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Discours à l'ouverture des Conférences

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d'anciens amis qui ne voulaient pas confier à d'autres leurs secrets.

Rien n'est plus triste que ces révoltes inutiles contre le temps, et ces retours tardifs dans un monde qui ne vous connaît plus... oii votre visage est oublié, où votre nom, si l'on s'en souvient encore, éveille à peine la curiosité distraite de quelque survivant d'autrefois. Heureux si, en vous entendant nommer au passage, des jeunes gens ne disent pas, sans»se retourner : « Je le croyais mort depuis longtemps »

Je crois bien que j'ai été, au Palais, son dernier adversaire. C'était en 1875. Il s'agissait d'un procès de séparation de corps assez bizarre entre deux vieux époux ; et il plaidait pour un de ses contemporains, un septuagénaire comme lui!... Le plaideur ne sut pas attendre la fin de la procédure. Il mourut pendant les vacances ; et Boinvilliers perdit son dernier client, au moment oîi, peut-être, il allait gagner son dernier procès.

Il avait acheté en 1848, près de la Motte-Beuvron, un domaine que possédait alors son frère. Il s'était attaché avec une sorte de passion compatissante à cette contrée misérable, malsaine, couverte alors de marais et de bruyères. Au temps de ses grandeurs, il avait attiré sur cette terre ingrate l'attention et les faveurs du souverain. Cet avocat laboureur avait, lui aussi, ses utopies agricoles. Celles-là sont moins dangereuses que d'autres pour le pays. Il obtint du gouvernement de l'argent; il obtint des routes; il obtint un canal. X l'entendre, il aurait fini par faire de la Sologne un grenier d'abondance, et de la Motte-Beuvron le chef-lieu d'une petite Beauce.

En attendant, il fut le bienfaiteur et le patriarche de cette pauvre contrée, qui lui rendit en affection et en respect tout le bien qu'il lui avait fait. Son fils Ernest fut, tant qu'il vécut, le maire perpétuel de la Motte. Quant à lui, il était le conseiller général immuable du canton, et le président nécessaire de tous les comices agricoles. Il n'était, à dix lieues alentour, bœuf ou génisse de bonne maison qui ne fût couronné par ses mains et complimenté par cette voix éloquente.

C'est à cette retraite paisible qu'il est allé demander l'allégement de ses chagrins et l'oubli de ses grandeurs. Jusqu'aux derniers jours de ses quatre-vingt-six ans, il avait conservé les habitudes, les goûts, presque les forces de sa jeunesse. A voir de loin ce grand vieillard maigre et droit , marcheur infatigable , chasseur intrépide , enjamber, le fusil sur l'épaule, les ajoncs et les genêts; à observer au passage ces traits mélancoliques et sévères, qu'éclairait parinstant un large rire silencieux, un étranger aurait cru voir le vieux Trappeur de Cooper, profilant sur l'horizon de la prairie sa silhouette imposante. Mais les gens du pays ne s'y trompaient pas, et la figure légendaire du châtelain de Beauval leur était une rencontre toujours bienvenue.

Quand il mourut enfin, presque debout, entouré de tous les siens, en paix avec Dieu, envisageant la mort avec la tranquillité d'une âme accoutumée à penser par delà cette vie, — un char de campagne, traîné au milieu d'une foule respectueuse par ses serviteurs et par ses fermiers, le conduisit au cimetière de la commune où il repose entre sa femme et son fils.

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Des funérailles rustiques, sans discours, sans fanfares, sans autre maîtrise que les chantres de sa paroisse, sans autre escorte guerrière que les pompiers de son village, tels furent les derniers honneurs rendus à ce personnage consulaire qui avait porté de si hautes dignités sans en concevoir aucun orgueil, qui avait rempli de grands emplois sans jamais songer à sa fortune, et qui, après avoir vu de près les splendeurs, les révolutions et les ruines d'un siècle tout entier, avait achevé dans la solitude et dans le silence une vie fatiguée des vains hruits et des agitations inutiles de ce monde.

« Domum mansit; lanam fecit... » Quand je songe au vieux camarade, au digne confrère dont je voudrais faire revivre ici quelques traits, je ne sais pourquoi la belle épitaphe de la matrone romaine me revient obstinément à la pensée : « Elle resta au logis et fila de la laine ». Il vécut au Palais et plaida ses affaires. N'est-ce pas là, en effet, le résumé tranquille de toute sa vie, et Félog-e discret qui convient le mieux à sa mémoire?

Rien de plus simple, de plus droit, de plus uni que cette existence paisible. Il semble que tout, — jusqu'à son nom, — y ait été arrangé d'avance à son goût et à son gré, pour faire moins de bruit et tenir moins de place. Da, le jour de sa naissance; le jour de son baptême, Benoît — Yoilà tout; et c'était assez, car c'a été le nom respecté d'un homme de bien et d'un homme de cœur, le nom d'un avocat de grand savoir, de beaucoup de talent et d'un rare mérite.

1. Notice lue à rassemljléc générale de l'Association des anciens Secrétaires de la Conférence des Avocats, le 22 décembre 1892.

A le voir si appliqué à sa besog^ne, si exact à son devoir, si attentif à ses procès, qui aurait pu croire que l'homme ne fût pas là tout entier? avocat de la tète aux pieds, tout d'une venue et tout d'une pièce, sans un intervalle, sans un joint par oii les distractions du monde et le libertinage de l'esprit pussent pénétrer dans cette forteresse professionnelle, dont le Code civil et le Code de procédure, comme deux sentinelles vigilantes, semblaient garder les accès et défendre les approches.

Je voudrais cependant franchir cette enceinte ; voir, au delà de cette porte close, ce qui se passait dans cette vie si bien fermée, dans cet esprit circonspect et solitaire que nous n'avons connu que par un côté ; aller au fond de ce cœur fier et timide qui, même à ses affections les plus chères, n'a jamais prêté toutes ses richesses et ne s'est jamais livré qu'à demi. C'est ce qu'on appelle aujourd'hui faire de la psychologie, étudier un état (Came. On écrit avec cela des drames naturalistes et des romans documentés, comme si les noms étaient tout, et comme si les grands mots remplaçaient les grands œuvres...

La vie de Benoît Da n'est ni un roman ni une comédie; c'est une histoire, une histoire vécue, comme on dit encore; très honnête et très simple, pleine de beaux exemples et d'utiles leçons, où ne manquent même ni les contrastes ni les surprises.

Cet homme si correct et si droit, si invariable et si solide, est né dans un moulin à vent, — ou tout proche — Son père et son grand-père étaient des meuniers faisant de blé farine; race de Picards honnêtes et tenaces, âpres

au travail plus qu'au salaire, et qui, en deux g-énérations, n'avaient pas eu le talent de faire fortune.

Quand il vint au monde, à Chambly, au mois de mai 1813, son père était marié depuis trois ans avec la fille d'un gros fermier. Un fils était déjà né de ce mariage. Celui-là, par droit d'aînesse, s'appelait César...

Comment le digne meunier, devançant le siècle, avait rêvé de faire de ses enfants des bacheliers et des savants, je l'ignore. Toujours est-il que, quand ils commencèrent à grandir, il les envoya tous les deux à Paris dans une pension renommée. Là ils suivirent les cours d'un collège qui a changé de nom presque aussi souvent que la France a changé de gouvernement. Un peu avant, c'était le lycée Fontanes; un peu après, c'était le lycée Bonaparte; cette année-là, c'était le collège Bourbon.

Dans un milieu si nouveau, le petit Benoît ne se trouva ni dépaysé ni surpris; mais, tout de suite, il donna la mesure de son caractère calme, opiniâtre et patient. Ce n'était pas un de ces esprits capricieux et brillants qui, se sentant en avance sur la vie, s'attardent au départ et s'amusent sur la route. Il partait à l'heure et arrivait à point; tirant sur sa tâche à petits pas, traçant son sillon droit devant lui, à la Picarde, sans secousses ni brusques reprises, comme il devait faire toute sa vie.

Il avait l'amour du travail pour le travail, l'horreur du bruit, de la grosse joie et des gros mots. Très sensible à la poésie, dont la cadence, le rythme et la mesure plaisaient à son esprit bien ordonné, il s'était épris surtout des lettres latines qui contentaient son bon sens et enchantaient sa raison; mais, de ces trésors entr'ouverts

devant lui, il usait comme de toutes choses, avec réserve et avec sagesse, en prenant juste assez pour désennuyer ses loisirs et pour donner plus d'agrément à ses études.

Cet écolier surprenant n'aimait ni les congés ni les vacances, trouvant dans la continuité méthodique de son labeur sa récompense et son repos. A ce compte il fut moins un sujet brillant qu'un excellent élève, et il obtint plus de succès qu'il ne remporta de victoires.

La vie de pension et de collège n'était point du tout, alors, ce qu'elle est aujourd'hui. On n'y connaissait point ces jeux olympiques, ces landits pédadogiques, ces solennités gymnastiques, ces championnats athlétiques et ces gambades universitaires auxquelles préside gravement un ministre; ces amusements continuels et variés qui font maintenant des classes et des leçons les rares entr'actes et les intermèdes maussades de ces agréables surmenages. Les quatre Facultés ne s'assemblaient pas en cérémonie pour distribuer les prix de la course, de la boxe ou de la paume. On s'amusait pour rien, pour le plaisir; on jouait aux barres sans aucune solennité; on se donnait des coups de poing sans prétendre pour cela à des couronnes, il n'y avait pas d'accessit d'hygiène, et l'on ne s'en portait pas plus mal pour cela... les générations ainsi formées ont vécu âge d'homme. On travaillait aussi beaucoup; on ne comptait pas les heures de la journée par les promenades, les jours de la semaine par les spectacles; et les républiques de ce temps-là ne chômaient qu'un saint chaque année.

On a beaucoup dit que le collège était alors une prison

OU une caserne. Pas tout à fait, Lien qu'il y eût à cela quelque apparence; mais, dans tous les cas, le jeune Da n'était point de cet avis. A la pension ou au collège, il ne connut qu'un gros chag"rin : c'est quand il fut menacé d'en sortir. Pendant le cours de ses études, des revers de fortune avaient atteint ses parents. Deux enfants à Paris, deux pensions à payer, c'était trop pour ce petit patrimoine ébréché. L'un des fils devait revenir au logis, mais lequel? On leur laissa le choix et, comme dans cette famille tout se faisait avec ordre, l'aîné dut voter le premier. Il n'hésita pas un instant : il choisit le grand air et la liberté. César franchit allègrement le Rubicon, et je ne sais 011 l'a porté sa fortune. Quant à l'autre, il fut deux fois heureux : d'abord du bonheur de son frère, ensuite des quelques années de travail assuré que lui-même il avait encore devant lui. Il put ainsi poursuivre ses études jusqu'au bout, et c'est avec chagrin qu'il en vit arriver le terme.

Avoir vingt ans, savoir un peu de grec, un peu de français et beaucoup de latin; avoir entrevu, par échappées, tout ce que, depuis tant de siècles, les plus grands génies du monde ont senti, ont pensé, ont laissé après eux d'âge en âge au patrimoine commun de l'humanité, « je ne suis pas de ceux qui disent ce n'est rien.... je dis que c'est beaucoup ». Ce n'est pas tout pourtant, et il faut vivre : Primo vivere, deinde j)hilosophari.

Il faut vivre, et ce jeune homme se trouvait seul dans Paris, sans fortune, sans appui, avec une âme très fière, une conscience intraitable, un esprit droit et raide. qui connaissait très exactement sa mesure, qu'aucune illusion

ne pouvait tromper, et qui tenait en mépris les chimères.

Quand on est pauvre, ce sont là des voisins et des hôtes

incommodes.

Il n'eut pas même, entre l'enfance et la jeunesse, entre l'apprentissage et le métier, ces années d'embarras charmant et d'incertitudes nonchalantes oii le cœur, enivré des bruits du monde, s'épanouit aux premiers enchantements de la liberté. Il fallait tout de suite gagner sa vie, et, par surcroît, venir en aide aux parents devenus vieux. Des bancs de l'école, Da passa tout droit au pupitre d'une étude : ce n'était guère que changer de classe et de maître.

Si vous avez lu un des plus beaux romans de Balzac, le Colonel Chabert, vous savez ce qu'était une étude d'avoué parisien aux environs de 1830. Vous avez vu les clercs de M" Derville arrivant à l'étude dès le matin, ne la quittant qu'à cinq heures, et revenant le soir travailler à la chandelle; à midi, le petit clerc allant chercher le déjeuner chez le charcutier et chez la fruitière; pour les riches, une côtelette de porc frais; pour les autres, un maigre triangle de fromage; puis, debout, autour du poêle, Huré, Boucard et Godeschal échangeant, la bouche pleine, des charges d'atelier et des calembours. Vous entendez encore les remontrances rogues du principal, la voix grave et galante du patron qui reconduit une cliente. A travers ces échappées de jeunesse et de gaieté, vous suivez d'un regard curieux le labeur famélique de cette bohème bourgeoise, si différente de notre basoche correcte, bien gantée et un peu précieuse d'aujourd'hui; et, au milieu du vacarme, vous écoutez, malgré vous, la

dictée impassible, le ronflement grossoyé de cette Requête légendaire qui semble Faccompag'nement monotone, la basse sans repos de cet étrange concert.

Telle était l'étude de M" DerviJle oij Balzac a placé ses personnages; telle était l'étude de M" Vallée où Da conquit lentement et pas à pas tous ses grades, se mêlant assez peu, j'imagine, aux extravagances de ses camarades, haussant les épaules aux facéties de Desroches ou de Simonin, et cherchant sagement dans la procédure les jouissances infinies qu'elle tient cachées aux regards des profanes. Faire rentrer par des manœuvres savantes une créance désespérée; débarrasser un mari d'une méchante femme, une femme d'un mauvais mari; arracher à des parchemins séculaires les preuves d'une généalogie douteuse ou les titres d'une propriété mal assise; nettoyer un héritage des chicanes qui le ruinent et des agences véreuses qui le dévorent; écouter avec patience les longues histoires des plaideurs; faire sortir la vérité de leurs mensonges; tirer de leur bavardage la substance et le résidu qu'il en faut garder; écrire et parler clairement pour que le juge comprenne vite et puisse bien juger; c'est là, pour un esprit curieux, une entreprise qui a ses émotions, ses plaisirs et son attrait. C'est là, sous la main d'un honnête homme, une œuvre utile et salutaire, où les romanciers à court d'inventions trouveraient, chemin faisant, des drames d'une poignante réalité, et les psychologues en titre d'office des états d'âme dont la perversité ingénue leur causerait peut-être quelque surprise.

Da se plaisait à ce travail obscur et malaisé. 11 y appliquait toutes les forces de son esprit pénétrant et subtil. 1. 10

Comme il avait été un écolier intelligent, laborieux et docile, il fut un clerc avisé et assidu, ne perdant jamais un instant, menant de front l'étude et l'école, les examens et l'audience; allant des Pandectes au cahier des charges, de la justice de paix aux référés; bien noté par le rude Bugnet et par le dangereux Ducaurroy; remarqué par le président de Belleyme; apprenant à plaider en plaidant; si bien qu'il se trouva un jour avocat sans même y penser, sans début et comme de plain-pied; sans qu'on pût faire aucune différence entre le stagiaire de la veille et l'avocat du lendemain.

A la Conférence, en effet, il avait marqué sa place au premier rang, et, pendant le bàtonnat de Marie, il avait été nommé secrétaire avec Nogent-Saint-Laurens, Gressier et notre bon ami Josseau.

On était alors en 1840. C'était l'âge épique de la procédure et des procès, le temps où les grands avoués ne dédaignaient pas l'audience; où les Glandaz, les Guidou, les Denormandie se trouvaient tous les jours à la barre de la première chambre, se mesurant quelquefois, dans les escarmouches qui précédaient les grandes batailles, avec les Paillet, les Berryer, les Chaix d'Est-Ange et les Dupin, sous l'œil fln et pénétrant de M. de Belleyme.

C'est devant cet auditoire redoutable que le jeune stagiaire, chargé des petites besognes de son étude, glissait de temps en temps une observation respectueuse, ou répondait à une question impatiente du Président; mais bientôt il eut ses affaires et ses clients; il plaida et il fut écouté pour son compte.

Ses clients, c'étaient ceux de son patron qui l'avaient vu

si souvent à l'œuvre, qui avaient mis à l'épreuve son dévouement et son habileté. Ils vinrent à lui, beaucoup moins par reconnaissance que par intérêt, moins pour lui que pour eux, pensant que celui qui débrouillait si bien une affaire dans son cabinet devait l'expliquer mieux que personne à l'audience,... Cela n'est pas toujours vrai; mais pour celui-là, ils avaient raison.

Da fut bientôt un avocat excellent, ne négligeant rien pour préparer son procès, ne laissant rien au hasard, ordonnant avec art, dans des notes écrites avec soin, tous les moyens qui devaient faire la charpente solide de sa plaidoirie; exact à l'audience, toujours prêt, et forçant à l'être l'adversaire indolent ou trop habile qui, de semaine en semaine, ménageait des loisirs à la paresse de l'avocat ou des sursis à la mauvaise foi du plaideur.

Son discours, très substantiel, offrait à la quiétude du juge la tentation irrésistible d'un jugement tout fait et d'une justice commode. Sa parole, très sobre d'ornements, était un peu sèche et rêche, nerveuse par instants, un peu courte et comme saccadée; point violente d'ordinaire, mais taquine quelquefois et irritante pour l'adversaire que ses petites flèches harcelaient, et que tourmentait la démangeaison de la réplique; en somme, et à travers quelques détours, faisant son chemin, portant juste et allant au but.

Da n'a plaidé, que je sache, aucune affaire retentissante. Il n'a jamais été ni au-dessus ni au-dessous de luimême. C'est par la continuité de son labeur, par l'égalité de sa méthode, par la sûreté de son talent qu'il a mérité la notoriété dont il a joui à si juste titre.

Parmi ces avocats utiles qui, dans la génération dont je parle, ont été pour nous des modèles et des maîtres, je nommerai, — tout à fait à part et au premier rang, — Templier; puis, avec un peu moins de concision et d'autorité, Lacan; après eux, et sans qu'il ait trop à souffrir de ce voisinage dangereux, l'excellent confrère que j'ai si bien connu, et qu'à travers ces souvenirs effacés quelques-uns d'entre vous retrouveront peut-être.

Il me semble le voir encore, traversant les corridors du Palais de son petit pas rapide et court, saluant d'un geste distrait, sans s'arrêter, pour ne pas manquer l'appel et pour ne pas faire attendre la Justice; puis, au sortir de l'audience, abordant quelqu'un d'entre nous, et dépensant dans des causeries, — parfois un peu complaisantes, — le temps qui lui restait entre les procès qu'il venait de plaider et les plaideurs qui l'attendaient chez lui à son retour.

C'est ainsi que nous l'avons vu, que nous l'avons aimé pendant un peu plus de cinquante ans, sans que jamais on ait surpris dans cette vie si pure une tache, dans ce caractère droit et ferme un artifice ou une défaillance, sans que jamais il ait paru mécontent de sa fortune, — ni de celle d'autrui —

Il est entré au Conseil de l'Ordre trop tard, à un âge 011 les succès et les honneurs ont perdu presque tout leur prix. Il en est sorti trop tôt, dans un temps oii le courage, le désintéressement, l'attachement à nos traditions et la volonté de les faire respecter y sont plus que jamais nécessaires. Vainement ses amis se sont efforcés de le retenir. Il avait fixé lui-même le terme d'un mandat qu'il

avait attendu sans impatience et qu'il avait scrupuleusement accompli. Sur ce point, comme sur tant d'autres, il avait par devers lui des principes inflexibles qui ne se sont jamais démentis, une jurisprudence immuable qui ne s'est jamais déjugée.

En vous rappelant ce que fut l'avocat, je vous ai fait connaître l'homme lui-même, car les deux ne faisaient qu'un, et l'on ne saurait séparer l'un de l'autre.

Marié, jeune encore, à une femme d'élite qui lui a dévoué toute sa vie, père de deux enfants qui, jusqu'à sa mort, l'ont entouré de leur respect et de leur amour, il était heureux à sa manière, simplement, sans bruit, sans grands élans; heureux sans phrases, ne laissant paraître son bonheur que par échappées et comme à regret. Ses amis savaient bien cependant tout ce qu'il y avait de tendresse et d'ardeur dans ce cœur en apparence si discret.

L'éducation de son tîls fut pour lui un sujet continuel d'inquiétudes que les succès les plus brillants ne rassuraient jamais qu'à demi. C'était, au milieu de tous ses dossiers, sa plus grosse affaire, et à ce client, qui devait le payer si largement de ses soins, il ne ménageait ni son temps ni sa peine. Lorsque le jeune homme remporta, à l'Ecole de Droit, une récompense mémorable, ce fut une fête dans ce cœur silencieux et dans cette austère maison. Lorsqu'un peu plus tard le brillant stagiaire allait être nommé secrétaire de cette Conférence dont nous rappelons aujourd'hui les chers souvenirs, l'heureux père était là, anxieux, agité, se cachant à demi, causant et souriant avec une gaucherie touchante qui ne trompait que luimême, et qui trahissait son inquiétude à tous les yeux.

Il fut du moins rassuré bien vite, et il vécut assez, grâce à Dieu, pour voir ces premiers succès d'un fils bien-aimé grandir chaque année, nous faisant honorer, aimer, nous aussi, chaque jour davantage, un nom qui déjà nous était si cher.

Ce père de famille exemplaire était en même temps un excellent citoyen. Partisan entêté de la monarchie, il pratiquait toutes les vertus républicaines qui, dans notre pays, ne semblent pas être le privilège exclusif des républicains. Il mettait les lois fort au-dessus de ses intérêts et de ses désirs. Absolument indifférent à l'argent et aux honneurs, le seul voisinage des grands de ce monde gênait son indépendance rétive; et lorsqu'au lendemain de quelque révolution, il voyait un de ses amis en passe de devenir un personnage, cet homme singulier se retirait de lui peu à peu et ne le tutoyait plus qu'à distance.

Un jour, cependant, il sembla céder à l'attrait du pouvoir : après une courte résistance, il se laissa nommer... suppléantdu juge de paix de Saint-Denis! C'était en 1860, et, pendant dix années, sous un gouvernement dont ni ses principes ni ses goûts ne lui défendaient d'accepter les faveurs, il trouva le secret de ne jamais être rien de plus, — pas même officier d'académie. La Révolution et la guerre le trouvèrent et le laissèrent à son poste. C'était un de ces naïfs qui, au jour du danger, restent là, pendant que les autres sont ailleurs.

J'en ai dit assez, peut-être, pour fixer dans votre souvenir l'image de celui qui n'est plus. Je l'achèverai de peindre en disant- qu'il aimait la nature avec toute la

passion d'une âme tranquille. Botaniste zélé, voyageur « aux rives prochaines », plus amoureux des collines que des montagnes, jardinier plus fervent qu'habile, lorsque, pendant les vacances, il n'allait pas faire le tour du lac de Genève, il donnait tout son temps à son potager de Montmorency. « Maintenant, cultivons notre jardin », disait Voltaire. Ce que disait Voltaire sans le faire, Da le faisait sans le dire. Il cultivait son jardin ; et il y travaillait encore le matin du jour où la mort l'est venu surprendre. Un dernier trait que, j'en suis sûr, vous n'attendez pas : Da était poète! je veux dire qu'il aimait la poésie et qu'il faisait des vers... et il les faisait bien... et, ce qui vaut mieux encore, il ne les lisait à personne. Classique par tempérament et par goût, il ne se défendait pas d'une manie respectable qui, d'ordinaire, atteint plus particulièrement les militaires en retraite et les politiques en disgrâce Il traduisait Horace! Et tous les jours, en allant

à l'audience ou en revenant du Palais, il avait dans sa poche deux ou trois carrés de papier contenant des passages du texte sacré, sur lequel, tout en cheminant, il ajustait ses vers à lui, avec leurs variantes laborieuses. Quand vous le rencontriez sur le Pont-Neuf, ses gros dossiers sous le bras, un sourire distrait sur les lèvres, vous vous figuriez qu'il préparait un exorde ou qu'il repassait une péroraison.... Point du tout; il cherchait une rime.

« Ibam forte via sacra

Nescio quid meditans nuQarum, totiis in illis ».

11 faut bien que par quelque endroit les esprits les plus sérieux paient leur dette à la fantaisie.

J'ai eu sous les yeux, j'ai parcouru avec une surprise respectueuse des fragments assez étendus de ce grand travail : des épîtres et des satires d'Horace, sous lesquelles sa petite écriture droite et correcte chemine sagement, cherchant à rattraper le poète qui court devant lui : quoi encore? la première scène des Adelphes de Térence, à laquelle Molière a emprunté des traits si humains et si touchants. Autant que j'en ai pu juger, la traduction est fidèle, le vers est plein, sans trop de chevilles, et le modèle se laisse bien voir sous la copie.

Chose étrange! jamais ses plus intimes amis, jamais ses enfants eux-mêmes n'ont connu cet honnête secret. Jamais ils n'ont pu surprendre le poète en flagrant délit de poésie. Ils n'ont rien su, jusqu'à sa mort, du commerce chaste et discret que ce rêveur silencieux entretenait avec la Muse. Un poète qui ne parle pas de ses vers! un avocat qui ne parle pas de ses plaidoiries! Voilà un trait qu'Horace lui-même, il y a dix-huit cents ans, trouvait déjà bien remarquable. Je ne sais s'il est moins rare aujourd'hui.

Mais laissons cela! Ce n'est pas le versificateur ou le poète que nous cherchons ici; c'est le confrère et l'ami, c'est l'avocat irréprochable qui, pendant plus de cinquante ans, fut un des meilleurs d'entre nous. Quand je songe à cette existence si simple et si bien remplie, à cet homme si affectueux et si bon, si indépendant et si courageux, si fidèle à ses devoirs et si modéré dans ses désirs, je me dis qu'après tout c'est là une belle vie, qui, au temps oii nous vivons, distrait et repose de beaucoup d'autres.

Dans ce livre toujours ouvert, dont chacun de nous écrit tour à tour quelques pages, un nom qui nous est trois fois cher doit aujourd'hui prendre sa place*.

Thureau était un des derniers survivants de cette forte lignée d'avocats qui, après tant d'années, restent encore nos modèles et nos maîtres : Berryer, Philippe Dupin, Paillet, Chaix d'Est- Ange, Bethmont, Delangle, Marie, Jules Favre, Dufaure. — C'est dans cette illustre compagnie qu'il a vécu et qu'il a vieilli. Il y a trouvé un patronage utile et des amitiés fidèles. Il doit y garder le rang qui lui appartient, — à quelque distance des plus éloquents ; — au niveau de tous par son savoir et par son mérite ; — au-dessus de quelques-uns par la fermeté de son caractère, sa fîère indépendance et la dignité tranquille de sa vie.

1. Edouard Thureau, avocat, doyen de l'Ordre; Georges Thureau, viceprésident au Trihunal de la Seine; Paul Thureau-Dangin, membre de l'Académie frant;aise, tous trois anciens secrétaires de la Conférence des avocats.

Son père, qui appartenait à une honnête famille de Melun, trop nombreuse pour être bien riche, était venu très jeune à Paris, où un de ses parents l'avait appelé. L'oncle Dangin était, comme on disait alors, receveur de rentes. Il dirigeait un de ces cabinets solides et bien famés qui avaient survécu à l'ancien régime, dans lesquels se réglaient les affaires courantes, les comptes souvent embrouillés de la haute bourgeoisie et de la noblesse, quelquefois même les déconfitures fameuses et les faillites illustres de certains grands seigneurs, amis trop heureux delà Guimard ou de Mlle Duthé. Chargé des intérêts des plus nobles familles et de la régie de leurs domaines, quand vinrent la Révolution et les lois sur les émigrés, ce mandataire intègre était resté à son poste, au risque de sa vie; et il avait défendu le patrimoine de ses clients avec la plus courageuse fidélité. M. Thureau le père fut d'abord l'élève, le clerc de ce digne patron, qui, au bout de quelques années, lui cédait son cabinet, ses dossiers et sa clientèle.

Sous l'Empire, ce tabellionat au petit pied était installé depuis longtemps et comme caché au cœur du vieux Paris, rue du Chevalier-du-Guet, dans une ruelle étroite et sombre du quartier des Halles qui n'existe plus aujourd'hui, mais que j'ai bien connue, avec ses pignons branlants, penchés les uns sur les autres depuis plus de deux cents ans, avec les antiques barreaux de fer qui, jadis, défendaient les fenêtres des salles basses contre les entreprises des truands et des malandrins.

C'est là que Thureau est venu au monde au mois de novembre 1808, et qu'il a passé sa première enfance.

jusqu'au jour où il lui fallut quitter le logis paternel pour commencer ses études.

On ne connaissait guère, alors, ces éducations commodes que la mollesse de nos mœurs a, plus tard, acclimatées parmi nous; qui ne sont ni tout à fait la vie du monde, ni tout à fait la vie de l'école ; où l'on mélange, à doses inégales, un peu de discipline et beaucoup de liberté; expédient irrésolu d'une société qui ne sait ni ce qu'elle doit penser du présent ni ce qu'elle veut faire de l'avenir. Les pères, même les plus tendres, envoyaient bravement leurs enfants en pension ou au collège; j'entends qu'ils les y laissaient pendant des années, mêlés ensemble dans une rude égalité; préparés ensemble aux épreuves de la vie, que la dureté des commencements leur faisait envisager sans trop de crainte, et traverser sans trop de lâchetés. Je ne dis pas que ce fût là le meilleur des systèmes, et que l'on n'y pût trouver rien à reprendre; je dis seulement que cela était ainsi, et qu'après tout, les générations élevées à ce régime n'ont pas fait trop mauvaise figure dans le monde.

Thureau fut placé, tour à tour, dans plusieurs maisons renommées, qui relevaient toutes du collège Henri IV, et qui étaient comme les colonies de celte vieille métropole universitaire. On dit qu'il fut d'abord un écolier assez turbulent. Cela serait donc à l'honneur de ses maîtres, qui ont su faire de l'enfant insoumis un homme si rangé à tous ses devoirs, sans gêner l'entrain et la libre allure qui devaient faire l'originalité respectable de cette existence bien gouvernée.

Il ne paraît pas, d'ailleurs, que la vivacité de son carac-

tère ait fait trop de tort à ses études; car, au collège, il fut, au sens classique de ce mot, un bon élève; fort curieux de grec et de latin ; chercheur assidu des racines grecques, parasite ingénieux du Conciones et du Gradus; — un de ces petits champions intelligents et têtus que le professeur façonnait pour les concours et les fanfares de la Sorbonne; comme on dresse aujourd'hui nos petits gymnastes anémiques pour les entraînements du trapèze et pour les records solennels de la vélocipédie pédagogique. Quoique, à l'heure qu'il est, tout le monde se mêle de parler et d'écrire, — au fond, — l'on se soucie médiocrement de l'étude des lettres, et de ces nobles enseignements que nos pères appelaient d'un si beau nom : les humanités. A entendre certaines gens, on croirait vraiment qu'au collège, les succès littéraires sont la récompense évangélique des pauvres d'esprit, et que les foHs en théine, comme on les appelle, n'ont dans l'avenir ni d'autres ambitions à contenter ni d'autres honneurs à prétendre. Laissez dire! Ce sont là des bravades d'impuissants ou des insolences de parvenus. Dieu, qui peut tout, peut faire un jour d'un collégien jtaresseux un écrivain remarquable; d'un rhétoricien ignorant un avocat en renom ou un politicien en crédit; — cela s'est vu; — mais il ne faut pas s'y fier. Quand on n'est pas bien sûr d'avoir plus tard du génie, le plus court est d'avoir tout de suite du bon sens; d'apprendre la grammaire avant de faire des discours; l'orthographe (je dis l'orthographe de tout le monde) avant d'écrire des drames ou des romans; et de bien connaître l'histoire des républiques d'autrefois, avant de vouloir gouverner les républiques d'aujourd'hui.

Thureau était un écolier de cette école. Par tradition de famille et par vocation de nature, il aimait le commerce des écrivains de Tantiquité, l'histoire des aventures changeantes de notre race, la légende des idées, des rêves ou des chimères qui, « depuis qu'il y a des hommes qui pensent », ont soulevé les esprits des plus hardis ou des plus sages vers les espaces infinis où se cache le secret de nos destinées. Il y appliquait son intelligence tout entière; chaque année, de justes succès récompensaient ses efforts; et en quittant les bancs du collège, où il avait trouvé des émules redoutables, le jeune philosophe remportait au concours général un prix dont, malgré sa modestie, il a toujours été fier.

Au collège, Thureau avait eu deux camarades dont il -s'est souvenu toute sa vie, dont il parlait souvent, et qui ne se ressemblaient guère, si ce n'est peut-être par l'élégance naturelle de leur personne, par la distinction singulière de leurs traits, et par l'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre. L'un était « un i^etit blondin » sérieux et studieux, timide et hautain, qui ne frayait pas volontiers avec le vulgaire; qui avait quelques amis et point de camarades. Il ne plaisait pas non plus à tout le monde; et son entrée au collège avait été saluée par une grêle de coups de poing. Mais chaque année, à la Sorbonne, il soutenait avec éclat l'honneur de la maison; et ses maîtres se montraient pleins de respect pour cet écolier glorieux — qui, bientôt, allait se moquer avec tant d'irrévérence « ^es pédants et des cuistres ». — Il s'appelait Alfred de Musset.

L'autre était un beau jeune homme de haute taille, de

grand air et de bonne mine, l'air sain et robuste; la main loyalement ouverte; affable aux grands et aux petits; ardent au travail et au plaisir; qui allait, le sourire sur les lèvres, au-devant de la vie. C'est bien de lui que son ami de Musset aurait pu dire :

« Alors sa joue en fleur plaisait à la déesse

« Qui porte dans ses mains la force et la santé. >>

Pauvre fils de Roi ! qui devait sitôt manquer à la France, mais qui, dans ces belles années de renaissance littéraire, de liberté politique et de guerres heureuses, a été vraiment parmi nous le Prince de la jeunesse!

Le duc de Chartres avait pour Thureau une estime singulière, et une affection dont il lui a donné plus d'une preuve. Quant à Thureau, il aimait de tout son cœur ce brillant camarade; mais il lui laissait faire presque toutes les avances ; se tenant en arrière et à l'écart, avec cette timidité fière qui, dans de certaines natures et dans de telles rencontres, ne laisse place ni aux intimités dont on peut se faire honneur dans le monde, ni aux familiarités dont on peut aider sa fortune. Au lieu de se ménager un accès aux Tuileries pour devenir un personnage, il chercha au Palais une étude d'avoué pour y faire l'apprentissage de la procédure. Bientôt il se trouva tout heureux d'entrer, comme treizième clerc, dans la cohue laborieuse d'une de ces vieilles basoches qui ont illustré, chez nous, à des degrés divers, les noms des Mala et des Boudin, des Glandaz et des Denormandie. Puis, quand il en sut assez de ce côté, — d'un même effort et d'un seul élan, ce terrible travailleur, allant tour à tour du Palais à l'École, enlevait en quatre mois trois examens; si bien qu'en

EDOUARD THUREAU. 15â

1830, à ving-t-deux ans, il se trouvait armé de toutes pièces et prêt aux occasions honnêtes qu'il pourrait rencontrer sur sa route.

Mais au milieu de ces travaux nécessaires, du fond de ses Pandectes, de ses Codes et de ses dossiers, le jeune bachelier faisait de fréquentes échappées vers d'autres études où son esprit se trouvait plus à l'aise. Cousin, Guizot et Villemain faisaient alors, à la Sorbonne, ces cours fameux où, sous des formes très différentes, le génie littéraire de la France paraissait rassemblé tout entier; tous trois rivaux d'éloquence et de renommée, dont une foule enthousiaste assiégeait la chaire et acclamait les leçons ; trinité laïque dont le culte populaire ne trouvait dans ces milliers d'intelligences recueillies ni un incrédule ni un athée. Là encore, Thureau rencontrait son ancien camarade de collège. Profitant d'un privilège que, j'imagine, la République, à l'occasion, ne dédaigne' rait pas d'emprunter à la monarchie, le jeune prince avait, non loin delà chaire, une place réservée; et auprès de celle-là, dans les grands jours, il en gardait une autre où, sans que personne en prit ombrage, le modeste clerc de procureur venait s'asseoir en rougissant à ses côtés.

Ainsi s'en allaient les jeunes années, toutes pleines de longs espoirs, de nobles plaisirs et de labeurs tranquilles, lorsque advint la révolution de 1830, « saluée avec enthousiasme par la jeunesse française », nous dit Thureau dans le Journal de sa vie. Ces mots nous montrent assez, sans qu'il soit besoin des confidences plus claires çncore qu'on y peut lire, quelles étaient alors les opinions de ce politique de vingt ans. Il était ce qu'à quelques

années de distance nous avons été presque tous, nous autres enfants de la bourgeoisie, et ce qu'étaient surtout nos pères : des libéraux.

Cet « enthousiasme » dont il parle me rappelle bien, à travers tant d'années, ce que nous entendions dans nos familles, lorsque, les pieds sur les chenets, les vieux amis de la maison devisaient entre eux des affaires du jour. C'étaient, suivant le temps et la saison politique, les conspirations bonapartistes et les conjurations militaires; le procès du général Berton ou des sergents de la Rochelle; la guerre d'Espagne et la prise du Trocadéro; la destitution de M. de Chateaubriand et le triomphe de M. de Yillèle; la salle à manger scandaleuse de M. de Peyronnet; les menées souterraines des Jésuites et la dernière chanson de Déranger; l'avènement de M. de Polignac et l'adresse des 221 ; puis, à quelque temps de là, « les trois glorieuses journées qui avaient clos pour toujours en France l'ère des révolutions » ; et le général Lafayette qui, après de longues recherches dans les deux mondes, venait de découvrir tout près de lui, au Palais- Royal, la meilleure des républiques.

Quant à Thureau, son enthousiasme révolutionnaire ne pouvait être, dans un esprit si naturellement tempéré, qu'un emportement passager; il ne devait ni le distraire de ses travaux, ni l'éloigner de son but. « Je montai ma première garde le 10 août », nous dit-il avec quelque fierté; mais je suis bien sûr que, le lendemain de ce jour mémorable et de cette date sinistre, il ôtait tranquillement son sabre et sa giberne pour se rasseoir à son pupitre, diU corbillard de son étude. Après quelques tâton-

nements heureux, après quelques essais d'éloquence applaudis par ses camarades, il prit son parti et se fit avocat.

IJ n'y a guère que dans les vaudevilles qu'un stagiaire débute par une cause célèbre et un coup d'éclat; hors du théâtre, il en faut beaucoup rabattre, et dans notre métier, ce n'est pas tout d'avoir du talent... quand on en a...; encore faut-il trouver des gens de bonne volonté qui se risquent à en faire les premiers frais. Les débuts de Thureau furent moins difficiles que d'autres. Dans ce tempslà bien plus qu'aujourd'hui, les avoués pouvaient, pour leurs petites affaires, choisir leur petit avocat; et, à mesure qu'il montait en grade, le treizième clerc de M" Mala avait fait ses preuves auprès d'eux. Il trouvait d'ailleurs, dans le cabinet très important que dirigeait son père, une clientèle toute prête qui semblait sa réserve légale et comme une part de sa légitime. Mais en 1831, alors qu'il plaidait depuis un an à peine, il lui advint une bonne fortune qui devait le tirer de la foule et assurer son avenir.

M. Delangle n'était pas alors (il s'en fallait de plus de

dix ans) l'avocat renommé que les hommes de mon âge

ont connu. Pour s'aider à vivre pendant qu'il faisait son

droit, le futur bâtonnier, qui arrivait sans un sou de sa

petite ville nivernaise, s'était fait d'abord maître d'étude

dans un collège de Paris. Ses débuts au barreau n'avaient

guère été remarqués que par quelques praticiens et par

quelques connaisseurs de la salle des Pas-Perdus. Quand

Thureau vint le trouver dans son modeste logement de la

rue des Bons-Enfants pour lui demander de l'agréer comme I. 11

secrétaire, Delangle dut éprouver quelque surprise et peut-être quelque inquiétude. Un secrétaire? Il en avait un, déjà, qui suffisait à égarer ses dossiers et à déranger ses notes de plaidoiries; c'était un jeune compatriote, un brave garçon intelligent, instruit et distrait; laborieux de temps en temps, sans beaucoup de suite ni de méthode; qui paraissait souvent rêver et parlait volontiers tout seul en se souriant à lui-même; arrivant régulièrement à l'audience un quart d'heure après l'appel; se trompant quelquefois de chambre et de juge; il s'appelait Duchollet. Je l'ai beaucoup connu; je l'ai beaucoup aimé, comme nous l'aimions tous; et il me semble que je le vois là-bas, arrivé en retard, avec son grand corps maigre et voûté, ses bons yeux myopes qui vous examinaient avec curiosité, et le pli spirituel de sa grande bouche doucement moqueuse.

« Êtes-vous exact, jeune homme? » me demandait M. Delangle de sa voix sèche et brève, le jour oii, plusieurs années après, je lui fus présenté par mon père. En m'adressant cette apostrophe bourrue, le rude bâtonnier pensait peut-être encore à Duchollet ! Et quant à moi, j'étais si troublé que je ne me rappelle pas quelle fut ma réponse; mais ce que je sais bien, c'est qu'à ma place Thureau n'aurait pas ressenti le même embarras.

L'exactitude! La méthode! La précision! Le grand art de partir à temps, d'arriver à l'heure et de parler à propos; de faire les choses dans le moment où l'on doit les faire; de ranger ses idées dans l'ordre où elles doivent être rangées; d'en forger une chaîne solide, rivée fortement aux deux bouts du discours, qui le tienne serré tout

entier, sans aucun intervalle, sans aucune fente par où, du dehors, on le puisse entamer; telles étaient les qualités essentielles du maître et de l'élève, la conformité particulière de ces deux esprits bien ordonnés; et le jour oîi Delangle accepta la collaboration de Thureau, il se trouva q,ue, par une rare fortune, ils avaient fait, l'un et l'autre, une très bonne affaire.

Delangle n'a jamais été un avocat éloquent, au sens un peu théâtral et bien français oij, chez nous, à cette époque surtout, on le pouvait entendre. Dans les occasions où l'homme tout entier doit paraître, où un grand orateur trouve dans son cœur « des raisons que la raison ne connaît pas », je l'ai toujours vu contraint et mal à l'aise. Il avait trop d'esprit pour ne point s'en apercevoir; et parfois il en concevait quelque dépit; mais s'il lui arrivait alors, pour se tirer d'afTaire, d'enfler les joues, de vouloir hausser le niveau jusqu'où ses idées et ses sentiments pouvaient atteindre, il devenait aisément maladroit et déplaisant; moins énergique que brutal; violent à froid et déclamateur à vide. Son talent et sa force, c'était l'art naturel d'argumenter et de débattre, de raisonner avec vigueur, loyalement, droit devant lui, sans arg'uties, sans artifices; ne s'arrètant jamais à moitié chemin et poussant jusqu'au bout ses avantages. Un rude jouteur, dont il ne fallait attendre aucun ménagement, mais dont on n'avait à craindre aucune surprise.

Chez lui, l'avocat et l'homme allaient bien ensemble; un petit homme raide et trapu, les yeux très vifs et les lèvres minces, charpenté vigoureusement, marchant des épaules, tout d'une pièce, sans perdre un pouce de sa

taille ; très alerte pourtant, très gai dans ses libres propos ; amusant — quand il ne plaidait pas; — et gardant pour ses causeries l'esprit qu'il jugeait inutile de mettre dans ses discours.

A cette école, Thureau ne pouvait pas manquer de faire des progrès rapides. M. Delangle apprécia bien vite tout ce qu'il valait, et, à partir de ce moment, devint pour lui le patron le plus actif et le plus utile. Il le fit admettre d'abord dans deux conférences alors fameuses, dont il est bon que les noms ne tombent pas en oubli parmi nous; c'était la conférence Touiller, où Lacan et Duvergier tenaient alors le premier rang; et la conférence de l'Athénée, que Dupin l'aîné avait fondée hardiment, en 1810, en plein empire, à cette époque ingrate où les avocats n'étaient guère en crédit, et où l'empereur voulait qu'un gouvernement sage leur put, par décret, faire couper la langue.

Enfin, en 1832, pendant le bàtonnat de Parquin, sous le régime du suffrage universel que le gouvernement de Juillet venait de nous octroyer en don de joyeux avènement, Thureau était élu secrétaire de la conférence du stage. « Je ne suis pas de ceux qui disent : Ce n'est rien! Je dis que c'est beaucoup », au Palais du moins.... Au Palais, un secrétaire de la conférence est un petit personnage; presque un dignitaire de l'ordre; candidat à l'éloquence et en passe de faire son chemin ; désigné par son titre aux plaideurs besogneux qui sont à court d'avocats, et aux accusés qui sont en peine de défenseurs; connu des anciens; l)ien vu des magistrats; admis aux fêtes de famille du bâtonnier; — et surveillé par la police inquiète

des mères de famille qui cherchent un gendre.... Quand il plaide, on le discute; il a des détracteurs et des envieux... que dis-je? Il est nommé quelquefois dans la gazette! Ce n'est peut-être pas tout à fait « ce premier regard de la gloire » dont Vauvenargues a vanté la douceur; mais c'est un premier succès dans une carrière difficile, et un honneur dont, ici, j'aurais vraiment trop mauvaise grâce à médire.

ïhureau en jouit avec modestie et en profita discrètement. Il n'avait pas au Palais le goût du théâtre. Les émotions, les succès de la cour d'assises n'avaient rien qui le pût tenter. Et je ne crois pas que la Société reconnaissante lui ait jamais dii l'acquittement d'un scélérat de quelque importance. Il était né juriste, au sens le plus relevé du mot; j'ai presque dit jurisconsulte; avec cet instinct particulier du droit qui découvre sûrement la raison générale d'une loi et en déduit avec précision les conséquences; avec cet esprit net et rapide qui va tout de suite au fond d'un texte et au cœur d'un procès; prévoyant presque à coup sûr par où une affaire se doit gagner, et par où elle se peut perdre.

Comme il arrive souvent, mais pas toujours, ses relations, ses amitiés, la pente et le courant naturel de sa vie le portèrent doucement du côté où, par inclination, il voulait aller; Aers les affaires civiles et les questions de droit, qu'il débrouillait avec une sagacité singulière et plaidait avec une rare lucidité. Tout le monde l'aidait comme à l'envi, et jamais un mérite plus sérieux ne fut secondé plus à propos par des auxiliaires plus utiles. Quand il se présentait à la barre, il trouvait devant lui.

parmi les juges, des visages souriants, des fig-ures familières qu'il avait vues la veille dans quelque honnête salon; des magistrats de bonne souche et de vieille roche, tout prêts à lui faire perdre son procès rondement et de bonne amitié s'ils croyaieRt qu'il avait tort; mais qui l'écoutaient sans impatience jusqu'au bout, — ce qui n'est pas un petit avantage. — 11 y avait là, dans ses entours et parmi les amis de sa famille, le digne M. Halle, un pieux et austère magistrat qui, avec ses grands traits rigides, semblait un vieux parlementaire descendu de quelque triptyque votif du xvi" siècle, et prêt à y remonter après l'audience; M. d'Herbelot, avec ses allures militaires, qui avait fait devant l'émeute ses preuves de courage, et qui gardait, sur son siège, le ton un peu brusque et la décision rapide du commandement; M. Roussigné, dont la mine bourrue effarouchait quelquefois les débutants; enfin le président Barbou, homme de droit, homme d'affaires, juge sagace, actif et laborieux; très doux sans faiblesse; très ferme sans dureté; par surcroît, homme d'esprit et lettré délicat; un des magistrats les plus accomplis dont le barreau doive garder le souvenir. Lorsqu'à la fin de sa journée ou dans les intervalles de ses plaidoiries, Thureau rentrait dans notre vieille parlotte, il n'y trouvait que des camarades bienveillants qui lui savaient gré de la bonne grâce avec laquelle il portait ses succès faciles; et parmis ces causeurs un peu bruyants, ses amis les plus chers, Desboudet, Caignet, Boulanger, Saint-Amand, Lacan, de Verdière, Templier, Liouville, Paillard de Villeneuve..., de tous ces jeunes d'autrefois, pas un ne reste aujourd'hui t Un des der-

niers qui nous aient quittés était Mathieu, que Thureau avait connu de très près, qui avait été son camarade et son successeur dans le cabinet de M. Delang-le.

C'est durant ces années d'iieureux apprentissage que Thureau a vu passer devant lui, comme il arrivait alors aux hommes de son âge, quelques figures singulières d'autrefois; revenants attardés de la Révolution et de l'Empire, que l'on croyait morts depuis longtemps, et dont les noms seuls avaient survécu à ce monde évanoui; un, entre autres, dont l'apparition rapide semble l'avoir assez vivement frappé : « C'était au fond d'un vaste cabinet, un petit vieillard sec, œil vif, figure fine, qui m'accueillit avec bienveillance et me fit de grands compliments.,.. »

Ce petit vieillard « bienveillant, complimenteur » et correct, que le jeune avocat allait consulter ce jour-là sur une question d'hypothèque légale, et qui se défendait généreusement contre les petits honoraires qu'il lui apportait, c'était Merlin ! Merlin de Douai ! ! ! le régicide de d793; le conventionnel farouche, promoteur de la loi des suspects; le jurisconsulte savant que Napoléon avait fait, dix ans après. Procureur Général au Tribunal de Cassation. La Restauration l'avait exilé; le gouvernement de Juillet l'avait laissé rentrer en France où, pauvre et chargé d'années, il vivait étroitement de sa science, de la rente que lui faisait son libraire, et des rares consultations que de vieux praticiens lui pouvaient faire demander —

Merlin avait pourtant un secrétaire. Thureau trouva dans la salle d'attente un jeune homme qu'il connaissait bien : Leblond, le doux et bon confrère qui est resté si

longtemps parmi nous; un républicain d'avant la République, qu'une révolution nous a pris pour en faire, lui aussi, un homme politique, un sénateur et un magistrat'. Encore une figure curieuse, ce brave Leblond, et que j'aimerais tant à revoir! Il était laborieux et instruit, très lettré, grand voyageur; laissant deviner à ses amis, sous son air monacal, une âme ardente et un cœur inquiet; — avocat habile et très honnête; parlant bien, trop bien, presque aussi bien que Jules Favre. Il s'en est toujours fallu de très peu qu'il n'arrivât au premier rang. Bâtonnier... moins quelques voix; orateur... moins quelque chose.... A le voir à la barre, les yeux baissés, les mains jointes sur son dossier, avec son teint de cire, son visage glabre, ses joues creuses et sa maigreur d'ascète; à entendre cette voix cadencée, lente et triste, qui semblait psalmodier son discours, on excusait presque l'insolence affectueuse des stagiaires qui, en le regardant passer, disaient tout bas entre eux : « Voilà l'avocat des dernières

prières »

Mais pendant que je m'attarde à ces souvenirs, Thureau est déjà loin. Il a franchi d'un pas égal et bien réglé les premières étapes de la carrière. Il n'est plus un inconnu; c'est un jeune maître avec lequel les plus célèbres doivent compter. Il a plaidé contre Philippe Dupin, contre Paillet, contre Chaix d'Est-Ange, alors dans le plein éclat de leur talent; contre Hennequin et Teste vieillis, qui représentaient encore à la barre, l'un, les élégances un peu apprêtées, l'autre, les véhémences un peu théâtrales de l'ancienne école. Vainqueurs ou vaincus, les noms de ces

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