CHAPITRE III qu'est-ce que l'état religieux
ARTICLE PREMIER
c'est un rempart contre les dangers du monde.
Notre vie est tout environnée de guerres et d'ennemis ; et le saint homme Job ne pouvait pas mieux dire que de l'appeler « une milice sur la terre ' ». David aussi nous fait assez connaître le besoin que nous avons de la conduite d'un bon capitaine pour y bien combattre et de la défense d'une bonne forteresse pour y être en sûreté, quand il dit à Dieu : « Vous m'avez conduit, parce que vous êtes devenu mon espérance, et pour moi vous êtes une tour forte dressée contre mes ennemis 2 ». C'est ce que Dieu accomplit libéralement sur les âmes qu'il appelle à l'état religieux : car non seulement sa grâce les conduit intérieurement, mais il leur fournit aussi au dehors une forteresse qui les
1 Militia est vita hominis super terram. Job vu, i.
2 Deduxisti me, quia factus es spes mea ; turris fortitudinis a facie inimici. Ps. lx, 3, 4.
défend contre les assauts du monde, où tout est plein de pièges et de dangers, et pour eux il élève comme un mur qui les sépare du commerce et de l'esprit mondain. Or ce rempart, cette forteresse, c'est le cloître.
Le monde est le négociateur de la chair et du démon, et c'est lui qui fournit à l'un et à l'autre les provisions et les intrigues ; mais la Religion établit un boulevard contre lui, qui arrête l'exécution de leurs desseins, si l'âme qui y est retranchée veut recourir fidèlement à sa protection : c'est cette tour du Cantique des cantiques « qui est bâtie avec des remparts, d'où pendent mille boucliers, et où se trouvent toutes sortes d'armes propres pour les guerriers » ».
En effet les exercices et les règles du religieux sont les armes et les boucliers les plus parfaits pour combattre l'esprit du monde, pour le chasser et pour le détruire ; mais il faut s'en servir fidèlement : car l'esprit du monde, pour peu qu'on le laisse pénétrer dans un cloître et qu'on l'y conserve, ne tardera pas à y fomenter des trahisons.
L'expérience apprend aux âmes religieuses fidèles combien il est vrai que la Religion est une forteresse excellente, où la main de Dieu les a placées pour les garder contre le monde, pour les prémunir contre les passions qu'il excite à la révolte et contre l'aveuglement du propre esprit, pour les mettre à l'abri des mauvais exemples et de mille occasions qui nous entraînent à notre perte
1 Turris... quas œdificata est cum propugnaculis : mille clypei pendent ex ea, omnis armatura fortium. Cant. iv, 4.
ainsi que des secousses et des malheurs qui renversent les fortunes et les conditions, enfin pour les dégager et les délivrer des liens, des douleurs et des dangers auxquels les mondains sont exposés ; et ainsi il est hors de doute que l'état religieux procure aux âmes pieuses les plus grands avantages, et leur fournit des moyens assurés pour se tenir fermes et pour n'être pas livrées aux outrages des ennemis et au pillage.
ARTICLE II
c'est l'école de l'abnégation.
Tout y proclame le renoncement à soi-même, la destruction des passions et la ruine des mauvaises habitudes. Le renoncement à nous-mêmes est la première leçon de notre grand Maître ; il a dit en effet : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même1 »; et il ne faut pas s'en étonner, car elle est le premier pas du progrès dans la véritable liberté, qui s'augmente à mesure que l'on avance dans cette science ; mais la séparation du monde et de ses soins superflus est une excellente disposition pour la bien apprendre. L'éloignement de ce qui amuse si dangereusement l'esprit et qui nourrit ses vieilles habitudes, retranche aussi beaucoup d'obstacles à la vertu ; mais les pratiques de la vie religieuse, bien observées, sont les moyens les plus efficaces pour
1 Si quis vult post me venire, abneget semetipsum. Matth. XVI, 24.
presser les disciples du Christ Jésus, pour les faire avancer dans cette science de l'abnégation et les faire parvenir à cette liberté sublime des enfants de Dieu, qui poussait S. Paul à s'écrier : « Pour moi, Jésus-Christ est ma vie, et la mort m'est un gain ' ».
D'après la qualité d'une école on connaît assez ce que doivent être les écoliers qui la fréquentent ; et certes ils feraient affront au maître qui les a assemblés, s'ils n'étudiaient pas, comme il convient, les leçons nécessaires pour bien apprendre la science qu'il veut leur enseigner. Or, si la science du renoncement est celle dont Jésus-Christ veut nous instruire et pour laquelle il nous a rangés dans l'école du monastère, il faut que nous l'ayons pour but, de même que ceux qui vont aux écoles de philosophie ou de théologie ont ces sciences pour fin ; autrement nous nous tromperions, et nous serions aussi ridicules que ceux qui iraient aux écoles de philosophie sans avoir d'autre dessein que d'étudier ce qui s'apprend dans une classe de grammaire.
Il n'y a point d'accord possible entre l'esprit de la Religion et celui du monde ; aussi il est nécessaire que le renoncement en fasse la séparation absolue : car sans cela l'âme ne peut être à Dieu selon son dessein. Ce serait même une erreur et un abus déplorable pour un religieux que de penser à nourrir volontairement quelqu'une de ses passions : car celui qui se proposerait d'agir ainsi, demeurerait comme suspendu entre le ciel et la
1 Mihi enim vivere Christus est, et mori lucrum. Philipp.
MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 4<d3
terre, semblable à Absalon, dont les cheveux s'accrochèrent dans les branches d'un chêne, ce qui fut pour lui non seulement le sujet de cruelles angoisses, mais encore la cause de sa mort.
Faites l'application de cet exemple aux passions que certains religieux voudraient garder et entretenir, car il leur convient de tout point. S'il leur semble que ce soit assez de ne pas nourrir les passions mauvaises, qu'ils se souviennent que les cheveux d'Absalon n'avaient rien de mauvais, mais néanmoins qu'ils servirent à lui faire perdre la vie ; et par là ils connaîtront qu'il faut veiller sur toutes les passions, pour les empêcher de croître : car elles ressemblent aux cheveux que l'on rase souvent et qui pourtant ne laissent pas que de repousser.
Celui qui se brûle au bout du doigt, quoique le reste du corps soit intact, crie aussi bien que celui qui brûle en tous ses membres. Il en est de même d'une âme dont la volonté ne s'accorde pas avec celle de Dieu en quelque partie que ce soit, car alors elle ne peut avoir de véritable repos.
Il faut donc se déterminer fermement à s'exercer en cette école, comme pour recouvrer Dieu et sa liberté : car elle n'est établie que pour cela, et toutes ses pratiques ne tendent qu'à nous faire parvenir à la belle science du renoncement, qui est la première leçon de notre céleste Maître. Si nous voulons que Jésus-Christ soit notre vie, il faut détruire la vie de notre propre volonté et retrancher par le renoncement tout ce qui ne s'accorde pas avec sa vie et ses exemples. Si nous voulons acquérir la liberté d'esprit, il faut nous servir de l'abnégation : car c'est un puissant moyen
pour nous faire regagner avec usure l'ombre de liberté que l'on quitte en se séparant du monde. La liberté que Ton délaisse ainsi n'est que celle des sens, mais ce que l'on quitte de cette trompeuse liberté, on le rend à la véritable qui est celle de l'âme.
ARTICLE III '