Le Coup d'État du 2 décembre
lui étaient offertes, et, en 1850, il fut nommé substitut à Versailles. Peu de temps après, il épousa une femme digne de lui, et en s'alliant à une famille honorable, sans s'éloigner de sa mère et de sa sœur bien-aimées, il trouva ce bonheur intime qu'il méritait si bien, et que la mort a sitôt brisé.
Poussé par son mérite, par ses services, par des succès d'audience qui commençaient à signaler son nom au public, Sapey devait avancer rapidement. En 1852, il était nommé substitut au tribunal de la Seine, et bientôt après appelé à la première chambre, c'est-à-dire sur la scène la plus brillante et la plus dangereuse qui puisse effrayer le zèle d'un magistrat ou tenter son ambition.
La première chambre est à peu près pour le tril)unal ce qu'était pour le parlement la grand'chambre. C'est là que se plaident les grandes affaires, celles que leur importance, ou quelque autre intérêt puissant, recommandent de plus près à l'attention du juge. C'est là aussi que viennent le prendre à l'improviste ces brusques incidents nés à toute heure du mouvement rapide et des hasards compliqués de la vie. Grands procès, difficultés de pratique, mesures d'urgence, il faut que l'organe du ministère public soit prêt, sur tout, à toute heure. Une science sûre, un coup d'œil prompt, le sens juste des affaires, un esprit qui puisse descendre et s'élever sans effort, toucher d'un côté à la procédure, de l'autre à l'éloquence : telles sont les qualités diverses, souvent contraires, qu'il y doit montrer; tout le mérite d'un avocat qui en aurait beaucoup, avec une difficulté de plus, — prendre un parti sur l'heure et choisir sa cause à l'instant.
Pour un esprit curieux et lettré comme celui de Sapey,
la barre de la première chambre présentait, à cette époque, un spectacle digne d'attention. La révolution du 2 décembre, qui ne se piquait pas de ressembler à d'autres, avait rendu au Palais plus d'avocats qu'elle ne lui en avait empruntés. Chaque jour on voyait revenir les réfugiés de la politique, des confrères qui, sortis de nos rangs, y rentraient avec une satisfaction plus ou moins sincère, nous apportant dans les plis de leur robe, avec quelques formules de bienséance parlementaire assez nouvelles parmi nous % une éloquence agrandie par les luttes de la tribune, et des exemples magnifiques de ce que gagne la parole de l'homme quand elle se mêle aux orages de la liberté.
On voyait arriver aussi peu à peu ces hommes distingués que le suffrage universel avait été chercher naguère à la tète des barreaux de province pour les jeter dans les assemblées républicaines, et qui maintenant, dépaysés par une assez longue absence, sachant bien à quoi s'en tenir sur les retours de la faveur populaire, et très peu sûrs de retrouver dans les électeurs de la veille les clients du lendemain, venaient tenter de conquérir au barreau de Paris une place qu'ils n'étaient pas certains de reprendre ailleurs. Ce n'étaient pas précisément pour nous des étrangers, mais comme des Latins qui venaient demander à Rome leur droit de cité. Beaucoup d'entre eux apportaient parmi nous des habitudes différentes des nôtres, de très fortes études juridiques, une intelligence merveilleuse des affaires, des talents fortement trempés, frottés de procédure et de coutumes, enfin une éloquence
1. « Mon honorable confrère, mon honorable contradicteur, Yhonorable défenseur ».
robuste et sûre d'elle-même, qu'une grande célébrité de terroir et l'admiration patriotique du prétoire natal encourageaient à quelque prolixité '. Çà et là, on entendait des idiotismes indigènes qui tranchaient au vif sur le fond un peu terne et banal des élégances parisiennes, — ce que Cicéron aurait appelé infusa peregrinitas. Le flot est passé maintenant, et il n'en est resté que le meilleur, cette alluvion bienfaisante qui rajeunit et fertilise les vieilles terres. Mais alors on pouvait craindre que cette irruption proA'inciale ne laissât chez nous une trop forte empreinte; et au milieu de ces courants confus par lesquels notre vieille langue judiciaire semblait remonter vers ses sources vives et ses affluents généreux, Sapey, avec sa parole toujours pure, sa diction un peu étudiée et son style académique, représentait bien la règle, la mesure, l'harmonie, la langue française enfin, polie par les siècles, arrivée à sa perfection, et par ses raffinements mêmes faisant songer de loin à la décadence.
En 1856, il entra comme substitut au parquet de la cour. C'est là que pendant six années, — hélas! les dernières années de sa jeunesse et de sa vie, — nous l'avons entendu presque chaque jour, chaque jour supérieur à lui-même; chaque jour faisant quelque conquête nouvelle sur son talent, quelque progrès tranquille dans l'admiration affectueuse de la magistrature et du barreau.
Au tribunal, il avait traversé vaillamment le courant tumultueux des affaires, qui devait parfois l'étourdir un
1. Seaard, Hébert, après eux Baze, Freslon, Théodore Bac et beaucoup d'autres.
peu. A la cour, il respirait plus à l'aise; il voyait de plus haut et de plus loin. Sur ce grave et vaste théâtre, son mérite pouvait se développer tout entier, et nul ne concourut avec plus d'ardeur à cette œuvre difficile et quelquefois méconnue que la cour de Paris accomplit.
Il se peut qu'ailleurs le droit français garde plus vive l'empreinte de ses vieilles origines; que dans quelques contrées, la tradition, les mœurs, les préjugés même des populations qui les entourent, fassent descendre plus avant dans la conscience des magistrats l'antique génie des Pandectes ou des Coutumes. Il se peut que la solitude et les loisirs silencieux de la vie de province prêtent à leurs méditations quelque chose de plus austère, et à leurs arrêts un plus grand air d'autorité. Mais à Paris, les nécessités et les devoirs de la justice ne sont pas les mêmes. Elle n'a plus seulement à juger ce fonds éternel d'inévitables querelles qu'enfantent les passions immuables des hommes. Placée au cœur de la France, dans ce foyer de vie et de lumière que mille causes diverses, que les désertions même et les défaillances dangereuses de nos provinces agrandissent tous les jours, la cour de Paris doit, sans relâche, à travers un dédale de lois hâtives et confuses qui laissent à la sagacité du juge une redoutable liberté, dire le droit sur une multitude de questions neuves, inconnues autrefois, qui aujourd'hui ne naissent qu'auprès d'elle et jusqu'à présent ne sollicitent guère que d'elle des arrêts.
Sapey, malgré ses pieux retours vers la tradition et vers le passé, comprenait mieux que personne ces nécessités; et par des réquisitoires pleins de science, d'élévation
et d'heureux mouvements, il a préparé plus d'une fois cette jurisprudence large, libérale, humaine, pour laquelle la cour de Paris a droit à la reconnaissance du pays tout entier*.
Il improvisait sans effort, sur un fonds très solide de connaissances abondantes, avec toutes les ressources que donnent l'habitude et le goût d'écrire. Sa parole était si élégante que quelquefois elle l'était un peu trop, et qu'à de certains endroits les anciens se prenaient à sourire en croyant entendre encore le spirituel M. Berville. Son débit était caressant, pathétique, inclinant par instant à l'homélie : « Yoilà Sapey qui prêche », disions-nous tout bas. — Mais il avait ces qualités oratoires que dans un magistrat rien ne remplace et qui sont sa vraie éloquence, la dignité sans dédain, l'élévation sans emphase, l'accent profondément honnête, et sans le feu de la passion, la chaleur d'une émotion vive.
Sapey n'a été chargé, je crois, d'aucun procès politique, et je doute qu'il l'ait jamais regretté. Il y aurait apporté cette indépendance calme et simple, qu'il serait malséant de louer chez un tel homme, et qui n'était que le tempérament lui-même de son âme. Mais il y avait des atTaires qui, si je puis ainsi parler, n'étaient pas bien dans sa voix, et qui, en la forçant, lui auraient fait perdre quelque chose de sa justesse et de son charme :
« Il était né d'une fort doulce nature, et quasi non sus-
1. « Sapey avait surtout un mérite bien précieux pour ses collaborateurs. Il ne se contentait i)as de traiter les questions qui convenaient le mieux à l'élévation do son esprit : il savait s'abaisser jus([M'aux moindres détails, et rien ne lui paraissait à dédaigner pour accomplir l'œuvre de la justice. » (Lettre de M. le président Cazenave, 7 décembre 1865.)
ceptible de passions, de sorte que s'il eust entrepris une grande et véhémente action, ou s'il eust fallu déployer les maîtresses voiles de l'éloquence, j'ay opinion qu'il ne lui eust pas réussie » En empruntant à Sapey lui-même ce trait que Guillaume Duvair applique à l'un des esprits les plus brillants du xvi^ siècle, j'espère ne rien laisser entendre qui puisse paraître blessant pour sa mémoire.
Il approchait de quarante ans. 11 arrivait ainsi à ces années fécondes où commence seulement, pour les natures délicates et défiantes d'elles-mêmes, la pleine maturité de la vie. Par un rapprochement qu'il a dû faire, c'est à l'âge où son cher Jean-Jacques publiait ses premiers écrits, que lui-même, pour la première fois, il donnait à ses travaux littéraires une direction sérieuse et suivie. Tout l'y conviait d'ailleurs, et en voyant autour de lui, dans les rangs du parquet ou sur les sièges de la cour tant d'émulés distingués partagés entre le soin des affaires et l'étude des lettres, il devait croire plus fermement que jamais à cette bienheureuse alliance qu'avait rêvée sa jeunesse.
Plus de dix années auparavant, il avait publié une notice sur Guillaume Duvair; il larefit complètement pour la rattacher à une série de travaux dont il avait conçu le projet, et qu'il aurait appelée : « l'histoire des parlementaires" ».
Le sujet qu'il avait choisi était à plus d'un titre digne d'étude. Tour à tour conseiller au parlement de Paris pen-
1. Portrait du président Brisson. Voir VElude de Sapey sur Guillaume Duvair, p. 170.
2. Eludes biographiques pour servir à l'histoire de l'ancienne magiS' trature française, par C.-A. Sapey, Amyot, 1838.
dant la Ligue, premier président du parlement de Provence et ambassadeur sous Henri IV; deux fois garde des sceaux sous Louis XIII; prêtre tout juste assez pour devenir évêque et pour passer commodément dans une abbaye les intervalles de ses grandeurs, Duvair fut un citoyen courageux, un grand magistrat, un écrivain de premier ordre, — et un ministre médiocre. Pendant la Ligue, après quelques hésitations faciles à justifier, il joua sa vie dans les carrefours de Paris avec cette intrépidité bourgeoise que les hommes de notre temps doivent avoir appris à respecter. Au Palais, bravant la colère de Mayenne sur les bancs mêmes d'oiî la populace avait arraché naguère Brisson et Larcher, il tira hardiment de la poudre du grefTe, comme une machine de guerre oubliée, notre vieille loi salique qui, ce jour-là, sauva le royaume et fit Henri IV roi de France.
Vingt ans après, Marie de Médicis avait besoin d'un honnête homme sur qui la France pût reposer ses yeux des scandales florentins de la cour oij Concini régnait en maître. Duvair, à son corps défendant, fut nommé garde des sceaux. Mais déjà c'était un homme de l'ancien temps, vêtu à la mode du roi Henri, et attardé dans ce monde nouveau. Il y apportait cet esprit formaliste et cette morale scrupuleuse qui réussit rarement dans le gouvernement des États. Fourvoyé au milieu de ces intrigues sanglantes, il n'eut pas l'audace de sa vertu. Au lieu de se retirer fièrement devant la fortune naissante de Richelieu, il tâtonna, se fit renvoyer et se laissa reprendre. Autant qu'on en peut juger à cette distance, c'était un de ces
hommes honnêtes qu'un politique habile prend avec lui pour masquer de leur bonne renommée ses projets suspects, qu'il ménage jusqu'à la veille d'un coup d'État, et qu'il congédie au point du jour...
Sapey, l'un des premiers, a mis la main, une main intelligente et heureuse, sur les documents inédits qui éclairent cette grave figure. Je suis trop ignorant pour bien parler de ces trouvailles savantes, et pour fixer les rangs entre les érudits qui s'en disputent les prémices. Mais ce qui me paraît appartenir à lui seul, c'est l'honneur d'avoir fait vivre et parler ces vieux témoins. L'histoire, qui a ses injustices ou ses distractions, avait laissé Duvair dans l'oubli. Son nom ne servait guère qu'à grossir la liste de ces parlementaires et de ces politiques perdus dans le cortège de l'Hospital et de Mathieu Mole, auxquels s'attache un vague souvenir de patriotisme et de courage, mais que l'on ne songe pas à envisager à part et de près. Sapey a rendu à celui-ci la place que lui assignent ses talents, ses vertus, et la grande part qu'il a prise dans le salut de la patrie. Il l'a mis dans son vrai jour, il l'a jugé sans complaisance, il l'a loué sans excès, avec celte précision de détails, cette abondance de renseignements, cette passion d'exactitude et de certitude qui est le caractère et l'honneur de la critique de notre temps. Au mâle contact de l'histoire, à la lecture de ces vieux manuscrits, son style devient plus ferme et plus simple. 11 y reste bien, par endroits, certaines élégances convenues, des phrases balancées avec trop d'art, quelques-uns de ces parallèles symétriques où se complaisait au siècle dernier l'éloquence académique de Thomas; mais ce sont là des
taches légères, qui n'altèrent pas sensiblement la couleur sévère du tableau.
A mes yeux, la partie vraiment neuve et supérieure de cet écrit, c'est celle où, quittant le magistrat et le ministre, Sapey étudie, dans Guillaume Duvair, le philosophe, l'orateur, l'écrivain, et du même coup « cette littérature des parlementaires, à la fois austère et enjouée, profondément empreinte de l'esprit français, à laquelle sans doute a manqué le génie, mais non pas la dignité ni la grâce ' ». On le voit, mûri par l'âge et par l'étude, Sapey ne s'en tient plus à des banalités juvéniles sur l'alliance des lettres et du barreau ; et en indiquant par un mot juste ce qui manque à ces nobles esprits, il fait voir lui-même ce qu'il y avait de trop dans les louanges qu'il leur donnait autrefois.
Une étude sur Antoine Lemaistre suit la biographie de Guillaume Duvair-. Mais les dates et l'ordre des temps rapprochent seuls ces deux existences; il serait difficile, en effet, d'imaginer deux natures et deux destinées plus différentes.
Lemaistre, né dans une des plus vieilles familles de la bourgeoisie de Paris, était le petit-fîls d'Antoine Arnaud qui, sous Henri IV, passait pour le plus célèbre avocat du royaume. Il appartenait ainsi à celte race étrange et forte des Arnaud qui, pendant plus d'un siècle, a eu sa