La reine Marie-Amélie
tinement Cicéron. Philippe Dupin, Berryer, Paillet, Bethmont, Ghaix d'Est-Ange, Marie, Jules Favre, tant de maîtres fameux émerveillaient notre jeunesse et la poussaient aux grandes aventures.
De tous ces chefs illustres, Paillet était peut-être le plus aimé. Ce n'était pas seulement un grand avocat, mais le plus simple des hommes et le meilleur. Il était de Soissons, le compatriote de Levesque et l'ami de son père. 11 admit le stagiaire dans son cabinet, ce qui voulait dire dans sa famille.
Cétait une heureuse maison que cette vieille maison de la rue Thérèse; gouvernée par la plus aimable des femmes, belle et sage, rieuse et sérieuse à la fois; une maison très bourgeoise, avec beaucoup d'entrain et de liberté; animée parla verve tranquille du maître; pleine de jeunesse, pleine de contrastes; où l'on s'amusait à l'ancienne mode; où chacun travaillait à sa guise, et où le travail n'était, pour tout le monde, que le plus sérieux des plaisirs.
Il y avait là Charles Sapey, le doux et brillant Sapey, qui, lui aussi, sortait du collège tout frotté de rhétorique et tout chargé de lauriers; aussi savant, aussi lettré que Levesque, mais plus pensif; un peu rêveur, mélancolique, penchant à l'églogue et à l'élégie : le Yirgile de cet
Horace J'imagine que dans leurs causeries, Théocrite
et Lamartine devaient faire bien du tort à monsieur Duranton.
11 y avait là notre bon Poyet, non pas plus jeune, mais jeune depuis moins longtemps qu'aujourd'hui; conteur intarissable et charmant; plus tard, aussi bon magistrat
que bon avocat: en ce temps-là le plus envié des élèves de Paillet et le plus heureux, — qui allait bientôt épouser sa fille.
A côté d'eux, Edmond Gressier, l'infatig-able travailleur, l'hoplite robuste de cette phalange légère; aujourd'hui encore un des plus redoutables debalers du barreau, après avoir été, à son heure, un politique très avisé et un ministre utile.
Gressier et Poyet, tous deux se rappellent, j'en suis sur, une figure originale et touchante qui égayait cette aimable maison : un vieux camarade de M. Paillet, avocat non sans mérite, mais sans clients; jurisconsulte muet, qui emportait et rapportait discrètement des dossiers mystérieux; commensal silencieux du logis, un peu sacrifié à la gaîté commune; habitué fidèle des petits jours et convive assidu des grands lendemains. Longtemps après la mort de Paillet, on le voyait encore au Palais, tous les jours, travaillant sans dire un mot, sans lever les yeux, à la même place, dans la vieille salle basse et sombre de notre ancienne bibliothèque. On n'a jamais bien su ce qu'il écrivait ainsi ; peut-être des notes posthumes que cette ombre de secrétaire préparait pour l'ombre de son maître, dans des procès jugés dépuis dix ans. Quand il se levait pour aller chercher un livre, les anciens suivaient du regard, en souriant, sa longue redingote verte, souvenir... inusable d'une illustre et prévoyante amitié.
Pendant près de sept ans, Levesque fut un des collaborateurs familiers de Paillet, un des ouvriers modestes qui travaillaient à son éloquence. C'est durant ces années
laborieuses qu'il fut nommé secrétaire de la Conférence des avocats.
Nous n'étions pas encore en république, et pourtant, au barreau, le suffrage universel disposait alors de tous les honneurs. Le bâtonnier, le conseil de l'ordre, les secrétaires et les orateurs du stage, tous étaient les élus du peuple souverain. Là, du moins, le peuple souverain savait à peu près ce qu'il voulait faire. Il connaissait les candidats. Il était en mesure de les bien juger. Si quelques cabales cherchaient parfois à l'égarer, ses erreurs étaient rares et n'avaient pas, pour l'État, de bien graves périls.
Pour Levesque, cet honneur nouveau fut comme la suite de ses succès universitaires. On restait collégien, alors, bien plus tard qu'aujourd'hui; et dans nos conférences d'avocats, — je le dis sans honte, — chacun redoublait un peu sa rhétorique.
En 1846, il fut choisi pour prononcer le discours de rentrée; c'était un beau sujet : Le Barreau et la Liberté sous les Valois. Il le traita en écrivain habile et en penseur novice; comme un très bon élève de M. Poirson qui aurait fait un jour l'école buissonnière avec Michelet. Sa composition est savante et fougueuse, correcte et hardie; un peu encombrée et touflue, comme ces premières oeuvres où l'on veut tout mettre et tout dire à la fois. Çà et là, des pages originales et superbes, mêlées avec une assez grande quantité de lieux communs à la mode, et avec quelques-unes de ces déclamations innocentes qui étaient alors, plus qu'aujourd'hui, l'éloquence de la jeunesse.
Le temps marchait, cependant; et sans qu'il fût né précisément pour la lutte, à force d'entendre plaider autour de lui, Levesque sentait à la fois le désir et la peur de s'entendre plaider à son tour.
L'occasion lui vint, comme elle nous est venue à tous. Pour lui, ce furent d'abord quelques miettes de Paillet... quelques-uns de ces petits procès errants qui flottent comme une poussière dans le cabinet des grands avocats; que le maître écarte d'une main distraite ; que les disciples guettent de loin comme une proie sans défense; et qu'un jour, enfin, le plaideur économe et lassé d'attendre se décide à leur confier avec toutes sortes de recommandations paternelles, — comme il leur donnerait sa fille... sans dot!
Quelquefois, c'était un petit bourgeois de Bucy-le-Long ou un gros fermier de Salsogne, qui, sur la foi d'un avoué indigène, faisait plaider devant le tribunal du chef-lieu le jeune compatriote dont on lui vantait le talent, le désintéressement, et peut-être l'utile parentage.
Il s'en allait ainsi, en bonne fortune, à Soissons, oîi le prétoire paternel ouvrait joyeusement à l'enfant prodigue ses portes hospitalières; à Laon, où M. Suin était alors dans tout l'éclat de son talent et de sa juste renommée; et même jusqu'à la cour d'Amiens, oii le vieux Malo, Creton, Dauphin et Daussy formaient une des phalanges les plus solides que les barreaux de province aient jamais opposées aux incursions oratoires du barreau de Paris.
Levesque plaidait contre tous ces maîtres; et il plaidait bien, avec une irréprochable droiture, une application
minutieuse, une méthode sans défaut; avec une élégance enfin et une pureté de langage qui tenait en éveil la curiosité du juge et ne lassait pas encore sa patience.
Pendant vingt ans nous l'avons vu presque chaque jour au Palais. Personne n'y a jamais été plus estimé que lui. Personne n'y a trouvé des amitiés plus sûres et n'y a laissé de plus fidèles souvenirs.
Pourquoi s'est-il lassé de cette carrière, au temps où, d'ordinaire, elle rend à notre âge mûr ce que lui a prêté notre jeunesse? Que lui a-t-il manqué pour réussir tout à fait? Je ne sais; pour lui comme j)Our d'autres je l'ai souvent et vainement cherché.
Est-il vrai que, dans cet état où l'homme ne semble devoir rien attendre que de lui-même, le hasard ait, plus encore qu'ailleurs, sa part et sa place... le hasard, l'accident heureux, le trait favorable et le signe propice; ce je ne sais quoi qui, d'avance, assortit l'ouvrier à la tâche qu'il doit faire, et le personnage au rôle qu'il doit jouer? Très jeune encore, à la suite de ses triomphantes études, Levesque avait été, durant près d'une année, gravement malade. Il était sorti de là un peu long, un peu frêle et maigre, voûté avant l'âge et comme penché, avec une allure incertaine, inquiète, qui semblait chercher et attendre. Il n'avait pas cette éloquence du corps, « sermo corporis », que vantent les anciens, et qui, chez les modernes, a illustré tant de sottises. Sa voix lente et roide chantait un peu quand elle s'animait, et ne chantait pas toujours juste. Je connais des gens qui, avec de pires défauts, ont été plus loin et plus haut que lui. Mais souvent il n'en faut pas davantage pour qu'un avocat excel-
lent ne franchisse jamais le pas hasardeux qui sépare le mérite de la fortune.
Un jour, j'ai cru que pour Levesque cette chance était venue. C'était en 1863. Paillet était mort depuis sept ans, et on allait inaugurer, à Soissons, sa statue. M. Dufaure était notre bâtonnier, et nous avions suivi en foule le chef illustre auquel revenait l'honneur de parler au nom de l'ordre tout entier.
M. Dufaure fut ce qu'il était toujours. L'homme, l'orateur, la pensée, la voix, le geste, ne faisaient qu'un bloc éloquent, robuste et sonore, coulé dans le même métal, sorti de la même trempe, donnant partout le même son vibrant et solide.
Levesque allait parler après lui. Ancien disciple de Paillet, il avait voulu rendre un hommage public à la mémoire de son compatriote et de son maître. Lorsque je vis mon digne ami monter, de son pas indécis et timide, les marches de cette estrade foraine, en plein air, en plein jour, devant une multitude où les délicatesses de la pensée, les nuances élégantes du langage devaient s'assourdir et se perdre, j'eus peur presque autant que lui. Mais dès les premiers mots je fus rassuré. Son discours était excellent, et il le dit avec une émotion si vraie, si heureusement contenue, qu'il eut tous les honneurs de la cérémonie.
Ce fut un jour sans lendemain. On n'inaugure pas toutes les semaines des statues. Après cette éloquente échappée, il fallut reprendre le chemin du Palais, et le souvenir du succès de Soissons se perdit bientôt dans le bruit de ces procès pédestres oii s'usaient la patience de l'avocat et le talent délicat de l'artiste.
Au mois (l'août 1870, Levesque fut nommé juge au Tribunal de la Seine. Ces fonctions nouvelles ne coûtaient rien à son indépendance; elles le ramenaient à des traditions de famille dont il était fier. Il allait trouver, enfin, dans cette carrière laborieuse et dans un poste d'honneur, l'emploi tout entier de sa haute intelligence et de sa tranquille activité.
Je le dis sans crainte d'être démenti par personne, Levesque a été, non pas seulement un excellent magistrat, mais un éminent magistrat. Il aimait la justice. Il savait le droit ; et pour parler comme nos pères, il disait le droit avec une sûreté de raison et une précision de langage singulières. D'autres, ici, pourraient rendre à la mémoire de ce juge exemplaire un témoignage autrement précieux que le mien ; et, en l'attachant, en le retenant jusqu'au bout à la V chambre du Tribunal, le président Aubépin a montré l'estime profonde qu'il avait conçue pour un collaborateur si digne de lui.
Dans les dernières années de sa vie, trop tard au gré de beaucoup d'entre nous, Levesque fut appelé à siéger à la Cour. Il n'y eut alors qu'une voix au barreau pour ratifier un tel choix. Il n'y eut qu'une voix au Tribunal pour regretter un tel juge.
Oserai-je le dire, cependant? S'il avait été le maître absolu de sa vie, il est une gloire paisible à laquelle il aurait sacrifié sans regret les honneurs de la magistrature et les succès les plus brillants du barreau. Il était né avec le goût et le talent d'écrire. Tout en plaidant, tout en jugeant, il était sans cesse hanté par le souvenir lointain
des études qui lui étaient chères. Il entendait toujours les voix de sa jeunesse; et, sans le détourner un instant de ses devoirs, les lettres occupaient et tourmentaient ses loisirs.
Il faut avoir vécu dans l'intimité de cet honnête homme pour connaître tout ce qu'il y avait de bon sens, de finesse, d'esprit et de savoir dans cette vie discrète. Ses connaissances étaient étendues et variées; sa mémoire, surprenante. Il aimait à citer et à réciter des vers. Lecteur curieux, causeur charmant, les énormes gaîtés de Rabelais ne l'effrayaient pas plus que les naïvetés narquoises de Lafontaine ou les libertés impertinentes de Musset. Il riait aux larmes d'une bonne histoire, même
quand c'était lui qui l'avait faite Avec cela, le mot juste,
le mot vif, et qui parfois, avec un accent de bonhomie, emportait la pièce.
Levesque avait trop d'esprit pour ne pas savoir tout ce qu'il valait; mais il ne l'a jamais dit à personne. Trop modeste pour concevoir des ambitions qu'aurait pourtant justifiées son mérite, il se plaisait dans ces sociétés littéraires si respectables et si utiles qui sont comme les rivales patientes des grandes académies. Il y lisait souvent des travaux remarquables, quelquefois même des vers touchants qu'un malheur ou une joie de famille avait fait naître, et auxquels il ne manquait qu'un peu plus d'essor pour franchir le cercle de cette intelligente intimité.
En même temps, il se prenait fortement à des études plus suivies et à des travaux de plus longue haleine. Lentement, en silence, pendant les années les plus laborieuses
de sa vie, il a préparé des œuvres importantes, dont une partie seulement a vu le jour.
En 1866, il a publié un livre sur un sujet qui, déjà, n'était plus guère à la mode : « Le Droit nobiliaire français au XIX^ siècle » . Mais que de science, que de talent, quel charme sérieux et sincère dans cette étude de fine érudition et de saine critique!
Pourquoi donc y a-t-il des hommes qui, par une sorte de vocation, et comme par don de nature, semblent être les artisans obligés de la fortune d'autrui? dont personne ne parle et qui ont tout fait; que personne ne cite et qui ont tout dit; qui prêtent du talent à tout le monde, et auxquels personne ne rend même les intérêts de leurs avances? Quand parut ce livre, aucun critique de quelque renom ne s'est mis en peine de l'annoncer au public. Plus tard, j'ai vu paraître, entourés de louanges bruyantes, des ouvrages qui avaient avec celui de Levesque bien des ressemblances suspectes, qui lui devaient presque tout, et oij son nom n'était même pas rappelé. Les hommes et les livres ont leur destin!
Après avoir fait son excellent traité sur la noblesse, le laborieux écrivain reprit tranquillement son œuvre. Il mit en ordre toutes les études qu'il n'avait pas pu faire entrer dans son livre; et plongeant plus loin encore dans les obscurités de nos origines nationales, il recomposa de toutes pièces « VHistoire de la Pairie en France dejmis les temps les plus reculés jusqu'en 1789 ». Tels étaient les termes du programme qu'en 1879, l'Académie des sciences morales et politiques avait proposé aux recher-
ches des érudits. Les érudits, qui sont pourtant des gens intrépides, reculèrent devant cette tâche ardue. Un seul tenta l'entreprise... un avocat, un juge, un laïque.... Ce fut Alfred Levesque.
Pendant deux ans, il s'enferma dans son travail, distrait seulement par la diversion laborieuse des audiences et des procès. 11 passait toutes ses heures de loisir à la Bibliothèque nationale ou aux Archives, en compagnie de Beaumanoir et de Pierre de Fontaine, de Dom Vaissette, de Ducange et du père Ménestrier ; entassant les Capitulaires de Charlemagne sur les Assises de Jérusalem et sur les Établissements de saint Louis ; analysant les procèsverbaux du sacre des rois de France et tous les grands procès féodaux, depuis celui de Jean Sans-Terre jusqu'à ceux du comte de Champagne et de la comtesse de Flandre.
Un jour, enfin, il sortit de ce labyrinthe féodal avec un énorme manuscrit de 978 pages, qu'il porta comme il le put au secrétariat de l'Institut, — sans rencontrer personne sur sa route. — Les... médiévistes de la section regardèrent avec mélancolie ce mémoire solitaire. Ils le soupesèrent d'une main accoutumée à tous les fardeaux; et ils le trouvèrent... un peu léger! Ils opinèrent qu'entre le x^ et le xiii" siècle, au temps de Hugues Capet, ou devers le règne de Louis le Hutin, l'auteur avait omis quelques textes qui devaient être d'une certaine importance et qui devaient se trouver quelque part; et tout en confessant « que la question était des plus obscures, que le problème était, non pas seulement difficile, mais presque impossible à résoudre », ils constatèrent que le vaillant
Œdipe avait laissé aux griffes du sphynx capétien quelques lambeaux de son énigme. Œdipe ne fut pas dévoré pour cela; au contraire !.. . Le rapporteur, qui est un savant très aimable et d'un esprit rare, le combla de louanges bien méritées; mais, tout compte fait, on évalua à 500 francs les cartulaires qu'il redevait à l'Académie; et tout en le couronnant, on diminua d'autant sa récompense.
Malgré le léger déplaisir qu'ils ressentirent de ce petit rabais, les amis de Levesque furent bien heureux d'une distinction si précieuse. Il ne leur fut pas défendu d'espérer qu'un jour, dans la salle même où l'on venait de proclamer son nom, ils pourraient voir siéger parmi les maîtres de la sience le lauréat que de tels juges tenaient déjà en si haute estime.
Il n'en fut pas ainsi. Là devaient s'arrêter les travaux, les fatigues et les succès de cette vie laborieuse, à laquelle ni les épreuves ni les douleurs n'avaient manqué.
En 1855, après quelques années de mariage, en pleine jeunesse, en plein bonheur, Levesque avait perdu un fils en bas âge. Le souvenir de cet enfant, qui avait à peine vécu, ne l'a jamais quitté. Il en parlait souvent; il y pensait sans cesse. Dans des poésies que j'ai sous les yeux, qui ne manquent ni de force ni de grâce, cette douleur revient sous toutes les formes.
Plus tard, ce fut sa mère, puis une sœur bien-aimée, son frère enfin, auxquels il fallut dire adieu pour toujours.
En 1870, lorsque vint la guerre, sa femme et ses trois filles étaient avec lui loin de Paris. Il voulut y revenir seul. Il y resta pendant toute la durée du siège, faisant
son devoir dans la mesure de ses forces, et sans autres nouvelles des chères absentes que ces rares messages qui échappaient, par miracle, à la vigilance du vainqueur. De son père, il n'avait rien su. Le jour oii les portes de Paris furent ouvertes, il apprit une effroyable nouvelle. Le 16 octobre, trois mois auparavant, à Soissons, le vieux président Levesque avait été frappé, au chevet de sa fille malade, par un obus parti des batteries allemandes. Trois jours après, il était mort, sous une pluie de fer et de feu, dans un caveau de sa maison, oii ses serviteurs l'avaient emporté pour abriter son agonie. Il avait quatre-vingtquatre ans!...
Un si étrange malheur, mêlé aux désastres de cette année maudite, avait laissé dans l'âme de Levesque une mortelle douleur. Témoin inconsolable de la ruine de la Patrie, il sentait plusâprement peut-être qu'aucun d'entre nous cette amertume profonde que, pour les hommes de notre âge, aucun espoir ne peut adoucir.
Sa santé déclinait de jour en jour, et si ses forces, soutenues par une âme maîtresse d'elle-même, ont suffi jusqu'au bout à des travaux où il ne les ménageait guère, on sentait que, désormais, le moindre choc les devait briser.
Un soir, en revenant du Palais, où l'audience s'était attardée jusqu'à la nuit, il fut renversé par une voiture, et blessé gravement. La blessure guérit, mais non pas le malade. Cette mésa-venture vulgaire le laissa plus faible encore, plus souffrant et plus exposé à tous les maux. Sans que son intelligence perdît rien de sa verdeur, il dépérissait, il diminuait, il disparaissait, pour ainsi dire, à vue d'œil.
flO AVOCATS ET MAGISTRATS.
Le 20 mars 1883, il est mort comme il avait vécu, en chrétien et en sage; « doux envers la mort » comme il avait été doux envers la vie; laissant dans sa famille un vide que rien ne saurait combler, et dans le cœur de ses amis un inefTaçable souvenir.
Pour ceux qui l'ont connu de loin seulement, par ses discours, par ses écrits, par les dehors discrets que sa modestie laissait parfois entrevoir, puissent-ils trouver dans cette esquisse fidèle l'image durable d'un homme de bien et d'un homme de cœur, qui avait un rare talent et beaucoup d'esprit, qui valait bien plus encore que sa bonne renommée, et qui, suivant un mot célèbre, qu'il citait souvent, na pas rempli tout son mérite\...
BOINVILLIERS
Boinvilliers! Combien sommes-nous encore, au Palais, qui l'ayons connu, même dans sa vieillesse? Songez donc! il est né dans l'autre siècle, en 1799, sous le consulat de Napoléon Bonaparte, quelques semaines après le retour d'Egypte, quinze jours avant le 18 brumaire, et six mois avant Marengo ! Il a vu l'empire et l'empereur tout entiers, les Cent Jours, le Champ de Mai, — et le lendemain de Waterloo ! — En 1823, il plaidait dans le procès des sergents de la Rochelle. En 1830, il chevauchait dans l'état-major du général Lafayette. Candidat à la députation en 1832, sénateur dix ans après, il est mort fidèle au second Empire sous la troisième République; — et c'est près d'un siècle après sa naissance que je cherche dans les souvenirs de cette longue et belle vie quelques traits qui puissent en prolonger parmi nous la mémoire ^
M. Boinvilliers est né à Beauvais : mais il n'était pas
I. Erncsl-Éloi Boinvilliers, né à BeauvtTJs le 28 novembre 1799, mort au château de Beauval, près la Motte-Beuvron, le 12 mars 188G.
Picard pour cela; tout au plus un Picard d'occasion et de passage. Sa famille était de Versailles, où son père, avant 1789, avait débuté dans la carrière de renseignement.
En supprimant du même coup les ordres religieux et l'ancienne Université de France, la Révolution avait mis d'accord ces antiques ennemis et avait fait taire, pour un temps, leurs querelles séculaires. Sur les ruines illustres 'de la Sorbonne, de Port-Royal, de l'Oratoire et des Jésuites, la Convention avait créé partout des écoles centrales pour l'enseignement des lettres et des sciences. En 1799, M. Boinvilliers, le père, était professeur de « belles-lettres », comme on disait alors, à l'école centrale de Beauvais.
Bientôt après, quand les écoles centrales devinrent des collèges et des lycées, il fut nommé censeur du lycée de Rouen; plus tard, inspecteur de l'académie de Douai; et enfin, en 1800, membre de la troisième classe de l'Institut'.
C'était un écrivain laborieux, un humaniste savant, et, au sens le plus honorable du mot, un infatigable compilateur. Mais avant de se fixer dans les régions tempérées de l'orthographe et de la grammaire, cet esprit actif avait entrevu d'autres horizons et tenté de plus hasardeuses aventures. Outre un Manuel du républicain et un Code politique, où le jeune professeur se montrait le disciple enthousiaste et un peu bouffi de Jean-Jacques Rousseau, il composa, au plus fort de la Révolution,
1. Jean-Étienne Boinvilliers, né à Versailles le 3 juillet 1704, mort le 1" mai 1830.
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deux pièces de théâtre, une comédie, le « Marquis », et un drame, « la Fuite de Condorcet », qui furent représentés, diton, mais dont les titres seuls sont restés dans la mémoire de ses descendants.
Après ces courtes envolées, sa muse pédestre avait replié ses ailes et l'avait déposé doucement à terre, un peu contusionné toutefois et tout étourdi de cette équipée révolutionnaire, qu'il se promit de ne recommencer jamais.
On était aux premières années de ce siècle qui va finir. Il y avait alors, au fond du quartier Latin, une grande librairie classique dont la renommée a devancé celle des Belin, des Delagrave et des Hachette, qu'elle partage encore aujourd'hui. M. Boinvillers fut assez heureux pour trouver chez MM. Delalain une enviable hospitalité. Sous ce patronage puissant, il se mit résolument au travail, et, en quelques années, il devint un des savants ordinaires de la maison, un des ouvriers les plus utiles et les plus féconds de cette usine respectable. Grammaires, lexiques, prosodies, abrégés, manuels, anthologies latine et française, dans un espace de vingt ans il a publié plus de cent volumes, grands et petits, dont les titres seuls font frémir : Scribendi argumenta gallica ad usiim quintanorum ; Apollineum opus in gratiam professorum ; Apollinei operis carmina; Calendrier des enfants ou les Etrennes d'Esope; Cacographie, ou Recueil de phrases dans lesquelles on a violé à dessein l'orthographe des participes; Dictionnaire de tous les mots contenus dans Cornélius Nepos\... »
J'ai sous les yeux quelques-uns de ces livres redou-
tables, où, quand j'étais écolier, nos maîtres prenaient les devoirs de la semaine et les pensums des jours de sortie. Encore aujourd'hui, je ne peux m'empêcher de considérer avec respect leur frontispice légendaire, oii la grande et honnête signature d'Auguste Delalain s'enroule clans un paraphe compliqué, — que précède un avis aux contrefacteurs.
Sous la direction d'un tel père et à une telle école, le jeune Boinvilliers ne pouvait manquer de faire de bonnes études.
Je ne sais pas s'il apprit par cœur « tous les mots contenus dans Cornélius Nepos » ; et si, à la veille du jour de l'an, « les Etrennes d'Esope lui paraissaient la plus désirable des surprises.. . » mais il fut, comme on peut le croire, très fortement frotté de grec et de latin; et, quant au français, il en savait, en sortant de ses classes, beaucoup plus qu'il n'en faut aujourd'hui pour parler sans embarras la langue de la politique et du barreau.
La politique et le barreau ! C'est de ce côté que se tourna, de très bonne heure, son ambition juvénile; à vingt et un ans il débuta devant le tribunal de Versailles, et, en 1822, il se faisait inscrire au stage du barreau de Paris.
Alors grandissait dans la nation tout entière, mais surtout dans la bourgeoisie, ce soulèvement contagieux des esprits, ce tumulte d'écrits et de discours qui, à travers les malentendus les plus fâcheux et les plus étranges équivoques, devait aboutir à la Révolution de 1830.
La République n'était pas assez loin dans le passé pour que les espérances trompées et les feux mal éteints de la
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Liberté ne puissent se rallumer à la première étincelle, L'Empire venait de disparaître, laissant dans tous les yeux l'image de ses grandeurs, l'éblouissement de ses victoires, et le spectacle tragique de sa chute. De ces temps héroïques qui s'achevaient à peine , un peuple orgueilleux et mobile semblait avoir oublié les misères. Dans les imaginations ébranlées par tant de secousses, il s'était fait un grand vide où avaient disparu les échafauds de la Terreur, les hécatombes des grandes guerres, les chevauchées des deux invasions. Et, au-dessus de cette trouée silencieuse, il ne restait qu'une idole, un idéal populaire de gloire et de patrie, où se mêlaient, dans une vision confuse, les images vengeresses de la République et de l'empereur.
La République et l'empereur; la servitude et la liberté unies ensemble dans une fabuleuse légende, telle est la chimère, tel est le monstre politique qu'il faut avoir sans cesse devant les yeux, quand on veut juger beaucoup d'hommes de ce temps-là — et même certains hommes d'aujourd'hui. Qu'on relise les discours de Manuel ou les chansons de Déranger, partout l'impression est la même. C'est cette empreinte que reçut la jeunessse de Boinvilliers. 11 devait la garder toute sa vie. Il avait à peine vingt ansj qu'il était déjà mêlé à toutes les agitations des partis. ;.
C'est par des violences, par des trahisons, par des complots sans grandeur suivis de châtiments sans pitié, qu'aussitôt après la chute de l'Empire commença ce dangereux mouvement. 11 était propagé dans la bourgeoisie et dans l'armée par des agents redoutables ; les
sociétés secrètes, la charbonnerie, les veiites récemment importées d'Allemagne et d'Italie; les loges maçonniques enfin, qui depuis longtemps ne paraissaient plus être que des antiquités ridicules, mais dont le terrible réveil aurait pu faire prévoir l'étrange fortune et la future toutepuissance.
L'affaire des quatre sergents de la Rochelle fat le dernier et le plus tragique épisode de ces drames lugubres. Porté devant la cour d'assises de la Seine au mois d'août 1822, au moment oii le général Berton allait être décapité à Poitiers, et le colonel Caron fusillé à Strasbourg, tandis qu'une procédure formidable, menée par le procureur général Mangin, enveloppait Lafayette, le général Foy, Manuel, Laffitte et Benjamin Constant dans une redoutable complicité, ce procès mit le comble à l'irritation des esprits.
Goubin, Raoux, Pommier et Bories, le plus vieux de ces conspirateurs avait 27 ans. Leurs nombreux complices étaient, presque tous, plus jeunes encore.
L'avocat général de Marchangy soutenait l'accusation — Marchangy, l'auteur bizarre et chanson né de la Gaule poétique. Mais, dans cette occasion comme dans d'autres, on vit que le même homme peut être à la fois un orateur éloquent et un écrivain ridicule. Marohangy, le Gaulois, ne fit rire personne '....
Si l'on veut voir un monument imposant des passions politiques de cette époque, il faut lire ce réquisitoire implacable, œuvre d'un esprit étroit et robuste que rien