PREMIER MOYEN ! LA REMISE DE TOUS SES SOINS DANS LE SEIN DE DIEU
Cet acte, par lequel on jette en Dieu toute sa sollicitude, est fondé aussi bien sur une grande justice que sur une haute raison. En effet, il fait restitution du larcin que l'homme a voulu faire à la Divinité, en voulant se faire semblable à elle : car en reconnaissant que c'est à elle seule qu'il appartient de disposer et de gouverner, il rend en cela à la divine Providence ce qui lui est dû. L'un des principaux caractères que ce larcin a imprimés en l'homme, c'est une espèce de providence aveugle, que son esprit veut se former sur toutes choses, comme si elles dépendaient de lui, quoique rien n'en dépende ; mais en y renonçant par cet acte d'abandon, l'homme fait un acte de justice, et il rend témoignage à la vérité, puisqu'il reconnaît ainsi que ce serait vouloir ôter quelque chose à la Providence de Dieu que de réserver à ses propres sollicitudes quelques dispositions touchant l'état de son lendemain spirituel, à l'égard des difficultés et des nécessités qui peuvent s'y rencontrer.
C'est aussi un acte de haute raison : car il n'y
a rien de plus raisonnable que de ne pas entreprendre ce qui surpasse son pouvoir, et de ne pas consumer ses forces inutilement sur ce qui est au delà de sa portée.
C'est ici néanmoins que l'amour-propre aveuglé par la présomption se retrouve ordinairement, et qu'il regarde les succès comme s'ils dépendaient de son industrie, de son application et de ses soins. C'est ici encore qu'il se glisse subtilement, en amenant avec lui quantité d'idées, de prévoyances, de dispositions sur l'avenir et aussi de craintes et de peines anticipées.
Toute l'économie de notre état spirituel est établie sur la règle de la divine Providence, qui en ordonne ainsi qu'elle le fait du temps et des saisons. Qui sait quel temps il fera le lendemain, si ce sera un jour de soleil ou de pluie, de vent ou de tempête, d'orage ou de tranquillité ? Qui sait si ces variétés ne se succéderont pas les unes aux autres dans une même journée? Qui pourrait dire celle qui paraîtra la première et combien elle durera? C'est ainsi que le temps nous marque sensiblement les vicissitudes des états de l'esprit humain : car ils sont sujets aux mêmes changements. Qui sait en effet, pour le jour ou pour l'heure qui va suivre, en quel état se trouvera son âme? Serat-elle dans la lumière ou les ténèbres, dans l'épreuve ou la consolation? Quelles occasions, quelles tentations rencontrera-t-elle sur son chemin? Nul ne le sait, sauf Dieu seul ; et cela dépend de sa libre disposition. Par conséquent nos sollicitudes sur notre lendemain spirituel sont aussi vaines et superflues que si, par notre application à consi-
MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 4 I 3
dérer le temps, nous pensions pouvoir produire la pluie ou apaiser le vent.
C'est l'ancienne folie de l'homme de vouloir être comme Dieu ; mais c'est faire un acte de démence et commettre une injustice, que de vouloir contrefaire sa Providence, en usant d'une sollicitude inquiète pour tâcher de disposer de notre état soit intérieur soit extérieur. Notre-Seigneur l'a dit : « Quel est celui d'entre vous qui par tous ses soins pourrait à sa taille ajouter une coudée ' ? » Ce qui ne peut se faire selon le corps, se peut encore bien moins selon l'esprit : l'accroissement de Tun et de l'autre vient de Dieu ; car de même que dans l'homme tout son être en procède, ainsi sa conservation en dépend.
De plus encore cet acte de remise et d'abandon est un excellent exercice d'humilité, et absolument nécessaire pour se bien conformer à cette vérité que le Fils de Dieu nous révèle, quand il dit : « Sans moi vous ne pouvez rien faire 2 ». Puisqu'il n'excepte rien du besoin que nous avons de sa grâce, il n'y a point de temps, de moments et de rencontres dans toute notre vie, où nous ne devions attendre tout de son secours, tout aussi bien que l'air nous est nécessaire pour notre respiration. Il faut donc marcher avec simplicité, sans autre sollicitude que de jeter tous nos soins en Dieu et d'attendre son secours. Il nous faut aussi aspirer à cette grâce divine, la demandant, la recherchant et frappant pour l'obtenir, et tout en
1 Quis autem vestrum cogitando potest adjicere ad staturam suam cubitum unum ? Luc. xn, 25.
2 Sine me nihil potestis facere. Joann. xv, 5.
aspirant vers elle, il faut travaillera ce qu'elle nous met présentement entre les mains.
Enfin cette remise en Dieu de toutes nos sollicitudes constitue un grand acte de la charité que nous nous devons à nous-mêmes : car si l'expérience nous apprend que les inquiétudes superflues ne font qu'embarrasser et fatiguer l'esprit par un travail inutile, qui consume ses forces, et qui ne sert qu'à nous rendre moins propres à faire le bien à cause d'un certain dégoût qui suit ces fatigues ordinairement, n'est-ce pas s'aimer vraiment soi-même que d'éloigner de soi ces travaux et ces obstacles?
Nous devons nous bien établir sur cette vérité, qui est incontestable, à savoir : que tous les succès, quels qu'ils soient, ne dépendent pas plus de nous que la pluie qui tombe sur la terre; et par suite si nous voulons agir avec une intention pure et droite à l'égard de Dieu et avec une véritable prudence à l'égard de nous-mêmes, il faut que toujours dans nos vues nous séparions le succès d'avec notre application et nos efforts, considérant le succès dans la volonté de Dieu, comme une chose qui lui est propre et dont il disposera toujours selon son bon plaisir, et il faut que nous mettions en œuvre tous nos efforts avec une application tranquille et parfaitement détachée, qui travaille comme celui qui sème et qui arrose, mais qui ne doit attendre que de Dieu seul le succès et l'accroissement. Tel sera notre avancement dans cette manière d'agir> tel aussi sera notre progrès dans la pureté d'intention, dans la tranquillité de l'âme, et dans la juste connaissance de nous-mêmes, qui attirera sur nous les ravons et les flammes de l'amour divin ; mais
nous demeurerons éloignés de tous ces biens, à proportion que nous nourrirons les soins empressés de notre esprit naturel.
Je vous expose ici l'un des plus grands points de la vie et de la conduite spirituelle ; mais pour vous bien formera l'accomplir, observez ceci en pratique.
Quand votre esprit se présentera avec ses idées propres et ses soins empressés pour gagner votre entendement, il faut que votre âme fasse comme une sortie par la porte de la volonté, pour arrêter ce torrent de sollicitudes, afin qu'il n'aille pas plus loin, et il faut que vous le remettiez dans le sein de Dieu pour l'y reposer, comme étant celui à qui il appartient d'avoir soin et de disposer de tout. David le dit : « Jetez votre soin sur le Seigneur, et il vous nourrira lui-même ' »; et S. Paul nous enseigne excellemment cette pratique, quand il dit : « N'ayez de sollicitude pour rien ; mais en tout et toujours représentez à Dieu vos besoins par des supplications et des prières accompagnées d'actions de grâces 2 ».
Il faut donc se contenter d'une application exacte et fidèle, qui se repose avec calme sur le secours de la grâce et qui s'occupe à faire ce que Dieu nous met entre les mains, mais qui lui laisse le soin et le succès de toutes choses. Sa Providence pourvoira à tout en temps et lieu : c'est son affaire et non la nôtre. Elle sait tout, elle peut tout, elle
1 Jacta super Dominum curam tuam, et ipse te enutriet.