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Procureur général à Paris en

grands avocats jetaient sur leur jeune adversaire comme un reflet de leur renommée. Des affaires importantes, menées à bien à force de travail et de ténacité, attiraient dans son cabinet de grandes clientèles plus que de gros profits. Malgré quelques exemples contagieux, il s'obstinait à ne point s'enrichir. Les habiles et les sots, qui se ressemblent quelquefois plus qu'on ne pense, le considéraient comme un naïf; il les laissait dire; entre eux et lui, sa bonne renommée marquait assez les distances; et en 1847, à trente-huit ans, gagnant de 10 à 12 000 francs dans son année, il était élu membre du Conseil de l'Ordre, oii il venait prendre sa place à côté des plus éloquents et des plus illustres.

Voilà des exemples — qu'en tout temps, il est bon de rappeler. Je sais bien que les chiffres n'ont rien de très oratoire ni de très littéraire; mais il ne s'agit pas en ce moment de rhétorique, et le chiffre que vous venez d'entendre, qui ferait peut-être sourire ailleurs, vaut mieux ici que beaucoup de belles phrases. Il rend superflues beaucoup d'épithètes.

Thureau siégeait au Conseil depuis six mois à peine, lorsque la Révolution de 1848 emporta en quelques heures la royauté populaire que la Révolution de 1830 avait cru fonder. Il en fut extrêmement choqué. Cette brusque surprise ne froissait pas seulement ses affections et ses sentiments personnels; elle détruisait brutalement l'idéal de liberté intelligente et de sage progrès que presque toute la jeunesse de son temps avait rêvé; cette monarchie constitutionnelle et ce gouvernement parlementaire, où tant de bons citoyens et tant de politiques

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consommés avaient cru voir l'achèvement glorieux de la France de 1789 et le développement nécessaire de son histoire. Cette révolution sans cause lui parut être la plus désastreuse des folies, qui en devait faire redouter beaucoup d'autres; pour tout dire d'un mot, que je trouve écrit de sa main dans ses souvenirs, il y vit une catastrophe. Je ne cherche pas s'il avait tort ou raison. J'ai dit ailleurs qu'il avait l'esprit juste et qu'il se trompait rarement,.

Au plus fort de cette bourrasque, il avait gardé assez de sang-froid pour voir nettement ce qui se passait autour de lui. Il l'a raconté au courant de la plume, avec une simplicité saisissante. Je ne peux me défendre d'emprunter à son récit quelques lignes qui peignent sur le vif une époque, un caractère, un grand avocat qui nous touche de près. Elles montrent bien à quelles illusions prodigieuses sont sujets les remueurs de foules et les faiseurs de révolutions. Le 24 février, le matin, Thureau conduisait au collège son jeune fils; trouvant les grilles du Louvre fermées, il était revenu vers la rue de la Monnaie, où il demeurait alors.

« Tout à coup, dit-il, j'entendis sous mes fenêtres un roulement de tambour, puis une voix bien connue : « Mes « amis! mes amis! tout est fini! détruisez les barricades; « nous avons Thiers et Odilon Barrot pour ministres! » C'était mon voisin Crémieux. Je descends lui serrer la main, et je lui demande si je peux, sans imprudence, m'aventurer avec femme et enfant jusqu'au faubourg Saint-Germain. . . « Eh ! oui ! tout est fini ! nous avons Thiers « et Odilon Barrot! » Six heures après, revenant de la rue Garancière à la rue de la Monnaie, je me trouve arrêté

par un flot de peuple qui marchait vers l'Hùtel de Ville en hurlant : « Vive la République! » Au milieu, un grand gaillard portait sur sa tête un fauteuil doré et était suivi d'un cabriolet dont la capote renversée laissait voir, à côté d'un homme du peuple, Crémieux triomphant.... Quelques jours après, il venait, encore plus joyeux, son portefeuille de garde des sceaux sous le bras, nous surprendre à l'une des séances du Conseil.... »

Crémieux était un avocat merveilleux, le plus complet, peut-être, le plus étonnant que j'aie entendu de ma vie. Et quel brave homme! Un peu vaniteux, mais avec tant de bonne humeur, de bonbomie, de bonne foi! Si content de se faire voir, — quoiqu'il ne fût pas beau, — de paraître, de parler, de causer, de faire plaisir aux gens; d'entendre l'accent de Nîmes et de Tarascon résonner dans une bouche éloquente. Point ambitieux, au fond; mais, en politique, se laissant aller au vent sans même s'apercevoir que le vent avait tourné : « Nous avons Odilon Barrot! Nous avons Thiers! » Et le soir, c'était lui qui était ministre de la République! Ce jour-là, il était si heureux qu'il aurait embrassé tout le monde; comme, la semaine d'après, à la chancellerie, il embrassait Baroche et Billault, dégrisés des banquets et « consternés » de leur victoire.

Le cœur plein de bonnes intentions, la tête pleine de beaux projets, le nouveau ministre demandait alors au Bâtonnier de lui désigner, dans le jeune barreau, des sujets d'élite pour repeupler ses parquets appauvris. Rien n'aurait été plus facile pour Thureau que de s'assurer ainsi une situation tranquille et brillante. On peut affirmer qu'il

n'y songea même pas. Dix ans auparavant, au cours d'une longue maladie qui le tenait éloigné du Palais, le duc d'Orléans lui avait fait proposer de changer de carrière, et lui avait ofTert, pour l'y aider, son appui. Bien longtemps après, lorsque le second Empire était dans son plein éclat, M. Delangle le pressa d'accepter un siège d'avocat général à Paris. Il ne se rendit point à ces avances, et bien qu'il n'ait eu, à aucune époque, aucun engagement avec aucun parti, jamais il ne se laissa violenter ni séduire.

Si la Révolution de Février froissa ses sentiments et ses idées, elle ne dérangea pas sa vie. La catastroj^he eut même pour lui ce bon côté, qu'elle jeta dans la politique, qui devait nous les rendre plus tard, plusieurs avocats de grand renom, et qu'elle fit ainsi, dans les premiers rangs du barreau, une trouée par où les jeunes purent passer. Thureau passa avec les autres; et aussitôt, il prit au Palais un emploi considérable qui, par son seul mérite, devait, pendant plus de trente ans, augmenter chaque jour. De grandes industries aux prises avec des concurrences ruineuses; les anciennes entreprises de transport disputant à la tyrannie naissante des chemins de fer les restes de leur clientèle séculaire ; des institutions financières associées de près à la fortune et au crédit de l'Etat; l'Etat lui-même, vinrent tour à tour solliciter son patronage. Sans avoir vécu dans ces temps-là, on peut bien imaginer que l'avocat des usines Cail, des Messageries générales, de la Compagnie d'Orléans, de la Banque de France et du ministre de l'Intérieur ne devait pas être, au Palais, un petit personnage.

Quelques procès importants lui permirent de donner, dans des genres très divers, toute la mesure de son talent, et il ne faillit jamais à l'épreuve. Le monde des lettres, — qui ne nous aime pas, — et qui a peut-être pour nos pauvres plaidoiries un peu trop de dédain, ne se doute guère que si les Mémoires <lu duc de Saint-Simon sont sortis du demi-jour où la prudence des descendants de Louis XIV les avait tenus enfermés depuis plus d'un siècle, s'ils ont survécu aux mutilations que leur avaient fait subir des contrefacteurs sans scrupules, c'est à deux modestes avocats que, pour une bonne part, on en est redevable. Thureau plaidait avec Templier dans ce grave procès; et, dans cette occasion comme dans tant d'autres, on put admirer la sûreté de sa science juridique, la droiture de son jugement; sa parole nette et précise, énergique sans déclamation, mordante sans méchanceté; enfin cette probité oratoire sans laquelle il n'y a, chez nous, ni succès durable ni longue renommée. Caractère et talent, c'était vraiment l'avocat, — j'entends l'honnête homme qui sait parler.

Au Conseil, les traditions, les règles, la discipline de notre ordre n'ont pas eu de défenseur plus vigilant, plus actif et plus utile. Chargé de poursuivre de graves abus, il était devenu comme le grand prévôt de notre état-major pacifique; surveillant sans relâche les rôdeurs qui traînent toujours à l'arrière-garde et dans les bagages des armées; promenant aux abords des prisons, dans les couloirs du Palais, derrière les piliers de la salle des Pas- Perdus son infatigable justice; et, son Mollot à la main, donnant la chasse aux coureurs de grelTes, aux agents

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d'affaires travestis, aux soumissionnaires à prix fixe d'expropriations véreuses; à toute cette bohème judiciaire qui, blottie sous notre robe, s'efforçait vainement d'échapper à ses atteintes.

Pendant quinze ans, chaque élection avait ramené au Conseil celui qui nous y rendait de si précieux services; mais quinze ans, c'est bien long! et la reconnaissance n'est pas le fait des démocraties. En 1862, lorsqu'au dehors tout semblait pacifié et comme endormi sous la main d'un maître, un vent de nouveautés souffla tout à coup sur notre vieille demeure et s'abattit sur les Pères Conscrits de notre République. On s'avisa qu'au Conseil de l'Ordre, les nouveaux arrivaient bien tard, les anciens ne s'en allaient pas assez vite; et comme, après tout, on n'avait guère contre ceux-ci d'autre grief, comme on ne voulait chagriner séparément aucun d'eux, on les immola en bloc, ou peu s'en faut... on les décima à l'ancienneté,

par rang d'âge et de taille Summa papavera metit. A

ces élections meurtrières, la moitié des membres du Conseil resta sur le carreau; et Thureau avec eux. Il faut, dit-on, respecter le suffrage universel jusque dans ses erreurs; et, quand on y regarde de près, on trouve quelquefois un grain de raison au fond de ses extravagances. Mais je peux bien dire que cette fois, parmi les nouveaux élus, il y en eut au moins un qui ne s'attendait guère à cet honneur, et qui en ressentit quelque confusion... ^

Thureau, comme on le peut croire, supporta cette petite disgrâce avec une parfaite tranquillité. Il en sourit

1. Les nouveaux élus étaient: M. Dufaure, Nicolet, Colmet, Rousse, etc.

même doucement; mais ii ne voulut pas s'exposer deux fois à une pareille aventure. Il s'en expliqua très simplement avec ses amis; et comme on savait que, lorsqu'il avait pris une résolution, il n'en changeait guère, on se le tint pour dit à l'avenir. « Les années se sont écoulées, a-t-il écrit dans ses notes, et nous sommes tombés dans l'oubli... » Il se trompait. Les années, bien loin de le faire oublier, nous forçaient de l'aimer et de le respecter chaque jour davantage. Chaque jour, elles avaient porté plus haut ses succès et sa fortune, lorsqu'en 1880, les scrupules d'une admirable délicatesse l'éloignèrent de la barre. Son fils ayant été appelé à présider une des chambres civiles du Tribunal, il ne voulut point plaider devant lui. Ces deux hommes singuliers se seraient gênés l'un l'autre; et devant un juge si fortement prévenu, l'avocat aurait eu trop de peine à gagner ses procès

En 1880, d'ailleurs, Thureau avait soixante-douze ans; et bien que son talent n'eût rien perdu de sa vigueur, il arrivait à l'âge oii la défiance de soi s'empare des plus hardis et des plus forts; où l'on ne doit plus prendre d'ens-aaements ni envers les autres ni envers soi-même, et où le succès de la Abeille ne rassure pas contre la défaillance du lendemain. C'est une grande tristesse!... Heureux du moins qui a su lui-même s'avertir « du temps qu'il se faudra résoudre à ce passage », et qui n'a pas attendu, pour cela, comme l'archevêque de Grenade, les conseils embarrassés de ses amis, ou l'honnête bévue d'un serviteur trop sincère !

En cessant de plaider, Thureau ne s'éloigna guère de

ce vieux Palais, où le ramenaient, comme malgré lui, les souvenirs de toute sa vie. Pour y revenir, il prenait toutes les occasions, j'allais dire tous les prétextes. Il n'y avait pas de semaine où on ne le rencontrât aux abords de notre bibliothèque, guettant les anciens à la porte du Conseil; ou, dans la salle des Pas-Perdus, entre le banc d'AUou et la statue de Berryer, propler statuam Platonis; penché au bras d'un ami d'autrefois; salué par tous, souriant à tous, allongeant tant qu'il le pouvait ces aimables causeries; toujours occupé de nos grandes afTaires et de nos petites histoires; puis, si quelque propos notable le frappait au passage, s'arrêtant court, et vous « assénant », par-dessus ses lunettes, un coup d'oeil d'une expression singulière; un regard très particulier, tantôt chargé de malice, tantôt curieux et sévère, qui, quelquefois, vous gênait un peu et en disait plus que bien des discours.

Ce qu'il n'aurait manqué pour rien au monde, c'était un jour d'élection; une de ces grandes journées où le peuple est en rumeur, où la ruche bourdonne et s'agite. Dès la veille, il était là, s'inquiétant des vides qui allaient se faire dans les rangs des anciens, s'informant des noms nouveaux qu'il ne connaissait plus, qu'il ne voulait mettre sur sa liste qu'à bon escient, après enquête, et sous caution.

Et l'ouverture des conférences? Le voyez-vous, au premier rang, mêlé à cette jeunesse, passant sa tête blanche entre les moustaches de deux stagiaires; tendant l'oreille pour ne rien perdre des discours; — puis, quand il fut devenu notre doyen, siégeant à la droite du Bâtonnier;

souriant, approuvant, applaudissant aux beaux endroits, fronçant le sourcil à certains passages; donnant à cette assemblée de famille, sans qu'il parut s'en douter, un attrait plus intime, une solennité plus respectable et plus touchante?

Il n'a pas tenu à nous, du moins, qu'il ne connût « ce je ne sais quoi d'achevé » que le temps ajoute aux dernières douceurs d'une belle vie. Il paraissait si jeune qu'on avait oublié son âge; mais un jour, en l'inscrivant au tableau pour la soixantième fois, on s'aperçut qu'il avait passé de dix ans la saison des noces d'or! Le Conseil lui offrit une médaille au nom de l'Ordre tout entier. On lui donna, malgré lui, un grand banquet, — un de ces banquets féroces où tout le monde mange et boit de bon cœur, excepté le héros de la fête. — Mais Thureau n'était pas de ces esprits superstitieux et timides dans lesquels ces anniversaires triomphants éveillent de tristes pensées et laissent de lâches pressentiments. Il fut bien d'abord un peu troublé. Il fallut bien faire violence à sa modestie : nolebat episcopari; mais, une fois son parti pris, il fit simplement, le sourire sur les lèvres et la paix dans le cœur, les honneurs de cette fête patriarcale qui réunissait à son fils et aux fils de son fils les derniers témoins de sa vie, et tout ce qui restait encore des compagnons de sa jeunesse. A l'allocution éloquente du Bâtonnier, il répondit par un petit discours plein de tendresse et de sérénité. Jamais le vieil avocat n'avait fait une plus aimable plaidoirie.

J'ai parlé de l'avocat, de son talent et de ses succès. L'homme, grâce à Dieu, n'a pas eu d'histoire. Les pas- I. 12

sions violentes l'ont épargné; le devoir a réglé sa vie. Il a connu tous les bonheurs où le sage borne ses désirs, tous les plaisirs qui charment l'esprit et occupent le cœur. Il aimait les lettres et les arts en connaisseur délicat, sans préjugé bourgeois de parti, de date ni d'école. Il était de cette petite troupe aventureuse qui, dans un temps où l'on ne voyageait guère, a popularisé au Palais le goût des voyages. Il s'en allait, chaque année, découvrant quelque cime — commode — des Alpes ou des Pyrénées ; préparant son itinéraire avec le soin qu'il apportait à ordonner ses plaidoiries; cherchant ensuite, de par le monde, tout ce qui pouvait mettre plus de lumière dans ses yeux, dans ses idées plus d'espace et plus d'air; tout ce qui pouvait élever son intelligence vers des horizons plus larges, au delà de la besogne et de la tâche nécessaire de chaque jour.

En perdant, avant le temps, une femme adorée, il a payé d'un seul coup et d'une seule douleur tout ce qu'il devait à la destinée; mais, de la vieille maison où ils avaient vécu si heureux ensemble, est sortie une vaste lignée, intelligente et robuste, droite d'esprit et de cœur, qui, de génération en génération, vient tour à tour prendre dans le monde la place qu'il lui avait d'avance préparée. Il est mort doucement, sans longues soufTrances. Né chrétien et catholique, il a vécu, il est mort fidèle à la religion qu'il avait reçue de ses pères et à l'Eglise qui avait béni son berceau.

On raille souvent dans le monde la littérature académique; les louanges qu'une amitié trop vive prodigue à ceux qui ne sont plus. A ce compte, je suis, ici, deux fois

suspect. Et pourtant, en relisant ce que je viens d'écrire, je n'y trouve rien d'excessif, — je veux dire rien d'académique. On en peut retrancher beaucoup de mots inutiles, qui sont à moi, mais rien, ce me semble, de ce qui appartient à l'avocat éminent et à l'homme de bien dont j'ai essayé de vous retracer l'image.

18 décembre 1893.

Il y a un peu moins de quatre-vingts ans, quelque temps avant la Révolution qui allait emporter la branche aînée (le la maison de Bourbon, il y avait en France, — à Brive-la-Gaillarde, — une dynastie plus modeste, dont la popularité tranquille ne devait connaître ni les aventures changeantes de la politique, ni les déchéances brutales des révolutions.

A cela près, — et avec quelques réserves encore qu'il y faudrait faire, — on disait à Brive-la-Gaillarde, en 1827 : « Les Péronne », comme on disait à Florence, il y a quatre cents ans : « Les Médicis ».

Descendant d'une longue lignée « de pleine et parfaite roture » ', apparenté aux familles les plus anciennes de sa petite ville, M. Péronne, le père, était un honnête marchand qui réunissait sur sa tête presque tous les honneurs auxquels, en ce temps-là, un bourg-eois de province pouvait prétendre.

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