Médaille d'or nu concours de
2. Les étrangers en France sous l'ancienne et la nouvelle législation, Paris, Joubert, 1843.
magistrats lui confièrent avec sécurité des défenses d'office épineuses. Il lui fallut tenter alors cette épreuve redoutable de la parole, pour laquelle de fortes études et une vocation littéraire décidée ne sont quelquefois ni une préparation nécessaire, ni une garantie infaillible.
Personne ne devait ressentir plus vivement cette inconcevable émotion que donne la vue du public, cette terrible maladie de la peur qui, aux débuts, n'épargne pas même les plus braves; qui plus tard, au moment où ils y songent le moins, les reprend quelquefois par de perfides accès; et que, dans de certaines natures, ni l'âge, ni l'babitude, ni le succès, ne peuvent jamais bien guérir. Mais le sentiment du devoir, la volonté de bien faire et l'ambition de bien dire furent les plus forts ; la première épouvante passée, il ne resta que la grâce, la finesse, la pureté d'un langage prémédité jusqu'à la recherche, une dextérité singulière pour mêler, sans que l'on pût apercevoir la jointure, les familiarités de l'improvisation aux élégances de la plume; en un mot cet art délicat qui, pour être moins rare alors au Palais qu'il ne l'est aujourd'hui, ne laissait pas cependant d'être déjà parmi nous une singularité assez curieuse.
En 1842, Sapey reçut de l'estime de ses confrères une distinction enviée. Il fut appelé à prononcer le discours d'usage, à l'ouverture des conférences. Pour qui connaissait l'orateur, il était assez facile de prévoir le texte du discours : « L'alliance des lettres et du barreau... ». Il y avait là de quoi séduire cet esprit ingénieux, plus élégant que hardi, qui n'avait pas alors pour les lieux communs une aversion invincible, et qui, tout plein des
souvenirs récents du collège, était sujet à des retours assez marqués de rhétorique. Il écrivit son discours avec esprit, avec grâce; il le lut avec une émotion habile, avec cet accent pénétrant et doux qui était l'accent juste et comme la voix de son talent. Son succès fut complet.
Quant au fond même du discours, quanta cette alliance si vantée des lettres et du barreau, je ferais volontiers bien des réserves. Pour prouver cette fraternité douteuse, il y a depuis longtemps des procédés convenus et comme des recettes oratoires qui sont restés classiques parmi nous. Siècle par siècle, on recherche les avocats ou les magistrats qui ont trouvé dans des travaux littéraires la distraction de leurs austères devoirs. Rien n'échappe, pas même un sonnet. On rappelle avec orgueil \a. Plume dorée de Terrasson, les Mercuriales de Daguesseau, le goût si sûr de Patru, Pellisson et ses mémoires à l'Académie, Loysel et son dialogue charmant, Pithou et la Satyre Ménippée, les distiques latins de Guillaume Duvair et du grand L'Hospital, les Recherches historiques de Pasquier, sans oublier ses petits vers audacieux sur la puce de Mlle Des Roches ; — et quand on a groupé avec art ces ombres illustres sous le Péristyle du Palais, on fait le tour de ce petit Parnasse judiciaire, en invoquant les muses et en rendant grâces aux dieux. C'est un peu ce que fit Sa[>ey.
Dirai-je qu'à mon sens il y a dans tout cela quelque exagération, une confusion d'idées dont notre vanité s'accommode et que l'usage perpétue?... A quoi bon? Il y a dans certains états comme dans certaines familles des préjugés utiles qu'il ne faut pas décourager trop durement.
Comme toutes les institutions qui ont derrière elles un long passé, notre vieux barreau vit sur un fonds de traditions et d'illusions qui sont comme la légende dorée de son antique histoire. Son alliance avec les lettres est une de ses croyances les plus chères. Malgré bien des mécomptes, à travers bien des querelles de famille, il tient à cette parenté séculaire qui le relève et l'ennoblit. Ne regardons pas de trop près à ses titres, et, fût-ce un rêve, respectons aujourd'hui plus que jamais cette innocente chimère. Un jour, je l'espère, lorsque cette vaine critique sera depuis longtemps oubliée, un stagiaire convaincu célébrera encore devant nos jeunes descendants cette alliance éternelle des lettres et du barreau qu'auront vantée ses ancêtres; et ce jour-là, par un hommage légitime, le nom de Charles Sapey prendra sa place entre Patru et Terrasson, à quelque distance de Daguesseau, sur cette liste glorieuse où il a inscrit lui-même les noms de ses devanciers.
L'âge venait cependant. Il fallait entrer plus avant dans ce monde des affaires dont il ne connaissait guère que les dehors, ou dont les côtés brillants frappaient seuls son imagination. Il fallait pénétrer cette foule d'hommes intelligents et actifs, que l'ambition, le hasard ou le besoin de vivre poussent dans cette route difficile. Au milieu de cette mêlée, il lui fallait un guide sûr. Il sollicita l'honneur de travailler avec M. Paillet, et devint bientôt l'un de ses secrétaires les plus utiles. La maison de ce grand avocat était une demeure hospitalière, ouverte de tous côtés au mouvement et aux bruits aimables de la vie.
CHARLES SAPEY. 6b
Pour Sapey, cette existence expansive devait faire un contraste assez sensible avec l'austère tranquillité du foyer paternel. Mais il trouvait là une famille intelligente et simple, pleine d'esprit et de bonhomie, dont les malices bienveillantes égayaient, sans le blesser, son humeur sérieuse. Il vivait dans un petit cercle de compagnons polis et lettrés, parmi lesquels il rencontrait un des émules les plus brillants de ses premiers succès'. Il entrait ainsi, en très bonne compagnie, sans froissement, sans secousse, presque à son insu, dans ce monde judiciaire oii, livré à lui-même, il aurait eu quelque peine sans doute à trouver son chemin.
De tous les maîtres du barreau, M. Paillet était celui peut-être dont les leçons lui devaient être le plus profitables. Mieux qu'aucun autre, il pouvait, par ses exemples, lui enseigner la sobriété oratoire, la discrétion en toute chose, même dans l'élégance, les ménagements que l'avocat doit à la sagacité ou a l'impatience du juge, et comment, à l'occasion, il faut savoir jeter à la mer ses richesses, son bagage, son lest, et parfois jusqu'à ses agrès. Amo in Juvene unde aliquidamputem, a ditCicéron, qui pourtant n'aimait guère pour son propre compte ces sortes d'amputations. 11 y avait quelque chose à couper dans le talent de Sapey; et si l'on veut me permettre cette réminiscence classique qu'il me pardonnerait plus volontiers que personne, — Paillet était un peu la hache de ses discours.
Sapey avait alors vingt-huit ans; il était, je n'ose pas
1. Alfred Lévesque, avocat (Iislin;:u(', dunl les succès universitaires on fait épo([nc clans la légende du i)a vs latin.
dire clans toute la force, mais clans toute la grâce de la jeunesse, et depuis cette époque, les années l'ont à peine changé. Pour tracer son portrait sans effacer les lignes délicates du modèle, il faudrait une main plus légère, et je ne le saurais tenter. Mais dans ces heures solitaires où, loin des agitations vaines de la vie, nous redemandons à la mort l'image de ceux qu'elle nous a pris, qui de nous ne revoit encore ce beau front large et tranquille, ces traits si purs, cette pâleur transparente c|ue le bleu des veines nuançait par endroits sans la colorer; ces yeux tour à tour pensifs ou curieux, souvent cernés par la souffrance, et dont un sourire plein de finesse relevait la douceur? Par instants, ses traits exprimaient une sorte de mélancolique ironie; d'un geste qui lui était familier, il vous prenait amicalement les deux mains, et fixait sur vous son regard limpide qui semblait chercher au loin votre pensée. Alors, si simple que fût l'entretien, on se sentait pénétré de je ne sais quel trouble affectueux et triste; c'était comme cet embarras étrange que cause parfois, sans que l'on s'en puisse défendre, le regard candide des enfants.
Le barreau convient aujourd'hui moins que jamais à ces natures contemplatives et un peu repliées sur elles-mêmes ; elles y ont peut-être une place, mais ce n'est pas la première. Sapey avait plus de goût pour rêver que pour agir, une sensibilité extrême, mais point de passions vives; un certain dédain des intérêts de l'heure présente et des aventures vulgaires de la vie; il avait aussi l'amour et le besoin de la perfection, qui ne lui permettaient ni de tra-
vailler vite ni de déplacer promptement son esprit; enfin, toutes ces qualités délicates qui, au barreau, font attendre longtemps le succès, le font payer cher, et le laissent rarement aller très loin. Après une courte épreuve, il se tourna du coté de la magistrature, et c'est par un trait de vigueur que le timide jeune homme débuta dans cette carrière nouvelle.
Gomme il sollicitait peu et mal, on crut qu'il accepterait tout ; et par une distraction de chancellerie, on le nomma substitut dans une petite ville, à l'extrême frontière de la cour de Paris. Cet exil honorable révolta, non pas sa vanité, mais ce sentiment d'exacte justice et de dignité qui est la force invincible des âmes élevées; il refusa de partir : « Je ne suis guère ambitieux, écrivaitil à l'un de ses dignes amis, et je ne me persuade pas que quelques efforts dont je sens mieux que personne toute la faiblesse m'aient acquis le. moindre titre; mais enfin, je n'ai pas fini mon droit d'hier; et sans être bien téméraire, sans porter bien haut mes espérances, je croyais que quatre ans de Palais me vaudraient au moins de ne pas être traité comme un étudiant qui vient de passer sa thèse de licence, et envoyé précisément dans la plus petite, la plus inoccupée, et presque la plus lointaine de toutes les résidences du ressort. Bar-sur-Seine mérite toutes ces épithètes' »...
Il semble qu'il ne devrait y avoir aucun courage à décliner respectueusement une faveur inopportune. Dans notre pays, cependant, il faut, pour s'y hasarder,
1. Lettre il M. Marie, aujourd'hui conseiller à la cour de Paris, 3 novembre 1844.
quelque chose de plus qu'une fermeté ordinaire. Aux yeux de bien des gens, le refus de Sapey passa pour une hardiesse périlleuse, et le gouvernement, en lui faisant attendre trop longtemps une nomination nouvelle, sembla vouloir venger Bar-sur-Seine des épithètes et des dédains de ce substitut réfractaire. Enfin, au bout de deux ans, il fut nommé juge-suppléant à Versailles; et bientôt le ministre de la justice, M. Hébert, qui avait ses raisons pour ne pas trop tenir rigueur aux cacactères tranchés et aux consciences résolues, l'appelait auprès de lui comme chef de son cabinet.
Personne n'était mieux fait pour ces fonctions difficiles où la patience, le tact, l'art d'écouter avec résignation, d'accorder sans hauteur, de refuser sans dureté, sont des grâces d'état nécessaires, et où la bonté est encore le plus utile peut-être des talents.
On connaît le mot charmant de Titus : « Il faut que personne ne sorte mécontent de l'audience du prince' ». Les ministres ne sont pas des princes, et en 1847, si je ne me trompe, ils n'étaient même pas des Excellences; — mais il ne tient qu'à eux, dans tous les temps, d'être sur ce point des Titus, et de mettre en usage sa maxime. Sapey avait tout ce qu'il fallait pour faire patienter les ambitions exigeantes, calmer les vanités meurtries, mêler aux reproches officiels des encouragements, et consoler par sa bienveillance les gens qu'il était contraint d'aftliger par sa fermeté. Dans la mesure discrète de son influence, c'était un de ces hommes qui semblent nés tout exprès
1. Non opporlet queniquam a sermone principis tristcm discedere.
(Suétone.)
pour rendre aimable le pouvoir quand ils le veulent servir; et il complétait ainsi très heureusement le chef habile qui avait eu la sagacité de se l'attacher. Il adoucissait ce qu'avait d'un peu âpre, dans son abord, l'homme éminent qui gouvernait alors la magistrature d'une main ferme et juste, avec l'autorité d'un grand talent et d'un vigoureux caractère.
Bientôt, la révolution, qui renversa la royauté fondée en 1830, emporta comme un grain de poussière la fortune légère et les grandeurs naissantes du jeune magistrat. Sapey revint au milieu de nous inquiet, humilié, triste au spectacle de tant de ruines. Il voyait avec douleur tomber le gouvernement qu'il servait et qu'il aimait, des institutions viriles qui suffisaient à la liberté, et un prince longtemps habile, dont les vertus privées égalaient le patriotisme sincère. Enfin, dans tout le cours de ses études dont le souvenir lui revenait sans cesse, il avait vu grandir avec lui les fils du Roi, qui par la communauté de l'éducation et des idées, par leurs talents, leur courage et leur tournure d'esprit toute française, étaient vraiment alors les princes de la jeunesse. Sa raison et son cœur souffraient également; mais il n'était pas découragé pour lui-même. Ses fonctions perdues, son avenir et sa fortune menacés, n'étaient que de petits accidents au milieu des malheurs de la patrie, a Les regrets particuliers, écrivait-il, doivent se perdre et s'effacer dans l'inquiétude générale, et pour chacun de nous la perte de sa carrière doit être peu de chose au milieu des événements qui compromettent toutes les exis-
tences. Pour moi, lorsque j'aurai pris un repos qui m'est nécessaire après une année bien occupée, et surtout après des commotions si vives, je me ferai inscrire au tableau des avocats, et je reprendrai, s'il plaît à Dieu, et si les événements m'en laissent le cœur, ces petits travaux paisibles, ces études solitaires qui ne sont plus guère de ce siècle, mais qui conviennent à mon caractère et à la mélancolie de mon âme '.... »
Sapey se tint parole à lui-même. Dans ce temps de troubles, le Palais était souvent désert, et les affaires nous laissaient de tristes loisirs. Tout en plaidant un peu, il reprit la plume; il continua, en remontant le cours de notre histoire, des travaux commencés de longue main ; et plongé dans une solitude laborieuse, il demanda au passé la distraction et la consolation du présent.
Ce qu'il voyait autour de lui n'avait rien qui pût calmer sa mélancolie. Après des alternatives de luttes sanglantes et d'agitations ruineuses, interrompues pendant quelques mois par une loyale dictature, la république née depuis un an à peine penchait visiblement vers quelque crise mortelle. Ce n'était pas la première fois que lanation traversait une de ces épreuves périlleuses, et les études que Sapey poursuivait alors devaient lui faire envisager sans trop d'étonnement cet épisode nouveau de nos tragiques aventures. Cependant, pour lui comme pour beaucoup d'autres, ce n'étaient plus là des commotions politiques; ce n'étaient plus des idées, mais des appétits qui faisaient le fond et le dessous de cette révolution; pour en