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n'arrête dans sa marche, que rien ne détourne de son but. L'histoire des sociétés secrètes y est tracée de main de maître; et — s'ils ne savaient pas tout par eux-mêmes, — nos politiques d'aujourd'hui pourraient y trouver d'utiles leçons. Ces affiliations invisibles et ces menées souterraines, qui couvrent toute l'Europe, se trouvent dévoilées avec une méthode merveilleuse dans cette vaste harangue, où la passion ne fait que prêter à la logique un accent plus impérieux et plus convaincu. C'est à peine si, dans ce sombre discours, on sent passer, par instants, quelques lueurs de pitié pour la jeunesse et le courage des coupables. Le châtiment terrible qui les attend n'est, pour l'orateur, qu'une expiation nécessaire; un exemple mémorable que commandent le bien de l'Etat et le salut de la monarchie.
Au banc de la défense, on voyait des avocats déjà fameux, d'autres qui l'allaient bientôt devenir. Ils auraient eu mauvaise grâce à décliner ce devoir. Tous, ou presque tous, étaient affiliés aux sociétés secrètes dans lesquelles leurs clients étaient enrôlés. Quelques-uns d'entre eux étaient des dignitaires de la charbonnerie, des membres de la haute-vente qui tenait les fils de tous ces complots.
Malgré les louanges suspectes qui leur ont été jadis prodiguées, il est permis de penser que cette situation équivoque avait gêné leur éloquence. En relisant leurs plaidoieries, je ne trouve ni dans les lourdes déclamations de Barthe, ni dans l'argumentation sèche et terne de Merilhou, ni dans les minces élégances de Berville, l'émotion et le mouvement qui, à travers le temps, fait revivre.
souvent de bien plus loin, certains orateurs et certains discours.
Boinvilliers et Chaix d'Est-Ange étaient les plus jeunes des défenseurs; et, comme leurs clients, presque des enfants. Ils défendaient, l'un un soldat, l'autre un sergent, accusés (dans ce temps-là c'était un délit) de n'avoir pas révélé le complot dont ils avaient reçu la confidence. Le soldat s'appelait Bicheron, le sergent s'appelait Cochet.
Cochet n'avait pas l'àme romaine, et, dans cette dangereuse aventure, il n'avait pas joué le rôle d'un héros. Embauché par surprise, à la première alerte le pauvre garçon avait lâché pied. Pris de peur, il n'avait su ni parler à temps ni se taire à propos; et, comme il advient souvent, en politique, à de plus habiles que lui, des deux côtés à la fois on le considérait comme un traître.
Boinvilliers présenta sa défense. Je n'en ai pu retrouver aucune trace ; mais, soit qu'il eût été choisi par l'accusé, soit qu'il eût été désigné d'office, c'était pour un si jeune homme un grand honneur de tenir sa place dans ce mémorable procès, à côté des avocats les plus renommés, et d'avoir été jugé digne de cet illustre voisinage.
Quant à Chaix d'Est-Ange, il anima ces mornes audiences par un enfantillage audacieux qui fit passer dans cette tragédie un éclair de gaîté cruelle. Il avait alors vingt-deux ans. « Lui aussi, il était membre d'une société secrète. Lui aussi, il était franc-maçon!... » il le disait, du moins.... Et tirant tout à coup de sa grande robe noire un petit poignard, il se mit, en plaidant, à le brandir avec une véhémence comique devant les jurés stupéfaits; se moquant ainsi, à la fois, et des rites innocents de ces
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mystérieuses pagodes, et de la naïveté du pouvoir qui, disait-il, se laissait efTrayerpar de si risiblesépouvantails.
Presque seul, entre les violences pompeuses de l'accusation et les ardeurs embarrassées de la défense, un homme reste, à mes yeux, le représentant véritable de la raison, de la justice et de Thumanité. Le président de Monmerqué était un magistrat jeune encore; de vieille souche parlementaire; royaliste loyal et sage; lettré délicat et sagace.
Il dirigea ces formidables débats avec une gravité, une prudence, une droiture d'esprit et de cœur singulières; trouvant à chaque incident le mot juste et prompt qui coupait court aux violences inutiles; arrêtant avec fermeté les prétentions hautaines de l'accusation et les bravades théâtrales de la défense; confisquant avec une bonhomie paternelle le petit couteau du jeune Chaix d'Est- Ange; laissant voir sans affectation et sans faiblesse la compassion profonde que lui inspiraient les accusés; montrant enfin, dans une occasion si difficile, la parfaite image d'un honnête homme, d'un bon citoyen et d'un vrai magistrat.
Je ne sais pas si, en allant à l'audience, Boinvilliers avait mis, lui aussi, son poignard dans son dossier. Dans tous les cas, il eut le bon goût de l'y laisser et de n'en rien dire. Mais il n'est guère permis de douter que, dès cette époque, le jeune avocat ne. fût engagé dans des liaisons politiques assez hasardeuses. A vingt-cinq ans, ce n'est pas un crime sans excuse; et de plus aventureux sont revenus de plus loin. La Société « Aide-toi, le ciel t'aidera », dont il était un membre très actif, n'était pas,
après tout, une société secrète; elle guerroyait au grand jour, dans la presse, à la tribune des deux Chambres, à la barre des tribunaux. Les malentendus les plus singuliers y rapprochaient des hommes qu'allaient séparer bientôt les plus implacables dissentiments; et, à la distance où nous sommes, il est difficile de distinguer nettement les secrètes visées de chacun, clans une association politique qui comptait parmi ses chefs Jules Bastide, Godefroy Cavaignac... et M. Guizot!
Dans cette phalange de toutes armes, Boinvilliers escarmouchait aux avant-postes, plaidant et bataillant contre les « gens du roi », pendant que d'autres prodiguaient ailleurs les manifestes et les harangues.
Les occasions ne manquaient pas à son ardeur. Aux conspirations et aux procès tragiques des premières années avaient succédé les émeutes, les échauffourées et les bagarres de carrefours. L'année 4827 fut particulièrement agitée. Après les obsèques tumultueuses du duc de Larochefoucauld, les funérailles épiques de Manuel.
Qui se soucie de Manuel, aujourd'hui?... Il fut pourtant, pendant plus de dix ans, le héros et l'idole de la bourgeoisie de Paris. Lorsque, en 1823, il avait été expulsé de la Chambre des députés, le sergent citoyen qui refusa de le prendre au corps fut, — après lui, — pendant tout un mois, le personnage le plus populaire de France. On vendait chez les libraires le portrait du « brave Mercier ». Les députés de la Gauche allaient, par groupes, s'inscrire à sa porte. . . . Et, quant au colonel de Foucault, il est passé tout droit à la postérité, chargé de ces mots légendaires : « Gendarmes, empoignez Monsieur Manuel! » Un pareil
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homme, qui était à la fois un conspirateur prudent et un orateur redoutable, ne pouvait pas s'en aller en terre comme un autre. Il se fît beaucoup de tapage à ses obsèques. Son cercueil fut pris et repris, emporté d'assaut, comme une citadelle. Les étudiants et les gendarmes en vinrent aux mains; et tandis qu'en tête du cortège, les meneurs de cette apothéose déclamaient impunément de violents discours, les traînards de l'arrière-garde se faisaient ramasser par la police à la porte du cimetière. Un de ces comparses obscurs s'appelait GhaufTard, et Boinvilliers plaida pour lui. Malheureusement le procès et la plaidoirie ne firent pas tout le bruit qu'ils auraient pu faire. Les esprits étaient ailleurs. Il venait de paraître une brochure qui contenait le récit éloquent de cette journée, avec une biographie de Manuel, où l'on parlait de « son expulsion triomphale », et oii l'on ne ménageait ni le gouvernement ni les gendarmes. L'écrivain téméraire fut traduit en justice. C'était un petit journaliste, protégé de Laffîtte et de Déranger; un jeune Provençal à la tête chaude; élégant et plein d'esprit; d'une singulière beauté; à qui rien ne manquait [)Our « traîner tous les
cœurs après soi... ». Il s'appelait François Mignet' Mau-
guin — lui-même — s'était chargé de le défendre; et son acquittement « triomphal » comme l'avait été l'expulsion de Manuel, fît bien du tort à ChaufFard et à son jeune défenseur.
Il est rare qu'un gouvernement attaqué par tant de
I. Mignet, compatriote do Thiers et son ami; historien très remarquable; membre de TAcadémio française et secrétaire perpétuel de rAcadémiodcs sciences morales et politiques.
côtés à la fois demeure jusqu'au bout maître de lui-même. Ayant contre lui presque toute la jeunesse, et, il faut bien le dire, presque toute Tintelligence du pays; séparé de ses vrais amis par des défiances obstinées; mal servi par des ministres à courte vue, le pauvre roi crut tout sauver par un acte de vigueur. Mais un coup de tête n'est pas un coup d'État, et l'on sait comment celui-ci échoua.
Boinvilliers avait-il prévu et souhaité ces extrémités? Je l'ig-nore; mais une fois la lutte engagée, il prit bravement le fusil et fut, en juillet 1830, un des vainqueurs « des trois glorieuses journées » ; peut-être même, comme on l'a dit sans rire, un des aides de camp de Lafayette ! . . . Plus tard, conseiller d'État et sénateur de l'Empire, il devait se rappeler quelquefois avec étonnement ce souvenir lointain de sa jeunesse.
Quoi qu'il en soit, à se jeter ainsi dans la bataille, il avait plus à risquer que beaucoup d'autres; car, si jeune qu'il fût alors, ce bouillant politique était, depuis assez longtemps déjà, le plus aimé des maris et le plus tendre des pères. A peine sorti de ses classes, il s'était épris d'un ardent amour pour une jeune cousine, aussi bonne que belle. Il avait vingt-deux ans lorsqu'il l'épousa, et cette honnête idylle devint l'heureuse histoire de toute leur vie. Jamais affection plus profonde et plus fidèle n'unit deux cœurs plus purs et qui aient mieux mérité leur bonheur.
J'ai lu quelque part que, le 30 juillet 1830, après la victoire, en compagnie de Cavaignac, de Bastide et de quelques autres victorieux, Boinvilliers avait été trouver au Palais-Royal le duc d'Orléans : « Prince, demain vous serez roi... ». Et, après cette prophétie à bref délai, le
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jeune avocat aurait fait subir au prince un interrogatoire hautain sur la façon dont il entendait traiter l'Europe et gouverner la France. C'est Alexandre Dumas qui raconte cette entrevue dans ses Mémoires, et c'est sur la foi de ce grand témoin que M. Louis Blanc a fait entrer cette légende dans son histoire!
Un écrivain moins prévenu aurait pu avoir à cet endroit quelques scrupules. La forme seule de ce monologue surprenant, et la réminiscence shakespearienne qui ouvre la scène, auraient pu le mettre en défiance contre l'imagination merveilleuse du grand conteur. Quelques recherches sommaires sur le caractère du duc d'Orléans et sur celui de son interlocuteur auraient fait le reste. Mais quoi?... Puisque c'est Alexandre Dumas qui l'a dit, il faut bien le croire. Qui de nous a jamais douté de l'histoire de Monte-Cristo et des aventures des trois Mousquetaires?...
Dans tous les cas, si M. Boinvilliers fut, ce jour-là, le conseiller très inattendu du nouveau roi, il ne fut, le lendemain, ni son courtisan ni son ministre. Ses opinions, ses relations et ses engagements politiques lui auraient ouvert l'accès des plus hauts emplois. Il n'en est aucun que n'eussent honoré son caractère et sa droiture, aucun auquel son mérite ne lui eût donné le droit de prétendre. Mais il voulut rester avocat. Dans ce grand barreau que Barthe, Mauguin, Mérilhou, Berville et Dupin l'aîné venaient de quitter, maisoii grandissaient Philippe Dupin, Chaix d'Est-Ange, Paillet, Delangle, Marie, Liouville, Jules Favre et Berryer, il sut se faire dans les premiers rangs une place; bientôt sa vive intelligence des affaires, son ardeur au travail et son talent justifièrent la renommée
qu'il avait due, d'abord, aux engouements de la politique et à la faveur d'un parti.
A. ses amis d'autrefois, il ne refusa jamais son dévouement désintéressé ni l'appui secourable de sa parole. Mais entre eux et lui, il y avait un malentendu que sa loyauté s'est toujours efforcée de faire disparaître. Bien qu'il fût permis peut-être de s'y tromper, Boinvilliers n'avait jamais été républicain; et même au lendemain des événements de 1830, il ne se sentait aucun goût pour le devenir.
En 18-31, il le déclarait hautement aux électeurs de Joigny, en leur demandant leurs suffrages; et peu de temps après, il disait, dans un discours où je ne voudrais pas voir une prophétie : « La République ne serait qu'une tentative funeste au profit de l'étranger; elle conduirait la France à périr dans les misères et dans les querelles sans nom du Bas-Empire... ».
Il n'y avait là, de sa part, ni défection, ni apostasie, mais le sentiment réfléchi d'un esprit sincère et d'une âme désintéressée ; car, à la royauté nouvelle, il n'a jamais rien demandé. Il ne paraît pas que la politique du grand et bon roi Louis-Philippe ail contenté son patriotisme exigeant, et il ne prêta jamais à la dynastie de 1830 qu'une déférence résignée qui laissait une large place aux boutades de sa querelleuse indépendance.
Capitaine de la garde nationale, il combattait vaillamment les émeutes. Son sabre rentré dans le fourreau, il gourmandait durement le Pouvoir et les ministres.
C'est ainsi que, sans avoir été jamais élu député, il traversa les dix-huit années de ce règne heureux et sage,
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dans cet état de malaise politique que bien d'autres ont connu, entre un gouvernement qui n'avait pas ses sympathies et des partis qui n'avaient pas sa confiance.
En 1838, un procès retentissant l'avait mis aux prises avec un rude adversaire.
Le généra] Bugeaud était un vieux soldat des guerres de l'Empire, un officier intrépide et sagace, un administrateur intègre; et, dès cette époque, une des figures les plus originales et les plus puissantes de notre temps.
Gouverneur de la citadelle de Blaye pendant que la duchesse de Berry y était détenue; élu ensuite député dans son pays de Dordogne, il avait été nommé, en 1836, au grade de lieutenant-général.
Envoyé aussitôt en Afrique, il avait mené contre Abdel-Kader une courte et vigoureuse campagne où le grand homme de guerre s'était révélé par les plus heureuses entreprises.
L'année suivante, l'Afrique était dans un état des plus critiques. La première expédition de Constantine venait d'échouer, et l'émir tenait partout la campagne. — Bugeaud fut envoyé dans la province d'Oran, avec une mission mal précisée et des pouvoirs mal définis. Autorisé à négocier sans l'assentiment du gouverneur général, et à combattre sans le concours du commandant de la province, il n'était, à vrai dire, le supérieur ni le subordonné de personne, et cette situation équivoque suffisait à lui susciter de graves embarras.
Il faut ajouter que ce nouveau venu n'avait ni le commandement aimable ni l'obéissance commode. De grands
services, d'éclatants succès n'avaient pas encore popularisé ses défauts; et sa bonhomie cassante, sa familiarité hautaine, sa franchise intempérante et sa verve gasconne devaient lui faire des ennemis très attentifs aux fautes qu'il pouvait commettre.
Après avoir guerroyé pendant quelques mois, tout à coup, à tort ou à raison, il conclut avec Abd-el-Kader le fameux traité de la Tafna, qui faisait à l'émir des avantages auxquels il semblait lui-même assez loin de s'attendre.
Le général de Brossard commandait alors la province d'Oran ; et un juif véreux l'avait compromis dans un des marchés que l'exécution du traité rendait nécessaires. Bugeaud l'avait sommairement relevé de son commandement et renvoyé en France. Au mois d'août 1838, le général révoqué comparaissait, à Perpignan, devant un conseil de guerre, et il avait chargé Boinvilliers de le défendre.
C'était le rapport du général Bugeaud qui servait de base à l'accusation. C'est contre le général Bugeaud que furent dirigées les représailles de la défense.
Cité comme témoin, il parvint, par la maladresse impétueuse de ses explications, à se donner, dans cette affaire déplaisante, un rôle fâcheux que personne ne songeait sérieusement à lui prêter.
Il trouva, du moins, dans Boinvilliers, l'adversaire le plus loyal et le plus généreux. A l'audience, comme le pauvre grand soldat s'empêtrait dans des raisonnements obscurs, où sa colère l'empêchait de se reconnaître :
« Le général ne comprend sans doute pas, s'écrie le
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défenseur, tout ce qu'il y a de faux dans la position qu'il a prise.
— Ah ça! je ne puis donc pas parler?
— En continuant ce débat, vous vous placez dans la situation la plus fausse du monde. »
Et comme le président, éprouvant la même gêne que le défenseur, priait le témoin d'abréger : « Je vous dis que j'aurais déjà fini, répliqua brusquement Bugeaud, si vous ne m'aviez pas interrompu. J'avais bien des choses à dire, mais je me tais, puisque vous m'ôtez la parole ».
A travers les froissements les plus violents et les chocs les plus durs, il y a toujours un point par où de certains caractères très droits et très sincères semblent se toucher entre eux et se reconnaître :
« Le défenseur, s'écriait Buçreaud dans une autre audience, m'a attaqué dans mon honneur, qu'il a si bien défendu chez le général deBrossard. Je demanderai d'être traduit devant un conseil de guerre, et je ferai choix de M. Boinvilliers pour me défendre, car j'ai admiré son beau talent »
Le général de Brossard fut acquitté.
Après la révolution de 1830, M. Boinvilliers était devenu l'avocat de la ville de Paris. C'était le temps oui commençaient, par des essais prudents, ces grands travaux qui, plus tard, devaient prendre dans les affaires, et même dans la politique du pays, une large place.
Par une assez piquante rencontre, les adversaires que l'avocat de la ville trouvait le plus souvent à la barre étaient de sa famille ou de sa proche intimité. C'était Ganneval, le frère de sa chère femme, — le beau Ganne-
val, — comme nous disions; un des avocats les plus aimables que les gens de mon àg-e aient eu pour camarade et aient encore, grâce à Dieu, pour ami.
C'était Baud, disputeur agile et allègre, plein d'esprit et d'entrain, jouant d'une main alerte, le sourire sur les lèvres, avec les plus lourdes affaires et les chiffres les plus accablants; toujours debout, toujours en mouvement; amusant les jurés de ses intarissables saillies, harcelant son grand confrère de ses insupportables malices.
C'était un spectacle curieux de voir aux prises ces deux athlètes si différents l'un de l'autre : l'hoplite et le vélite du barreau. Quand Baud s'arrêtait, se posait un instant, Boinvilliers se levait gravement. Il plaidait, il discutait, il s'animait, il foudroyait de son éloquence, il écrasait de sa pitié ce futile adversaire. Puis, quand il le croyait étourdi par ses coups, il étendait le bras lentement, comme pour le saisir et l'achever — Mais l'autre était déjà loin. Il avait repris son vol et bourdonnait à distance
Pendant vingt ans, Boinvilliers eut, au Palais, une clientèle importante qu'il devait à son talent, à son caractère bienveillant et loyal. Il eut tous les honneurs que l'estime et l'affection de ses confrères lui pouvaient donner. Elu membre du Conseil de l'Ordre en 1839, il y siégea pendant treize ans sans interruption, jusqu'au jour où il quitta le barreau pour se donner tout entier à la politique.
Un honneur plus grand encore lui était réservé. Au mois de juillet 1848, il fut élu bâtonnier. Il avait pour prédécesseur Baroche, et ce fut Gaudry qui lui succéda.
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Il m'est resté de cette époque de sa vie un souvenir qui le fait bien connaître. Un jour, il était bâtonnier depuis quelques mois seulement, je m'en allais au Palais la tète basse, le cœur gros, l'esprit occupé de quelque exorde en souffrance, et portant sous mon bras deux ou trois minces dossiers, — toute mon éloquence, toute ma fortune de la saison. — Je longeais la rue de Choiseul, où demeurait mon grand confrère ; et, comme je passais devant sa porte, il montait en voiture... en fîacre.
« Mon cher camarade, je vous emmène, » me dit-il avec cet air de bonhomie grandiose qui donnait à sa bienveillance une si originale solennité. — Et, après quelques cérémonies respectueuses, me voilà près de lui, assis sur le bord de la banquette, et me faisant plus petit que je n'étais encore. Chemin faisant, je crus qu'il était de bon goût de le complimenter sur sa dignité nouvelle. Il m'interrompit aussitôt : « Oui, bâtonnier... et bien étonné de l'être. Voyez un peu; je ne suis pas un jurisconsulte, comme Duvergier. ... — Oh ! Monsieur le bâtonnier ! . . . — Ni un orateur comme Chaix d'Est- Ange.... — Oh! Monsieur le bâtonnier!... — Ni un homme d'afTaires comme Liouville... — Oh! Monsieur le bâtonnier!... — Ni un lettré comme Duval... — Oh! Monsieur le bâtonnier!... — Non, non, je me connais bien, allez!... » Et voilà mon digne bâtonnier me donnant, l'une après l'autre, toutes les raisons pour lesquelles il ne le devait pas être!... — Ces raisons ne valaient rien; mais je n'en étais pas moins au supplice. Il ne voulut pas, ou il ne parut pas s'en apercevoir; et, arrivés dans la salle des Pas-Perdus, il me quitta en me donnant une de ces grandes poignées de
main royales et familières dont j'avais quelquefois souri comme d'autres, mais dont, ce jour-là, je fus touché jusqu'au fond du cœur.
Comme il faut peu de chose pour se faire aimer! Jamais, depuis quarante ans, je n'ai oublié cette rencontre, cette bienveillance touchante d'un ancien et d'un maître pour un confrère bien obscur; cette modestie expansive dont je n'ai jamais un instant mis en doute la sincérité. De ce jour-là je me suis pris à aimer l'homme lui-même sans que, à mes yeux, le mérite de l'avocat ait souffert de ce qu'il m'avait dit la moindre atteinte.
En se faisant une si petite place parmi les avocats de son temps, l'excellent bâtonnier se trompait. En se comparant à d'autres, il aurait pu, sans trop d'orgueil, se trouver l'émule des plus grands, et l'égal des meilleurs.
Ce qui lui a manqué, peut-être, c'a été de ne pas oublier à temps le langage et les modes de sa jeunesse. Chaque époque a son éloquence, et rien ne vieillit aussi vite que l'éloquence des procès. Il avait gardé dans les plis de sa robe quelque reste des somptuosités oratoires de M. de Marchangy, des élégances attardées de Bonnet et d'Hennequin. La parole ne s'ajustait pas toujours assez étroitement à la pensée ; le geste était quelquefois un peu large pour le discours. On y sentait, par endroits, quelques vides... et sa grande voix creuse faisait parfois l'effet d'un écho dans une caverne.
Léon Duval, — qui n'épargnait personne, — s'est moqué un jour de la Manche oratoire de Boinvilliers; et le mot est resté, avec beaucoup d'autres qui atteignaient les plus illustres. Cette méchanceté pittoresque ne man-
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quait pas, après tout, de justesse, — et Boinvilliers luimême en a dû rire. — Ce qu'il disait était simple et juste; mais ce qui ne l'était pas toujours, c'était sa manière de le dire. Il avait une façon de vous appeler mon camarade, qui mettait entre vous et lui de prodigieuses distances; et quand il serrait la main du plus obscur d'entre nous, on aurait cru voir un consul romain scellant un traité de paix avec un barbare.
La révolution de 1830 avait trouvé Boinvilliers jeune et ardent, libéral fougueux, montant la garde, entre Dastide et Recurt, derrière les barricades de juillet. La révolution de 1848 le retrouvait mûri par l'âge, assis au Conseil de l'Ordre des avocats entre Gaudry et Berrver, et calmé, du côté de la liberté, par d'amers désenchantements.
Des chimères politiques de sa jeunesse, une seule était restée, qui allait bien à la tournure épique de son esprit; c'était l'idéal naïf et persévérant d'une France invincible et unie, dominée par un héros, faisant à la gloire le sacrifice de la liberté, et donnant ses lois, ses idées et ses mœurs, à l'Europe — pénétrée de reconnaissance.
C'est bien là le fond généreux d'épopée patriotique qui se trouve dans ses écrits, dans ses discours, dans ses manifestes électoraux d'après 1830. Plus clairement encore, dans ses discours de bàtonnat, oh voit passer à travers quelques nuages, et poussées par d'assez grands souffles d'éloquence, les espérances prochaines dont Vidée napoléonienne berçait alors ses croyants et ses fidèles.
« L'histoire ne date les révolutions que du jour oii elles
finissent... », disait-il aux stagiaires de 1848. « Du sein des sociétés ébranlées surgit une pensée de résistance et de sagesse.... »
Puis cette confession pleine de candeur — que d'autres nous rappellent aujourd'hui — : « Notre jeunesse s'est passée à combattre le pouvoir. Je crois que le temps est venu où les âmes fortes doivent s'occuper de le défendre.... »
Et il le croyait si bien que, deux ans après, il saluait le matin du 2 décembre comme l'aurore un peu froide, mais brillante encore, de l'ère triomphale qu'il avait rêvée.
Deux fois, de 1830 à 1848, Boinvilliers avait sollicité vainement les suffrages des électeurs. En 1849, il fut élu, à une forte majorité, député du département de la Seine à l'Assemblée législative.
Rapporteur de la loi sur la convocation de la haute cour à Versailles et de la loi sur les clubs; chargé sans cesse de travaux importants dans les grandes commissions de l'Assemblée; partout il donna la mesure de son caractère conciliant et courageux, de son esprit éclairé, de son jugement droit et sûr.
J'ignore si Boinvilliers prit une part bien active aux manœuvres qui ont préparé le coup d'Etat de Louis Bonaparte. S'il en était ainsi, je ne lui en ferais ni un mérite ni une injure. Nous vivons dans un temps oii la morale politique n'a ni lois assurées ni règles certaines. Aux yeux de bien des gens, les crimes et les folies de la veille ont pour excuse les folies et les crimes du lendemain. On peut dire seulement que si, en préparant et en
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soutenant l'Empire, Boinvilliers a cru assurer à la France cette grandeur souveraine fjue son patriotisme avait rêvée, nous avons tous, avec lui, payé chèrement cette erreur.
Au mois de décembre 1851, il fut appelé dans la commission consultative d'oii sortit le conseil d'État de l'Empire. Conseiller d'Etat bientôt après, plus tard président de trois sections différentes, en 1864, il était nommé sénateur.
Si jamais un homme dut croire au bonheur, c'est Boinvilliers à cette époque de sa vie. Il était arrivé, par son travail et par son mérite, à la situation la plus enviable. Les dignités dont il était revêtu remplissaient toute son ambition*, et sa petite fortune suffisait à ses désirs. Autour de lui, dans un domaine agrandi et fertilisé par ses soins, il voyait se presser une famille nombreuse où deux générations en pleine jeunesse, en pleine beauté, continuaient la forte lignée de sa patriarcale descendance; et deux fils dignes de lui se tenaient à ses côtés, comme les compagnons respectueux et vigilants de sa robuste vieillesse.
Dans l'état politique du pays, tout semblait répondre aux espérances de ses jeunes années et aux vœux de toute sa vie. La France, victorieuse et libératrice, prospérait sous un maître dont aucune faute irréparable n'avait encore dérangé la fortune. Rien ne l'empêchait de croire que sa chère patrie était pour longtemps l'arbitre du monde, et que, dans le même siècle, la même race lui avait donné pour souverains deux grands hommes....
1. Grand-officier de la Légion d'iionnour. membre du Conseil de l'Ordre de la Légion d'honneur, membre du Conseil général du Loiret.
Ce beau rêve dura peu, et la guerre de 1870 fut pour lui un terrible réveil. Aux calamités publiques, qu'il ressentit plus que personne, vinrent s'ajouter, année par année, deuil par deuil, tous les malheurs que la providence lui avait pendant si longtemps épargnés.
Un de ses fils n'était pas marié. En 1870, dès le début de l'invasion, et bien qu'il eût passé l'âge où l'on fait la guerre, il s'enrôla comme simple soldat dans l'armée qui défendait les abords de Paris. Il fit son devoir avec une muette intrépidité, sans accepter aucun grade, sans vouloir aucune récompense, sans une défaillance pendant la lutte, sans une plainte après la défaite.
J'ai raconté ailleurs cette histoire'.
• Mais la guerre ne prend pas d'un seul coup tous ses morts. Deux ans après, ce fils bien-aimé succombait lentement, auprès de son père, aux fatigues et aux souffrances qu'il avait stoïquement supportées.
Après celui-là, d'autres, et d'autres encore. Après les jeunes filles, les jeunes mères, qu'une admirable tendresse défendait vainement tour à tour; et, au milieu de tous ces deuils, l'aïeul restait debout, témoin invincible et désolé de ces inconsolables tristesses.
Quelques années après la guerre, Boinvilliers revint au Palais. Le stagiaire de 1820, le bâtonnier de 1848 reprit son rang, après les jeunes, sur notre tableau. Il essaya de plaider encore, pour occuper son ennui, pour tromper son chagrin; sans doute aussi pour obliger d'anciens clients qui se souvenaient de son éloquence, et