‹ Avis spirituels et méditationsChapitre 89 sur 164 · C'EST UNE ÉCOLE DE CHARITÉ · texte numérisé non relu

C'EST UNE ÉCOLE DE CHARITÉ

L'état religieux, en effet, fournit les occasions et montre la manière de bien pratiquer les exercices de la charité, sous les yeux du Maître céleste et dans des rapports d'imitation avec sa divine charité ; mais le bon Maître dispose lui-même la diversité des circonstances et des occasions, selon l'ordre des leçons qu'il lui plaît de donner à ses disciples. Il faut donc prendre une ferme résolution de s'appliquer à les mettre en pratique d'une manière qui puisse lui donner de la complaisance, mais en remarquant que de disciple on ne devi-ent pas maître tout d'un coup.

Les maîtres d'un manège, par exemple, excusent facilement les maladresses de leurs élèves, et comptent pour rien s'ils les voient à moitié désarçonnés, ou s'ils manquent à piquer leurs chevaux en temps opportun, pourvu qu'ils soient désireux de bien apprendre, appliqués à bien mettre en pratique leurs leçons, et recevant de bon cœur la correction de leurs fautes; notre Maître céleste excusera aussi les nôtres, pourvu qu'il constate en nous ces mêmes dispositions, auxquelles sa grâce nous at-

MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 4 o5

tire, et pourvu que nous n'éteignions pas en nous la bonne ferveur du zèle, la diligence de l'application et l'acquiescement à la correction.

C'est ici surtout qu'il faut faire fréquemment l'exercice d'une charité militante, puisque « la vie de l'homme est une milice sur la terre », et que dans l'état religieux on déclare ex professa une guerre ouverte, non seulement au démon, au monde et à la chair, mais aussi à sa propre volonté, et, comme le dit l'apôtre S. Paul, « à des ennemis spirituels qui sont pleins de malice et qui sont au-dessus de nous l ».

Il faut vaincre en tout et toujours, sans jamais penser à retourner en arrière : car la profession religieuse nous fait passer au delà du fleuve du siècle et rompt le pont après ce passage, afin que nous ne puissions plus revenir aux plaisirs du monde, et qu'ainsi nous soyons comme forcés de continuer notre combat jusqu'à la victoire consommée. Les soldats qui se sont engagés à poursuivre l'ennemi en rompant derrière eux le pont d'une grande rivière, ne peuvent pas fuir sans se mettre en danger de périr dans les flots ; de même les religieux, ne pouvant plus retourner en arrière, ni quitter le combat sans risquer leur salut, doivent vaincre ou mourir.

A cet exercice de charité militante succède tantôt celui d'une charité douloureuse et souffrante, causée par le repentir ou par la compassion des fautes du prochain, tantôt celui d'une charité patiente, qui s'exerce à supporter ses propres mi-

Colluclatio... contra spiritualia nequitiae, in cœlestibus. Ephes. vi, i 2.

sères et infirmités, tantôt celui d'une charité rayonnante, toute consolée par le sentiment de l'amour de Dieu, de sa présence et de sa vérité ; mais le plus souvent c'est l'exercice d'une charité forte dans le travail et qui suit son Maître en portant sa croix; et ainsi dans l'état religieux la charité trouve toujours l'occasion de s'occuper et de s'exercer, afin d'imiter le bon Maître, qui jamais, même un seul moment, n'a cessé de montrer son amour envers nous. Les sujets de combats que nous trouvons en nous et hors de nous, nous apprennent assez que notre charité, quelle qu'elle soit, est toujours en danger d;être attaquée ; c'est pourquoi, puisqu'il faut toujours être prêts à nous en bien servir, il est nécessaire de n'en discontinuer jamais l'exercice; mais nous devons beaucoup estimer cette nécessité, puisque la charité est agréable aux yeux de Dieu, comme la plus précieuse et la plus chère de toutes les choses, et que c'est pour cette raison qu'elle est appelée charité.

ARTICLE IV

c'est un chemin parfaitement tracé pour marcher sur les pas de jesus-christ.

En effet, tous ses usages et toutes ses pratiques nous rappellent ce que l'apôtre S. Pierre enseigne par ces paroles : « Jésus-Christ a souffert pour nous, et vous a laissé un exemple afin que vous suiviez la trace de ses pas ' ».

1 Cliristus passus est pro nobis, vobis relinquens exemplum, ut sequamini vestigia ejus. I Petr. n, 21.

Il faut donc prendre une bonne résolution de le suivre, en se consolant, comme S. Paul, par l'espérance « d'avoir part à sa gloire, si nous l'accompagnons dans ses souffrances ' ».

Regardons souvent comment a marché le Maître dont nous devons suivre les pas, et nous verrons qu'il est si bon qu'il ne nous impose rien qui approche de ce qu'il a souffert dans la voie de notre salut, et même nous avouerons que ce serait une injustice de vouloir être traités autrement que ses premiers disciples.

Quelquefois il les mène sur le Thabor, d'autres fois il leur ouvre l'entendement pour leur faire pénétrer le sens de l'Ecriture, ou bien encore il ravit leur âme par des paroles remplies de grâce qui tombent de ses lèvres ; mais le plus souvent il leur présente l'exercice de la douloureuse passion, du renoncement, des persécutions et de la mort; et c'est en cela que paraît une merveille véritable : car aucune de ces épreuves ne les rebute ni ne les ébranle ; sa présence et sa grâce les tiennent fermes et résolus ; ce qui semblait devoir effrayer et décourager leur faiblesse ne sert qu'à les attacher à lui plus fortement, et ce qui pouvait les rebuter leur est un nouvel attrait pour le suivre plus volontiers.

O sainte présence ! ô grâce précieuse ! ô douce parole de Jésus! que ne pouvez-vous pas sur les cœurs, tout infirmes et misérables qu'ils sont ? Ni la menace de la mort, ni les rudes labeurs, ni

1 Si tamen compatimur, ut et conglorificemur. Rom. vin,

les privations, ne sauraient les jeter dans l'ennui et le dégoût.

C'est donc ainsi, l'Evangile nous l'apprend, que Jésus s'est conduit envers ses disciples. Or, il est toujours lui-même, et il fera pour nous ce qu'il a fait pour eux, pourvu que nous prenions des résolutions semblables à celles que nous croyons que ses disciples devaient avoir : car puisque l'état religieux nous trace un chemin pour suivre les vestiges que nous marquent ses exemples, nous ne devons rien avoir qui ne soit pleinement soumis à la conduite du Maître, ni rien souhaiter qui ne nous soit commun avec ses premiers disciples.

Les sujets de travail, de peines et de souffrances que l'on rencontre d'ordinaire dans la voie de l'état religieux sont les suivants :

i° Une lutte constante contre la tentation.

2° Une peine toute d'amour que l'âme éprouve dans ses désirs non réalisés. Elle voudrait, en effet, jouir de la présence sensible du divin Bien-Aimé ; mais la nuit de cette vie mortelle met obstacle à la réalisation de ses désirs, ou bien elle craint d'avoir mécontenté le Seigneur, ou encore elle appréhende qu'il ne se soit détourné d'elle pour quelque faute ou négligence de sa part, parce qu'elle trouve comme éteints les sentiments brûlants qu'elle avait de sa divine présence.

3° Enfin le troisième sujet de travail et de souffrances est cette mort volontaire, qu'il faut mettre en pratique par l'abnégation et le renoncement à sa volonté propre et par l'acquiescement à toutes les privations, selon la disposition et le bon plaisir de la divine Providence.

Ces trois sortes de labeurs et de peines comprennent toutes les autres ; mais pour se disposer à les bien utiliser, il est bon de se souvenir souvent de la marche des enfants d'Israël dans le désert : car elle marque fort bien quelle est la conduite de Dieu sur les âmes, auxquelles il a fait passer la mer rouge du siècle pour les mener par le désert de la Religion.

L'ange, la manne, la colonne de feu pendant la nuit, la nuée pendant le jour, tout cela s'y rencontrait ; mais aussi il fallait endurer la fatigue du chemin et subir l'épreuve de la tentation. Les mêmes avantages se trouvent également au chemin de la vie religieuse, avec cette différence seulement que ce qui était donné aux Hébreux matériellement nous est donné d'une manière spirituelle; mais si nous devons attendre fermement les mêmes secours, il est aussi nécessaire de nous tenir prêts à supporter les mêmes travaux et les mêmes épreuves. Il nous est facile, d'après l'expérience de ces pauvres Israélites, d'apprendre la sagesse pour nous bien conduire en cette affaire : car nous savons que ces épreuves, que Dieu leur envoyait, ne tendaient pas à les exterminer, comme leur cœur impatient le leur persuadait, mais qu'elles étaient des moyens pour leur montrer plus sensiblement les merveilles de sa conduite et de sa protection, pour augmenter leur confiance, en se faisant mieux connaître à eux, et pour les porter à s'abandonner complètement aux soins de sa Providence.

Vous devez donc, âme pieuse, être persuadée que les épreuves ne vous seront envoyées que

pour les mêmes fins; c'est pourquoi rien ne doit vous épouvanter : si Dieu est avec vous, qu'avezvous à craindre? Si le travail paraît grand, le secours y est proportionné ; mais quand une fois Dieu fait sentir à une âme l'odeur de ses parfums, elle les trouve si attrayants et si doux qu'elle est prête à aller partout, sans se lasser jamais, et qu'elle devient forte pour entraîner les sentiments de sa nature, quelles que soient leurs répugnances et leurs révoltes, et même, plus elle avance dans cette voie sainte, plus elle devient ardente à courir, jusqu'à ce qu'elle trouve ce qu'elle cherche.

Et maintenant, après l'exposition de ces vérités sur les desseins de Dieu et sur les qualités de l'état religieux, votre esprit doit répondre ce qu'il en pense, et vous pouvez facilement reconnaître si votre volonté s'affermit dans la résolution de suivre l'attrait intérieur vers la Religion, nonobstant les frayeurs et les contradictions de la nature : car cette fermeté de l'âme est un caractère de la grâce de la vocation.

Mais pour vous mettre encore mieux en état de connaître le dessein de Dieu sur vous, et pour vous disposer à l'honorer comme il convient dans l'état religieux, je vais vous indiquer quatre moyens pratiques dont la connaissance et l'expérience sauront préparer votre âme pour recevoir de Dieu des grâces abondantes, et pour vous en bien servir en toutes sortes de circonstances et de rencontres.

Ces quatre moyens sont les suivants :

i° La remise de tous ses soins dans le sein de Dieu; 20 l'oraison; 3° l'abandon de soi-même au bon plaisir divin ; 40 la confiance en Dieu.

Page 1