cxv, 16, 17.
2 Mihi autem adhaerere Deo bonum est : ponere in Domino Deo spem meam. Ps. lxxii, 28.
puissent être, sont minées par quatre défauts : elles sont imparfaites, elles sont changeantes, elles sont destinées à mourir, et leur vie est d'une durée fort courte, ce qui cause bientôt l'absence et la privation ; voilà ce qui est inhérent à leur nature. Or, ce qui est imparfait ne contente qu'en partie et pour peu de temps : car à mesure que l'imperfection se manifeste, à mesure elle engendre le dégoût. Ce qui est changeant donne toujours de l'inquiétude. Ce qui doit mourir est cause de crainte ; et ce dont on est privé produit toujours une douleur très vive. Il est donc bien juste et bien vrai de dire que l'âme détachée des créatures est délivrée d'une grande servitude et de beaucoup de douleurs, puisque les causes en sont inséparablement attachées aux choses créées. Mais de même que les ténèbres de la nuit se dissipent au lever du soleil, de même ces quatre sources de misères fuient devant la liberté, quand l'âme quitte l'attache aux créatures pour s'unir intimement à Dieu seul : car il a par excellence les qualités qui sont opposées aux défauts des choses créées, et qui seules sont capables de donner à la liberté pleine satisfaction et repos complet. En effet, Dieu est parfait et d'une perfection si absolue qu'elle excite dans l'âme une admiration et un désir d'autant plus vif qu'elle lui est mieux connue. Dieu est stable et toujours permanent ; aucune vicissitude, aucun changement ne saurait l'atteindre. Dieu enfin ne peut périr, et partout et toujours intime est sa divine présence.
Aussi pour mettre le comble à toutes ces raisons ajoutez, âme pieuse, ce que dit l'Apôtre : « Celui qui se tient attaché à Dieu devient un même esprit avec
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lui ' ». S'il devient un même esprit avec le Seigneur, sa liberté assurément ne peut jamais être mieux établie, ni mieux pourvue et enrichie de tout ce qui lui est nécessaire. Et ailleurs David s'écrie : « Seigneur, mon âme s'est attachée à vous suivre, et votre main m'a pris sous sa conduite2 ». Si donc la main de Dieu nous dirige, qui pourrait nous conduire avec plus de sécurité?
De plus tout périt au monde et disparaît, et cette perte fournit sans cesse des sujets de douleur; mais l'âme parfaitement détachée ne saurait rien perdre : de combien de douleurs n'est-elle donc pas préservée?
Puisqu'il en est ainsi, âme pieuse, devons-nous nous étonner si Dieu met à l'école du détachement les âmes qu'il veut élever à la dignité de ses fidèles épouses et à la liberté de ses enfants privilégiés? Non certainement, mais plutôt nous devons admirer Tordre de sa sagesse, le solliciter par nos prières de nous donner la ^ràce de bien apprendre cette science excellente, qu'il veut bien nous enseigner lui-même, et lui promettre de ne point apporter d'obstacles à ses desseins.
Dans cette école du détachement nous pouvons distinguer trois classes :
I. Dans la première, il nous enseigne le détachement des créatures par les changements et les divers accidents qui nous en font souffrir la privation. Autant de bons amis il nous enlève, autant il nous donne de leçons de détachement, et il en est
1 Quiautem adhœret Domino, unus spiritus est. ICor.vi, 17.
2 Adhaesit anima mea post te : me suscepit dextera tua. Ps. lxii, 9.
ainsi des autres choses dont il dispose à son gré. A mesure que nous progressons dans ce saint exercice, à mesure aussi nous donne-t-il des leçons plus relevées ; mais si nous n'avançons pas, et qu'il nous envoie cependant quelque privation difficile à supporter, croyons que c'est pour nous faire avancer et pour nous rendre savants en peu de temps. L'une de ces épreuves les plus pénibles, pour les âmes surtout qui lui sont consacrées, c'est la séparation et la privation du secours d'une personne dont elles tiraient grande édification, douce consolation et excellente instruction pour la vie spirituelle. Aussi leur cœur souffre et gémit : soit, j'y consens ; il est bon dans cette rencontre de leur pardonner quelque gémissement passager. Ne voyons-nous pas que les épouses, mariées à des hommes d'un pays étranger, versent des pleurs, quand il faut dire un dernier adieu à leur père, à leur mère et à leurs amis? Et cependant leurs maris ne s'en fâchent point, mais au contraire par de douces paroles ils s'efforcent de les consoler : car ils voient bien que malgré cette expansion de douleur elles sont prêtes à les suivre et qu'elles n'ont garde de les quitter. L'Epoux céleste en agira de même à l'égard de ses épouses; il excusera volontiers leurs larmes, pourvu qu'elles ne diminuent rien de la résolution qu'elles ont de marcher sur ses pas; bien plus il prendra plaisir à leur découvrir quelle est la vanité des choses qu'elles pleurent, et combien grande serait leur erreur de verser ces larmes, si leur volonté ne s'appliquait à les refouler et à les calmer, comme nous apaisons les cris des enfants quand ils ont perdu leurs jouets.
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Dans le premier accès de leur violente douleur, ces âmes se plaindraient volontiers de leur Epoux, sachant qu'il leur ôte lui-même le soutien qu'elles trouvaient dans cette personne qui est absente ou morte ; mais elles ne voient pas que s'il leur enlève l'appui d'une créature, c'est pour les élever à une plus haute leçon, par laquelle il leur apprend à ne s'appuyer que sur lui, afin qu'il leur soit tout en toutes choses. Avez-vous jamais considéré, âme pieuse, de quelle manière les architectes élèvent de belles voûtes? Ils mettent d'abord des cintres de bois pour soutenir les pierres, les laissant jusqu'à ce que les clefs soient posées et que le ciment soit bien séché ; mais après cela ils les enlèvent : car autrement la voûte ne paraîtrait jamais dans sa beauté, on ne verrait qu'un amas de matières disparates, et l'on ne saurait dire si c'est une voûte ou non. C'est ainsi que Dieu en use à l'égard de ses épouses; quand il leur retire l'appui d'une âme pieuse et sage, c'est une pièce du cintre qu'il jette par terre ; mais c'est afin que l'on voie l'ouvrage de la voûte et pour montrer qu'il l'a faite lui-même pour se tenir debout sans ce secours.
II. Dans la deuxième classe de cette école, il enseigne le détachement de nous-mêmes, par les contradictions et les combats qui trouvent en nous leurs causes ou leurs occasions.
III. Dans la troisième classe enfin, on apprend le détachement de la propre volonté, par les exercices de la sainte obéissance.
Pour le moment présent, âme pieuse, vous en êtes à la leçon de la première classe ; mais quand nous aurons consacré aux deux autres tout notre
soin et toute notre application, nous mériterons d'être agréés comme docteurs dans la Faculté de la liberté des enfants de Dieu. Le goût de cette liberté, quand même il ne serait que d'un moment, nous fera connaître que tout ce qui est au monde ne lui est pas comparable ; mais en vérité, si le simple goût de la liberté dans cette vie mortelle est si agréable, que sera-ce de la goûter dans la gloire, puisque l'une n'est que dans le dégagement et que l'autre est dans la jouissance de la possession? Si donc la liberté est d'une telle excellence, combien devons-nous être jaloux de ne l'engager à rien qui soit indigne d'elle ?
Aussi bien j'ajoute ici quelques moyens pour ne point mettre d'obstacles aux desseins que Dieu a de nous détacher de tout, afin que nous ne tenions plus qu'à lui seul.
i° Regarder Dieu en toutes choses comme la source de tout bien, et croire fermement qu'il n'y a rien de bon, ni d'avantageux pour nous que les choses dont il est l'auteur.
2° S'étudier à modérer certain sentiment trop sensible à l'égard des personnes pieuses auxquelles nous voyons notre cœur s'attacher. Aimons, à la bonne heure, les gens de bien, mais que ce soit toujours librement, afin que, notre liberté n'étant enchaînée par aucun lien, nous puissions facilement suivre Dieu partout où il lui plaira de nous conduire, et pour que, si certain sentiment de douleur nous saisit, nous ne laissions pas de suivre franchement et sans résistance celui qui saura bien adoucir nos douleurs et récompenser nos peines.
3° Dans les privations qui nous arrivent, acquies-
cer par une volonté pleinement résignée au bon plaisir de la divine Providence, et suivre Dieu, comme une épouse soumise et sage suit son époux, quand il la veut mener dans un autre pays.
ARTICLE III