I. S.iinl-Siinon
Juge au tribunal de commerce, adjoint au maire, administrateur de la caisse d'épargne, secrétaire perpétuel des comices agricoles de la région, conservateur de la bibliothèque de la ville, ce citoyen considérable tenait à la fois au négoce, à la justice, à la finance, à l'agriculture; à la politique par le bout de son écharpe municipale ; et par la plus agréable des sinécures aux belles-lettres, — aux « Bonnes Lettres », comme disaient alors à Paris M. Royer-GoUard et M. de Vatimesnil.
Ajoutez à cela que, dans cette famille presque plébéienne, on était, de père en fils, royaliste, catholique et libéral. J'imagine que, sous la troisième République,^ en temps d'élections, ce personnage consulaire aurait été le candidat hasardeux des ralliés de sa province, combattu par le journal de la sous-préfecture, soutenu par le cercle conservateur, — et patronné discrètement par l'évêque....
Autour de lui, un petit groupe de braves gens laborieux, instruits et sagaces comme lui : des parents, des voisins, d'anciens camarades de l'école et du collège, tous Limousins de bonne race, — j'allais dire de pur sang, — attachés, cramponnés de cœur et d'ùme à la forte terre de la Gorrèze, mais qui, plus tard, devaient conquérir à Paris leurs titres civiques et leur droit de bourgeoisie. C'étaient les Langlade, les Favard, les Marbeau, — non pas le soldat légendaire des mémoires, — mais l'admirable inventeur des asiles et des crèches, le grand homme de bien qui, pour aider les humbles et pour secourir les misérables, n'avait pas attendu que la philanthropie haineuse des partis ait supplanté chez nous la charité de l'Evangile. Et puis, avec eux, le premier de tous peut-
PROSl^ER PERONNE. 183
être, le plus populaire et le plus respecté, l'oncle Maza, comme on l'appelait '; le principal du collège de Brive, un universitaire de la vieille roche, du temps des grammaires de Port-Royal et du Jardin des racines fjrecques de Lancelot; du temps de Lhomond et du « que retranché » ; du temps où le participe passé s'accordait servilement avec le suhstantif, sans que ni les écoliers ni les maîtres parussent en ressentir le moindre malaise, et sans que le gouvernement songeât à supprimer, par ordonnance, cet abus innocent d'un autre âge.
M. Péronne avait trois fils : Emile qui n'est pas arrivé à Tàge d'homme; Henri, qui a été, pendant trente ans, avoué à Paris; un des hommes les meilleurs que j'aie rencontrés sur ma route; Prosper enfin, le confrère et l'ami dont je voudrais vous retracer la vie, en y prenant surtout ce que très peu d'entre vous ont pu connaître, et ce qui est resté le plus avant dans mon souvenir.
Prosper Péronne est né à Brive le 6 janvier 1824. En 1829, tout petit encore, il suivait, de très loin, les classes du collège, sous le regard émerveillé de son oncle Maza. C'est ce digne homme qui, à travers tant d'années, va nous donner le premier document de notre histoire.
Voici ce qu'il écrivait, le 19 juillet 1829, à Henri Péronne, dont les palmarès du collège Louis-le-Grand portaient chaque année jusqu'à Brive les succès et la jeune renommée :
« Ton petit frère me donne autant de satisfaction que tu m'en aies jamais donné. xV une mémoire des plus heu-
1. Pcrc de Pavoiit- lionorairc, et jJirand-pt'rc de l'avoue au Irilmnal civil do la Sciuo.
reuses il joint le jugement le plus sain. Il récite imperturbablement les noms, prénoms et aiJjectifs; il commence à bien apprendre les verbes. Il énonce, à première vue, quelque nombre que ce soit jusqu'à un million! Jamais tu ne m'as causé pareille admiration.... » Le mot y est; l'enfant admirable avait cinq ans!...
Vous devinez ce que furent les progrès d'un tel élève sous un tel maître. Ce n'était pas seulement un écolier actif et studieux, menant allègrement sa besogne, expédiant avec entrain et avec goût ses versions et ses thèmes, devançant de très loin et comme en se jouant tous ses émules; mais, dans ses cahiers et dans ses brouillons, sur la marge de ses livres, sous les ratures impatientes d'une improvisation hâtive, on pouvait déchiffrer çà et là quelques vers chevillés avec adresse, quelques hémistiches hardis enjambant lestement la césure, des plagiats heureux arrachés furtivement au Gradus. Rien n'est plus curieux à observer dans un enfant que ces premières échappées de littérature et de poésie, ces tâtonnements d'esprit et de cœur, ces poussées soudaines d'une intelligence qui s'éveille, qui se débrouille, — et dont il faut se garder de gêner trop tôt l'exubérance juvénile. Il sera toujours temps d'élaguer ce fouillis d'herbes folles et de broussailles printanières : Amo in juvene undè aliquid am/mtem, a dit Cicéron avec sa bonne humeur familière.
Quand ce terrible lauréat eut quinze ans, ne voyant plus dans tout le département aucun rival à sa taille, la famille assemblée jugea que les horizons de la Corrèze étaient un peu courts, l'air natal un peu lourd pour cette intelligence alerte et précoce. On résolut d'envoyer l'en-
PROSPER PÉROXNE. 185
fiint à Paris, et l'oncle Maza lui-même — volens, nolens — fut bien obligé d'y consentir. Quoique jamais aucun exeal ne lui eût, sans doute, autant coûté, le dignç proviseur entr'ouvrit la porte de son collège; — et l'aiglon prit son vol —
A Paris, le petit Péronne avait son gîte tout prêt. Le grand frère l'attendait, et, aussitôt arrivé, le cadet prenait au collège Louis-le-Grand la place que l'aîné avait illustrée naguère par ses succès. Sur ce terrain plus difficile et plus âprement disputé, le jeune Limousin ne fit que dépayser ses victoires; et, dans les archives de cette heureuse famille, on conserve, pour servir d'exemple aux générations futures, les bulletins qui attestent la gloire jumelle des deux frères.
En voilà bien long, n'est-ce pas, sur ces histoires de collège et sur ces niaiseries universitaires? C'est que, malgré moi, ces niaiseries me tiennent au cœur; c'est que, comme tant d'autres, je ne peux voir sans douleur disparaître de nos écoles ces vieilles méthodes auxquelles, après tout, notre pays doit le meilleur de son passé ; — ces catéchismes qui faisaient des âmes et ces « humanités » qui faisaient des hommes. — Et qu'est-ce donc que le latin, qu'est-ce que le grec; et cette rhétorique démodée, et cette philosophie dédaignée, sinon la parole vivante <les plus g'-rands esprits et des plus grands cœurs dont la race humaine ait gardé, à travers les âges, la pensée, les enseignements elles immortels souvenirs?... Quiconque a vécu, pendant son enfance, dans cet illustre commerce et y a trouvé quelque charme, en porte, dût-il les renier un jour, la marque et l'empreinte profondes. « Tout honnête
homme doit, au moins, avoir oublié le latin, » disait un des maîtres de ma jeunesse ^ Péronne a fait mieux : il savait le latin, et il ne l'a jamais oublié.
Le latin, cependant, le grec et la philosophie ne sont pas tout dans ce monde; et notre philosophe Fallait bien voir pendant ces années d'apprentissage que nous avons tous connues, où l'on passe tour à tour des bancs du collège à l'amphithéâtre de l'école, des cours de droit au pupitre vermoulu d'une étude, de la conférence Cujas à la conférence Mole, à travers les examens et les thèses, les boules blanches du baccalauréat et les boules rouges de la licence; au milieu des incertitudes, des inquiétudes, des projets changeants et des soucis vite oubliés de la jeunesse.
Péronne traversa ces épreuves avec son bonheur accoutumé; ne se croyant jamais au-dessus de sa tâche ni de ses maîtres; regardant, au delà des besognes les plus vulgaires, le profit qu'il en pourrait tirer un jour; grossoyant une requête ou débrouillant une liquidation sans mauvaise humeur; allégeant le poids de la procédure par les diversions d'un esprit très ouvert aux récréations délicates du monde, et par ces distractions aimables auxquelles, à vingt ans, les plus noirs ennuis ne résistent pas toujours.
Incertain d'abord de la route qu'il devait suivre, poussé vers le barreau par des affinités respectables plutôt que par une vocation impérieuse, mais enhardi assez vite par quelques essais heureux, il devenait bientôt un des dignitaires du stage.