‹ Avis spirituels et méditationsChapitre 84 sur 164 · SUR LA PROSPÉRITÉ DES IMPIES ET LES ADVERSITÉS DES GENS DE BIEN · texte numérisé non relu

SUR LA PROSPÉRITÉ DES IMPIES ET LES ADVERSITÉS DES GENS DE BIEN

Cette question, âme pieuse, est par elle-même capable de donner beaucoup d'agitation à l'esprit humain ; mais, je le crois, l'accident arrivé à N*** a beaucoup contribué à troubler votre esprit : car la proximité du sang a fait revenir le contre-coup sur votre cœur plein de tendresse, et il en est demeuré profondément blessé. Votre esprit a ravivé et envenimé cette plaie par des réflexions volontaires, et en s'enfonçant dans ses propres pensées, il est resté engagé dans le combat d'une tentation ; mais sur ce sujet il y aurait à vous écrire tout un discours.

David avait eu la même tentation, ainsi que nous le voyons dans le psaume qui commence par ces paroles : « Qu'il est bon le Dieu d'Israël pour ceux qui ont le cœur droit 2 ! » Il débute par où il aurait

1 Confide, filia, fides tua te salvam fecit. Matth. ix, 22.

2 Quam bonus Israël Deus his qui recto sunt corde ! Ps. lxxii, 1.

MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 36 1

dû finir : car ces paroles sont comme la conclusion qu'il tire de ce que l'expérience lui a appris dans cette tentation ; mais son cœur était si pénétré de cette vérité, et il en était si rempli qu'il ne pouvait le soulager qu'en exprimant son sentiment avant d en donner les raisons. Ces paroles sont l'exclamation d'un esprit qui sort de l'erreur, et que la découverte de la vérité jette dans l'admiration de la subtilité des conseils de Dieu sur les hommes; mais ensuite il expose toute la marche de cette tentation.

Il l'avoue d'abord : « Mes pieds, dit-il, ont été presque ébranlés, mes pas ont été prêts à glisser, parce que j'ai regardé les injustes avec un œil jaloux en voyant la paix des méchants : ils ne sont pas dans les labeurs communs de la misère humaine, et ils ne sont point châtiés comme les autres hommes ' ». Ensuite il décrit leur prospérité et leur arrogance, et cela jusqu'au treizième verset, où il déclare que la tentation l'avait tellement pressé qu'il disait en lui-même : « C'est donc en vain que j'ai rendu mon cœur juste et que j'ai lavé mes mains avec les innocents, puisque je ne laisse pas que d'être frappé de plaies pendant tout le jour et que je suis châtié dès le matin2». Mais bientôt après, revenant à lui, il reconnaît qu'il ferait injure à toute la société des enfants de Dieu s'il s'arrêtait à

1 Mei autem pêne moti sunt pedes ; pêne effusi sunt gressus mei. Quia zelavi super iniquos, pacem peccatorum videns... In iabore hominum non sunt, et cum hominibus non flagellabuntur. Ps. lxxii, 2, 3, 5.

2 Ergo sine causa justificavi cor meum, et lavi inter innocentes manus meas ; et fui rlagellatus tota die, et castigatio mea in matutinis. lbid., i3, 14.

ce sentiment. Il fait alors le tableau de la chute et de la désolation de ces méchants, il confesse à Dieu qu'en leur donnant cette prospérité il les a mis dans une position bien glissante et fort trompeuse. Enfin il exprime sa résolution et son choix d'une manière très explicite : « Que désiré-je dans le ciel sinon vous, Seigneur? et qu'ai-je souhaité sur la terre que vous seul? Ma chair et mon cœur ont langui d'amour. O Dieu ! vous êtes le Dieu de mon cœur et mon partage pour jamais : ceux qui s'éloignent de vous périront '. » Tels sont aussi les sentiments exprimés dans le reste du psaume qu'il faut lire tout entier : car ce que je vous en dis ici servira seulement pour vous le faire mieux comprendre; l'expérience et les paroles d'un Prophète doivent beaucoup apaiser l'âme qui se trouve dans la même tentation.

Vous remarquerez qu'il décrit les assauts de cette tentation, qu'il déclare aussi avec admiration comment il en est sorti, et qu'il rend témoignage de sa reconnaissance à la très sage conduite de Dieu, mais qu'il ne s'étend pas à en rendre des raisons. C'est que son âme, qui était pénétrée de la vérité, ne daignait entendre, ni donner des raisons, en voyant que la raison humaine était quelque chose de si vil, de si abject en comparaison de la sagesse de Dieu, qu'elle ne méritait pas de paraître devant la sublimité de ses conseils.

Néanmoins comme tous ses conseils sont pleins

1 Quid enim mihi est in cœlo ? et a te quid volui super terram ? Defecit caro mea et cor meum : Deus cordis mei, et pars mea Deus in seternum. Quia ecce, qui elongant se a te, peribunt. Ps. lxxii, 25-27.

MEDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 363

de raisons, le Seigneur nous permettra bien de les considérer en les adorant ; et afin qu'elles nous deviennent plus évidentes, nous étudierons d'un côté les raisons de la conduite ordinaire qu'il exerce sur ses enfants, et de l'autre nous verrons celles de la prospérité des méchants, et par cette disposition l'évidence du plan divin nous paraîtra plus manifeste, quand nous aurons établi les deux propositions suivantes.

Première Proposition.

Que la tribulation est le caractère

le plus sensible, le plus évident des enfants de Dieu

et des prédestinés.

Nous serions assurément, âme pieuse, dans une erreur profonde, si nous pensions pouvoir pénétrer toutes les raisons pour lesquelles Dieu a voulu conserver l'homme après sa chute. Il y en a une infinité dans un seul et même conseil divin, et nous pouvons comparer ces raisons à une symphonie musicale où la différence des tons et la variété des accords produit la plus belle harmonie. De même pour la conservation de l'homme, il se trouve des raisons admirables, les unes plus élevées, les autres plus simples, toutes jointes et concourant ensemble parfaitement. Je m'arrête seulement à celle-ci, que Dieu se plaît à éprouver la fidélité de l'homme par l'exercice du travail ou tribulation.

Il semble que dans l'état d'innocence il y avait peu d'occasions de faire paraître la fidélité : car il n'y avait ni combats à soutenir, ni contradictions à

ressentir, ni privations à souffrir. Mais dans l'état de la nature corrompue, la justice et la bonté de Dieu convinrent ensemble que le germe et aiguillon du péché resterait au cœur de l'homme, pour le mettre dans la nécessité de montrer sa fidélité, et que le secours nécessaire lui serait donné à cet effet, en sorte que non seulement la concupiscence ne lui nuirait point, mais qu'elle lui servirait d'occasion de remporter la couronne de la fidélité, s'il voulait faire à ses passions une guerre active et généreuse.

La justice et la bonté de Dieu se servent donc ici du péché pour composer à l'homme un admirable théâtre, où il peut jouer le personnage de la fidélité dans le combat de soi-même contre soi-même, dans les contradictions qui lui viennent du dehors, ainsi que dans les privations. Ces trois choses manquaient dans l'état d'innocence ; l'homme les trouve dans son état présent, et elles sont pour lui un ample sujet d'exercice. Les deux premières sont toujours des productions du péché dans la mesure permise par la Providence ; mais la troisième vient ordinairement d'une disposition de Dieu même, et comme l'homme a péché contre le Seigneur par l'usage illicite des créatures, Dieu veut par la privation tirer de lui un hommage et une preuve de fidélité. Aussi le détachement, la patience et l'humble soumission de l'homme à la divine volonté attestent hautement la reconnaissance qu'il doit à son Créateur, et donnent à Dieu une complaisance qui répare l'injure qu'il lui avait faite en jouissant de ses créatures autrement qu'il ne devait. Vous pouvez remarquer dans tout ceci que

Dieu se souvient toujours qu'il est Père, et que sa paternité s'est toujours trouvée dans les conseils de sa justice, afin que toute chose tourne à l'avantage de l'homme, humble créature que son amour et sa bonté l'ont porté à créer à son image et ressemblance.

Ces trois sujets d'exercice forment ce que nous appelons tribulation : car il est impossible qu'ils nous arrivent et soient mis en pratique, sans que l'homme de péché que nous portons en nous, et qu'il faut détruire, n'en ressente une peine très sensible. Mais nous verrons que la bonté et l'amour de notre Père céleste, en voulant tirer de nous de la complaisance dans cet exercice, n'a choisi que ce qui est le plus propre pour nous préserver, pour nous guérir et pour nous délivrer de beaucoup de maux, qui auraient mis sa bonté paternelle dans la nécessité de perdre, en nous perdant, ce qu'il veut conserver, et nous verrons également que si les privations, les contradictions et les combats nous servent de moyens pour exercer la fidélité envers Dieu, ils servent aussi de remèdes à trois maux dangereux qui nous environnent, à savoir : l'inclination à s'attacher aux créatures, à s'attacher à soimême et à suivre ses passions.

De là nous pouvons déjà tirer deux conclusions : la première, c'est que Dieu fait un grand honneur aux âmes en permettant qu'elles tombent dans la tribulation, puisqu'il veut ainsi prendre son bon plaisir dans leur fidélité ; la deuxième, c'est que ceux qui sont exercés par la tribulation doivent tout attendre avec confiance de sa majesté suprême. Elle est trop juste en effet pour ne point les secourir,

puisque c'est elle qui a disposé le théâtre et qui a établi le combat, et elle est aussi trop libérale pour ne point récompenser comme Dieu, et comme Père, ceux qu'elle a mis à l'ouvrage. Si donc son dessein est de nous élever à la dignité et à l'honneur de ses créatures fidèles, nous devons mettre en pratique la parole de son Apôtre et remettre nos âmes entre les mains « de celui qui est le Créateur fidèle ' », et qui veut les réformer à son image, jusqu'à ce qu'il la rende parfaite dans l'éternité.

C'est par la tribulation qu'il exerce sur nous la qualité et les devoirs d'un bon Père, et qu'il nous traite comme ses enfants bien-aimés, en prévenant par son moyen plusieurs de nos besoins, en pourvoyant à d'autres, et en appliquant des remèdes souverains à notre liberté, pour la préserver de beaucoup de maux. Ces remèdes sont si nécessaires que sans eux elle serait en grand danger de se perdre, et c'est ce que nous allons considérer.

Assurément nous avons grand besoin que Dieu nous traite comme des enfants : car combien ne se trouve-t-il pas de puérilités cachées dans nos pensées, dans nos désirs et dans nos affections, sur lesquelles nous avons à veiller, pour empêcher qu'elles ne se produisent au dehors? Combien même ne se glisse-t-il pas de vaines puérilités dans les actions que les hommes font au dehors et que leur aveuglement les empêche d'apercevoir? Nous rions de voir un enfant monté sur un cheval de bois qui tourne, qui court et qui s'agite, comme s'il était

1 Fideli Creatori commendent animas suas in benefaciis. I Petr. iv, iq.

monté sur un beau cheval d'Espagne ; mais nous rougirions de voir un homme s'occuper au même jeu. Hélas! âme pieuse, si nous regardions d'un œil droit et attentif la plupart des actions des hommes et leurs amusements, et si nous les pesions à la balance de la raison éclairée et de la vérité, elles nous paraîtraient beaucoup plus ridicules et plus dignes de compassion, et nous les jugerions plus indignes de la noblesse des enfants de Dieu que les jeux de cet enfant, et même nous les condamnerions comme criminelles. Il ne faut qu'ouvrir les yeux sur des faits d'expérience quotidienne, pour reconnaître cette vérité. Combien donc n'estil pas important que notre Père céleste veille sur nous avec soin, de peur que nous n'imitions le badinage des enfants légers ou la perversité des mauvais ?

L'expérience nous fait connaître comment il faut traiter les enfants. On leur ôte beaucoup de choses, de peur qu'ils n'en abusent ; on leur en garde d'autres, de peur qu'ils ne les perdent ou qu'ils ne les dépensent mal à propos ; on leur en cache d'autres encore, de peur que leurs désirs ne s'enflamment et qu'ils ne se portent à des excès ; enfin on a les verges et la menace, dont on se sert pour les ramener à la raison, sans tenir compte de leurs larmes, et l'on n'omet rien de tout cela pour les diriger, tant que dure leur enfance.

Si donc il est vrai que nous serons toute notre vie comme des enfants à l'égard de Dieu, n'est-il pas juste que, tant que nous vivrons, sa main paternelle exerce sur nous ce que nous pratiquons sur les enfants, pour les empêcher de faire quelque

chose mal à propos ou pour les châtier quand ils ont mal fait ?

L'infirmité de l'inclination de l'homme vers les créatures et la pente qu'il a de se répandre sur elles est assez connue. Elles sont pourtant faites pour annoncer la beauté et la bonté de leur Créateur, et au lieu de les traiter avec le respect que mérite celui qui les a créées et d'écouter ce qu'elles proclament, l'homme en occupe entièrement ses sens et en remplit ses affections jusqu'à donner des marques de folie. Oublieux de Dieu et de lui-même, il pense pouvoir s'en rendre le maître absolu; il tente même l'impossible, en voulant se forger sa propre félicité et s'attacher ces créatures d'une manière inséparable, comme si son attache était capable de prescrire des lois à leur Créateur et d'empêcher qu'il ne les retire à lui-même par une libre disposition de sa volonté ou qu'il ne brise ces attaches par la mort.

Voilà, âme pieuse, où tend l'inclination de l'homme, comme le poids de l'horloge se porte vers la terre, et voilà où l'aveuglement de sa misère et de sa faiblesse enfantine le conduirait, s'il n'était retenu. Dieu n'agit-il donc pas envers lui comme un bon Père, en lui envoyant des changements et des privations subites et imprévues, qui préviennent les dangereuses puérilités dans lesquelles il tomberait, si telle ou telle chose ne lui était ravie, ou encore qui le séparent des créatures auxquelles il commence de s'attacher, ou enfin qui apportent un prompt remède pour le guérir et le retirer des attaches qui le retiennent et pour en détourner les suites dangereuses?

MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 3ÔO,

Si notre Père céleste ne nous avait environnés de tant d'accidents, de changements, de pertes, de maladies, d'infidélités, de morts et autres misères de ce genre, ou bien s'il y avait quelque chose sur terre sur quoi il nous fût possible de nous reposer à notre aise, que serions-nous devenus? dans quel oubli de Dieu et de nous-mêmes ne serions-nous pas tombés? puisque, malgré tous ces accidents qui nous pressent de toutes parts, il a besoin de tenir toujours la main sur nous et de nous envoyer de nouvelles pertes, afin de nous aider à soutenir l'infirmité de nos inclinations et de retrancher les mauvaises suites de l'oubli de Dieu et de l'attache aux créatures dans lesquels nous tomberions.

Pour mieux comprendre cette conduite de Dieu sur les hommes et reconnaître qu'elle est toute paternelle, figurez-vous un père qui, en sortant de sa demeure, donne à chacun de ses enfants quelque ouvrage à faire pour les bien occuper ; mais bientôt étant revenu sur ses pas, il trouve les uns assemblés pour jouer aux cartes; il prend les cartes et les déchire, jette l'argent par la fenêtre et leur fait une dure réprimande du temps qu'ils perdent ainsi malheureusement, au lieu de l'employer à l'ouvrage qu'il leur avait prescrit. Il passe ensuite dans une autre salle, et il en trouve d'autres jouant une mascarade ; il leur arrache les masques de dessus le visage et les met en pièces, et même il en use encore plus rigoureusement à l'égard de ceux qui favorisaient les mauvaises inclinations de ses fils.

N'avouerez-vous pas que les actions de ce père sont toutes paternelles et qu'il agit en vrai père, veillant avec amour au bien de ses enfants? Cet

exemple peut fort bien, et encore avec plus de vérité, s'appliquer à la conduite de notre Père céleste à notre égard : car il se sert de la privation pour guérir le mal de la puérilité de nos inclinations vers ses créatures.

Il y a dans l'homme une autre infirmité qui n'est pas moins dangereuse et qui demande un prompt remède, c'est l'inclination qu'il a de s'attacher à soi-même et à ceux qui par les mœurs et le caractère ont avec lui grande sympathie.

Ce mal ne tend à rien moins qu'à faire, si je puis m'exprimer ainsi, une sorte de cabale déréglée contre Dieu, et qu'à s'attacher à sa volonté propre sans consulter ni Dieu ni la raison. Il ne tend encore qu'à dérober de l'estime et de l'applaudissement, et qu'à s'élever un misérable trône de gloire et d'honneur, dont on ne voit pas que le pied porte à faux sur un précipice, et qu'à se faire enfin sur terre une divinité d'un jour, à qui tout doive obéir. N'agit-il donc pas en vrai et bon Père, quand Dieu applique à l'homme le remède de la contradiction? car ce remède lui ouvre heureusement les yeux pour se connaître lui-même ainsi que le prochain, il lui découvre ses erreurs, il le détache de soimême et du prochain, en lui faisant voir l'insuffisance et la misère de l'un et de l'autre, il l'engage à se comporter avec prudence et le presse de s'attacher à Dieu, comme à son unique bien, et de mettre en lui toute son espérance. Ces contradictions font souvent sur les enfants de Dieu un effet aussi favorable qu'un vent contraire, ramenant au port un navire, qui déjà faisant voile, aurait péri avec d'autres qu'on a vu s'engloutir à une demi-

MÉDITATIONS SUR L'ÉTAT RELIGIEUX 3y I

lieue du rivage, si par bonheur ce vent contraire ne l'avait heureusement rejeté dans le port.

Mais il y a encore une autre plus grande infirmité, qui est le dérèglement des affections et des passions qui, se trouvant dans l'homme même, soutiennent et nourrissent les autres infirmités. Là, les valets veulent être les maîtres, et, ne voulant reconnaître ni Dieu ni leur âme qui est leur maîtresse, ils forment des trahisons et excitent des séditions pour mettre tout en désordre. Quel remède à ce mal si ce n'est celui d'une guerre juste et généreuse déclarée contre nous-mêmes, guerre qui fasse rendre à Dieu la fidélité qui lui est due, en contenant ce peuple séditieux sous sa domination et sous son obéissance parmi les privations et les contradictions, contre lesquelles il réclame vainement, sans considérer s'il a droit de le faire ou de ne le pas faire ; d'une guerre qui fasse rendre aussi à l'homme même ce qui lui est dû, en travaillant à remettre en lui l'ordre et la paix, sans quoi il est le plus misérable de tous les êtres animés et devient insupportable à lui-même.

Ce combat est donc nécessaire : car que deviendrait un homme, s'il gardait en lui ce qui doit être la cause de sa ruine, et si ses inclinations et ses désirs pervers y régnaient en maîtres? Ce serait assurément un monstre cruel à lui-même, importun à tout le monde et qui contraindrait la justice de Dieu à l'exterminer. Il faut donc combattre généreusement, puisqu'il faut détruire nécessairement.

De plus ce combat est très utile : car il élève l'âme au-dessus d'elle-même et lui meta la main le sceptre de la vertu, afin qu'elle use de ses droits

sur son peuple et qu'elle jouisse de la possession d'elle-même.

Enfin ce combat est glorieux : car il soutient les intérêts de Dieu, il ramène tout à sa gloire, il le venge de ses ennemis et lui rend tous les devoirs de la fidélité; et l'on peut dire que ce combat comprend tout et se trouve mêlé avec les privations et les contradictions : en effet dans les privations il faut se renoncer pour la résignation à la volonté divine, dans les persécutions et les contradictions il faut combattre pour le détachement et la patience, et dans le combat lui-même il faut lutter pour la confiance et pour la persévérance. Cette dernière qualité de notre combat, qui est d'être glorieux, est aussi la principale raison pour laquelle Dieu le laisse souvent aux saints et aux âmes fidèles jusqu'à leur dernier souffle de vie ; mais cela n'empêche pas que pour les autres raisons de nécessité et d'utilité il ne tienne ses enfants toujours les armes à la main, afin qu'en cas de surprise ils soient constamment prêts à s'en servir.

Ces raisons étant ainsi mises en évidence et nous montrant l'utilité du remède de la privation, de la contradiction et du combat, trois choses qui comprennent tout ce qui s'appelle tribulation, il nous sera facile de concevoir que la tribulation ou adversité est une marque bien évidente du soin que Dieu prend du salut de ceux qu'il conduit par cette voie, et du dessein qu'il a de les sauver. Il nous sera aisé d'entendre ce que les oracles de l'Ecriture sainte nous disent de la conduite de Dieu sur ses enfants, et ce qui se confirme par tant d'expériences si remarquables.

MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 3y3

Et d'abord écoutons Salomon : « Mon fils, ne rejetez pas la correction du Seigneur, et ne vous découragez point lorsqu'il vous châtie : car le Seigneur châtie celui qu'il aime, et il trouve en lui son plaisir, comme un père dans son fils 1 ». Il n'y a pas ici d'exception, et par conséquent celui qui voudrait être excepté refuserait d'avoir part à l'amour du Seigneur.

Comment a-t-il traité son propre Fils? « Il a appliqué sur lui la correction de notre paix2 », ainsi que s'exprime Isaïe, il ne lui a pas donné de prospérité pendant sa vie, et jusqu'à la mort il l'a mis dans l'exercice de la tribulation ; mais ce Fils bienaimé lui a donné une marque d'admirable fidélité dans la privation, dans la contradiction et dans le combat; et même, afin de nous donner un exemple achevé, il a voulu ressentir des combats intérieurs, qui l'ont mis dans l'agonie au Jardin et dans la douleur du délaissement sur la croix, pour nous apprendre par son exemple à supporter la lutte et à vaincre. Il a bu jusqu'à la lie le calice de la tribulation, qui était le remède de notre rédemption, afin de nous encourager à recevoir de la main de Dieu ce qu'elle nous présentera de ce calice, comme le remède nécessaire pour nous préserver, pour nous purifier et pour nous guérir des maladies de l'âme qui pourraient, nous causer la mort.

Ecoutons maintenant S. Paul s'encourageant lui-

1 Disciplinam Domini, fili mi, ne abjicias, nec defîcias cum ab eo corriperis : quem enim diligit Dominus corripit ; et quasi pater in fil io complacet sibi. Prov. in, II, 12.

2 Disciplina pacis nostrae super eum. Is. lui, 5.

même ainsi que les autres : « Courons, dit-il, dans la carrière du combat qui nous est ouverte, en jetant les yeux sur Jésus, l'auteur et le consommateur de notre foi ' ». L'Apôtre nous dénonce le combat, et il nous instruit de la manière de lutter « en jetant, dit-il, les yeux sur Jésus ». Nous n'avons donc qu'à bien regarder le Sauveur, et nous trouverons en lui l'instruction, le secours et l'exemple.

Regardons aussi la Mère de la belle dilection, qui boit au pied de la croix tout ce qui pouvait se trouver de plus subtil et de plus amer dans le calice de la tribulation.

Voyons encore S. Jean-Baptiste, dont la tête est le prix d'une danseuse effrontée et le jouet d'une femme adultère.

Jetons enfin les yeux sur les martyrs, qui ont versé leur sang et donné généreusement leur vie pour réparer l'honneur du genre humain ; et de nouveau écoutons S. Paul nous assurant, en parlant des Saints, que leur foi a obtenu de Dieu des effets surnaturels et fait paraître à nos yeux des merveilles. « Les uns, dit-il, ont été cruellement tourmentés, ne voulant pas se soustraire à la mort afin d'avoir une meilleure vie dans la résurrection; les autres ont souffert les moqueries et les fouets, les liens et les prisons; ils ont été lapidés, ils ont été sciés, ils ont été éprouvés en toutes manières, ils sont morts par le tranchant du glaive, ils ont été contraints de vivre en vagabonds, couverts de peaux de brebis et de peaux de chèvres, étant

1 Curramus ad proposkum nobis certamen, aspicientes in auctorem fidei et consummalorem Jesum. Hebr. xn, i, 2.

MÉDITATIONS SUR L'ÉTAT RELIGIEUX 3y5

abandonnés, affligés, persécutés, eux dont le monde n'était pas digne l. » C'est ainsi, âme pieuse, que les enfants de Dieu sont traités, et cependant S. Paul dit avec une grande justesse que la terre n'était pas digne de les porter et que le monde était indigne de leur compagnie. Tout cela prouve évidemment la vérité de la parole de Salomon, et fait voir que Dieu se sert de la tribulation pour retirer ses enfants des dangers de l'oisiveté et de la prospérité, pour mettre leur salut en sûreté et pour leur faire gagner avec grand avantage la vie éternelle par le travail de leur fidélité.

C'est pourquoi les Apôtres, qui connaissaient bien ce mystère de la conduite de Dieu sur ses enfants et qui en savaient les raisons et la nécessité, disaient hardiment : « Bienheureux celui qui souffre la tentation : car quand il aura été éprouvé, il recevra la couronne de vie que Dieu a promise à ceux qui l'aiment2 ». De ces paroles nous pouvons tirer trois conséquences qui doivent nous servir de règles :

i° Que Dieu ne donne la couronne de vie qu'à ceux qui l'aiment;

2° Qu'il veut connaître par expérience la vérité et le degré de l'amour qu'on lui porte;

1 Alii autem distenti sunt, non suscipientes redemptionem, ut meliorem invenirent resurrectionem. Alii vero ludibria et verbera expert!, insuper et vincula et carceres ; lapidati sunt, secti sunt, tentati sunt, in occisione gladii mortui sunt ; circuierunt in melotis, in pellibus caprinis, egentes, angustiati, afflicti ; quibus dignus non erat mundus. Hebr . xi, 35-38.

2 Beatus vir qui suffert tentationem : quoniam cum probatus fuerit, accipiet coronam vitae, quam repromisit Deus diligentibus se. Jacob, i, 12.

3° Que la tribulation est le moyen dont Dieu veut se servir pour faire cette expérience.

Ecoutons encore l'apôtre S. Jacques : « Considérez, dit-il, les diverses afflictions qui vous arrivent, comme les plus grands sujets de joie que vous puissiez avoir ' ». Et S. Paul ajoute aussi : « Nous nous glorifions dans les tribulations, sachant bien que la tribulation fait naître la patience, la patience, l'épreuve, et l'épreuve bien supportée, l'espérance ; or cette espérance ne trompe point, parce que l'amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné2 ». Ces paroles nous apprennent que la plus grande joie des enfants de Dieu tire son origine de la tribulation, et qu'ils y trouvent le moyen de le glorifier d'une manière bien pure et bien innocente. Elles nous montrent de plus que le premier degré par lequel ils s'élèvent à Dieu est la tribulation, d'où ils s'élèvent à la patience et de là ils montent à la générosité d'une fidélité éprouvée, et de la fidélité à la fermeté de l'espérance qui les tient en sûreté parmi les fluctuations de la vie, sans que rien puisse les séparer de l'amour de Dieu qui s'est répandu dans leurs cœurs par l'opération du Saint-Esprit. Remarquez que l'Apôtre établit la fermeté de ce degré sur « cet amour répandu par l'Esprit-Saint», et qu'il lui en attribue la formation et l'élévation.

1 Omne gaudium exislimate, fratres mei, cum in tentationes varias incideritis. Jacob. 1, 2.

2 Gloriamur in tribulationibus, scientes quod tribulatio patientiam operatur, patientia autem probationem, probatio vero spem; spes autem non confundit, quia charitas Dei diffusa est in cordibus nostris per Spintum Sanctum, qui datus est nobis. Rom. v, 3-5.

Cela nous signifie que la charité est le fondement de tout ce degré, et que la tribulation est établie sur l'amour que Dieu nous porte et nous communique, qu'elle est soutenue par cette divine charité et qu'elle en est un effet et nous sert de moyen pour nous rendre saints et fidèles. Qu'avons-nous donc à craindre si la chose est ainsi ? « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ' ? »

Vous voyez, âme pieuse, que tout s'accorde parfaitement ensemble, et la raison, et l'autorité, et les exemples, pour établir notre proposition, à savoir : que la tribulation est la marque la plus manifeste des enfants de Dieu et des prédestinés. Concluons donc en admirant la sagesse divine qui tire de si grands avantages d'une chose qui selon le sens humain paraît être un malheur, et qui exerce excellemment sur nous par la tribulation ses qualités de Dieu, de Père, de Médecin, de Roi, de Directeur, de Protecteur et de Sauveur. Si donc nous ne pouvons pas douter que Dieu n'ait une véritable volonté de nous sauver, puisqu'il est notre Père et qu'il a tout donné pour nous retirer de la perdition et pour nous mettre en état de pouvoir nous sauver, si nous le voulons; si les paroles, les exemples et les raisons nous montrent que la tribulation est la voie ordinaire par laquelle il nous mène aux fins qu'il a d'exercer sur nous sa paternité et d'opérer notre salut; si enfin sa sagesse demeure ferme et immuable dans ses desseins éternels, il faut tirer de là, comme conséquence infaillible, cette conclusion, à savoir : que la tribulation est le caractère particu-

1 Si Deus pro nobis, quis contra nos? Rom. vin, 3i.

lier de ses enfants et des prédestinés, et que ceux qui ne marchent point par cette voie ne sont pas sous sa conduite. Aussi bien cette conclusion nous amène à la proposition suivante :

Deuxième Proposition.

Que la prospérité des méchants,

qui ont perdu la grâce de Dieu, est un présage

de leur damnation.

Je me suis étendu assez longuement sur la première proposition : car celle-là étant bien éclaircie, il n'est question que d'en tirer des conséquences, pour voir la vérité de cette seconde et pour en comprendre les raisons.

Vous avez déjà entendu le Prophète royal dire des méchants : « Ils ne sont pas dans les labeurs communs de la misère humaine, et ils ne seront pas flagellés avec eux [ ». S'ils ne sont pas flagellés avec les hommes, c'est qu'ils doivent l'être avec les démons.

Dieu méprise leurs services, et il ne daigne pas leur donner l'occasion d'exercer leur fidélité. S'il leur retranche la tribulation, c'est qu'ils en sont indignes.

Ils ont choisi les créatures pour leur partage; Dieu les laisse s'y attacher, et leur malice est cause qu'il ne leur fournit pas le grand moyen de la tribulation, qui les peut presser de regarder le ciel

1 In labore hominum non sunt, et cum hominibus non flagellabuntur. Ps. lxxii, 5.

MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 879

et de se servir de leurs esprits autrement que les animaux sans raison. Leur âme rampe à terre, et le Seigneur les laisse se rouler dans la fange, semblables à ces animaux qui ne vivent que pour être engraissés; mais il est fort à craindre qu'ils ne périssent en ce triste état.

S'ils ne sentent pas les remords et les douleurs intérieures de leur condition misérable, c'est que Dieu accomplit sur eux sa menace terrible : « Je les ai livrés, dit-il avec David, aux désirs de leurs coeurs, et je les ai laissés suivre les égarements de leurs pensées l ».

Ce sont des âmes qui ont fui l'école de la sagesse divine, et Dieu les surprendra peut-être à l'improviste dans leurs péchés, afin que son amour méprisé tire vengeance de leurs forfaits.

Ce sont des malades, travaillés de ces grandes maladies du genre humain, qui ont besoin d'un Dieu pour médecin et de remèdes surnaturels ; mais on les laisse manger tout ce qu'ils veulent, comme des malades désespérés qui repoussent médecin et médecine et qui ne sont pas dignes que le médecin les regarde. Les appétits qu'ils suivent et tout ce qu'ils mangent ajoutent à la cause de leur mal : c'est ce qui le fait devenir contagieux, et ce qui engage les enfants de Dieu à les fuir, de peur de gagner ce mal qui se répand et se communique par le mauvais air de leurs paroles et de leurs actions. Leur volonté est tellement perverse qu'elle force Dieu même à les délaisser et à permettre

1 Dimisi eos secundum desideria cordis eorum, ibunt in adinvent'.onibus suis. Ps. lxxx, i3.

souvent qu'ils meurent sans aucun secours, comme nous voyons qu'on est contraint de le faire avec ceux qui sont atteints de la peste corporelle.

Si vous voyez que la prospérité marche partout devant eux, comme pour leur préparer à l'avance un bon logis, c'est là ce qui doit vous inspirer pour eux la plus juste crainte : car cela se fait par un conseil de la divine Providence, pour enlever à ces hommes le plus petit prétexte de reproches. Dieu veut aussi leur montrer que toutes leurs ingratitudes ne sont pas capables d'altérer en rien sa bonté naturelle, et c'est pour cette raison que pendant qu'ils abusent de ses créatures, il leur donne encore de la prospérité. Il veut enfin leur manifester que sa bonté est plus portée à se répandre en effusion de bienfaits qu'ils ne sont enclins à l'irriter par leur malice, et que s'ils ne veulent pas cesser d'être méchants, il n'est pas obligé pour cela de cesser d'être bon et généreux.

L'abondance de biens que la Providence leur donne si libéralement, ne servira qu'à les convaincre avec plus de confusion devant tout l'univers de la vérité de sa divine bonté, et elle servira encore à faire paraître davantage l'énormité de leur ingratitude, afin que, selon le dire de David, « Dieu soit justifié dans ses paroles l », et que toutes les créatures reconnaissent la justice de leur condamnation et qu'elles soient animées à prendre les armes pour venger sur ces insensés le mépris qu'ils ont fait de la bonté de leur Créateur, puisque, au lieu de revenir de leur malice, vu la multiplicité

1 Ut justificeris in sermonibus tuis. Ps. i., 6.

MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 38 I

des dons reçus, ils se sont plongés encore plus profondément dans leur perversité.

C'est une chose terrible que de voir la bonté de Dieu se dresser par une sorte d'émulation contre la malice des hommes : car il est fort à craindre qu'elle n'exerce sa justice sans miséricorde, et c'est assurément ce qu'elle fera sur ces misérables heureux, s'ils meurent en cet état.

Dieu veut pratiquer lui-même ce que son Fils a enseigné en disant : « Faites du bien à ceux qui vous haïssent, afin que vous soyez les enfants du Très-Haut ; ne rendez à personne le mal pour le mal l ». Il accorde de la prospérité à ces méchants pour tout le mal qu'ils font; mais, en les mettant hors d'état de pouvoir se plaindre, il les livrera plus pleinement à sa justice. Il recommande encore ailleurs de faire du bien aux ennemis, et il ajoute « que c'est le moyen d'amasser sur leurs têtes des charbons ardents 2 ». C'est ce qu'il fait lui-même à l'égard de ces misérables, en répandant sur eux des biens temporels ; mais cette prospérité, qui comble les désirs de leurs cœurs, attire sur eux les charbons de la justice divine par l'usage pervers et insolent qu'ils font de ces biens. Si la bonté de Dieu suit son inclination en leur faisant du bien, c'est en cela même que sa justice trouve de quoi les châtier selon les règles de ses conseils cachés et adorables. Les impies, dit le

1 Benefacite his qui oderunt vos... et eriîis filii Altissimi... nulli malum pro malo reddentes. Luc. vi, 27, 35 ; Rom. xu, 17.

2 Hoc enim faciens, carbones ignis congères super caput ejus. Rom. xu, 20.

prophète Osée, « deviennent abominables comme les choses qu'ils ont aimées ' »,et la Sagesse ajoute : « Ils sont punis en cela même par quoi ils ont péché 2 ».

Dieu ne veut pas leur être redevable de quoi que ce soit, il est trop libéral et trop irrité contre eux pour souffrir qu'ils puissent revendiquer un pareil honneur : c'est pourquoi il récompense par la prospérité temporelle le peu de bien qu'ils peuvent avoir fait, afin qu'étant payés de tout et même au delà de ce qu'ils méritent, ils n'aient rien à lui reprocher; mais quand une mort subite et funeste les aura jetés entre les mains de sa justice, il vengera sa bonté méprisée sans pitié et sans espoir de pardon. Enfin ils doivent craindre que Dieu ne réalise sur eux par la prospérité ce qui s'observe quelquefois envers ceux qui sont condamnés au dernier supplice et auxquels on donne à manger ce qu'ils souhaitent avant de monter au gibet. Ces impies provoquent le justice divine, et ils ne parlent que « de se couronner de roses avant qu'elles ne se flétrissent3 ». Ils sont endormis dans l'oubli de Dieu et de leur salut, mais « leur vie réprouvée et digne de malédiction4» les conduit au supplice éternel sans qu'ils y pensent.

C'est donc une compassion exercée envers les misérables qui doivent ressentir les supplices éternels, que de leur laisser goûter un peu de volupté

1 Facti surit abominabiles, sicut ea quae dilexerunt. Osée IX, 10.

2 Per quae peccal quis, per haec et torquetur. Sap. xi, 17.

3 Coronemus nos rosis antequam marcescant. Ibid. 11, 8.

4 Reproba est et maledicto proxima. Hebr. vi, 8.

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passagère pendant leur vie mortelle, de même que c'est une sage prudence de faire ressentir dans le temps quelques souffrances aux enfants de Dieu qui doivent au ciel être enivrés d'un torrent de délices éternelles.

Ainsi donc, en résumé, dans cette conduite de la Providence envers les méchants, il est quatre choses que Dieu exerce magnifiquement sur eux par la prospérité :

i° Une bonté qui triomphe de leur ingratitude; 2° Une sagesse qui exclut toute excuse et tout reproche ;

3° Un juste mépris de leur reconnaissance ; 4° Une punition équitable de sa bonté offensée. Aussi bien, âme pieuse, si la prospérité de ceux qui ne sont pas assez attentifs à Dieu et à euxmêmes peut être la cause de leur mort éternelle, les impies qui sont dans la prospérité doivent être comptés comme perdus à moins que Dieu ne les en retire. Moïse avait donc bien raison, ainsi que nous le dit S. Paul, « de nier qu'il fût l'enfant de la fille de Pharaon et de choisir d'être affligé avec le peuple de Dieu, plutôt que de goûter la réjouissance du péché temporel ' ». Qu'entend S. Paul par ce péché temporel? Rien autre chose assurément que la prospérité des grandeurs mondaines, prospérité dont le péché est très rarement séparé et qui, comme le temps, passe avec une rapidité extrême et est sujette aux mêmes changements et aux mêmes tempêtes.

1 Moyses... negavit se esse filium fi lise Pharaonis, magis eligens affligi cum populo Dei, quam temporalis peccati habere jucunditatem. Hebr. xi, 24, 25.

Mais sur ce sujet voilà, ce me semble, assez de paroles de l'entendement pour adoucir votre peine et pour consoler votre esprit; il ne nous reste plus, afin de conclure toutes ces réponses, qu'à chanter avec cœur le Confitebor de notre auteur sacré.

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