‹ Avocats et magistratsChapitre 25 sur 43 · Sailli-Marc Girardin · texte numérisé non relu

Sailli-Marc Girardin

En 1851, il était désigné pour prononcer un de ces discours qui, chaque année, inaugurent nos conférences, et où se révèlent, comme nous l'avons vu il y a quelques jours encore, des talents si distingués et si divers.

En ce temps-là, c'était le Conseil de l'Ordre qui, — seul, — donnait aux stagiaires le sujet de leur discours, et on ne leur laissait pas, comme cela s'est vu plus tard, le soin dangereux de le choisir eux-mêmes, aux risques et périls de l'orateur... et de ceux qui le devaient entendre.

Cette fois, du moins, le Conseil avait eu la main heureuse, et le personnage dont Péronne fut chargé de célébrer la mémoire semblait, comme à souhait, assorti au goût et au talent de son panégyriste... c'était Patru....

Patru, Boileau, Racine et La Fontaine..., Lamoignon, Talon et Ség'uier..., Richelieu, Retz et 3Iazarin : l'Académie française dans tout l'éclat de sa gloire naissante ; les galeries du Palais avec cette cohue de beaux esprits et de précieuses, d'avocats et de procureurs, de plaideurs et de badauds qui s'y coudoyaient chaque jour...; pour tout dire enfin, cette alliance fameuse des lettres, de la magistrature et du barreau, dont la légende obstinée a survécu parmi nous à tant de mécomptes; — il y avait là, pour Péronne, avec l'attrait d'une étude qui lui devait ])laire, une fortune inespérée que l'oncle Maza lui-même n'aurait point osé souhaiter à son élève.

L'avocat fut digne du client. Grâce à lui, Patru n'est plus ce personnage pesant et correct, moitié avocat moitié pédagogue, que nous nous représentions alors drapé lourdement dans les plis de sa robe emphatique.

gourmé dans les préceptes étroits de sa syntaxe surannée; c'est un homme de son pays et de son temps; très souple et très alerte ; qui agit et qui s'agite ; qui aime et qui souffre; qui vit et qui pense. Que dis-je? Il voyage pour son plaisir, comme vous le faites vous-mêmes, — mais un peu moins à son aise....

En 1624, à vingt ans, alors que le Cardinal met toute une journée pour aller du Palais-Royal à Rueil, ce petit robin aventureux s'en va, cahoté de coche en coche, jusqu'au bout de l'Ralie. Le cœur au vent, la tête brouillée de romans et de comédies, il trouve à Turin le chevalier d'Urfé, qu'il appelle « un homme divin » ; qui le traite comme son fils, et qui lui promet, sans les lui donner, les « clefs » de VAstrée.

De retour à Paris, appauvri, sinon ruiné, par les amusements coûteux et par les galanteries honnêtes d'une jeunesse avide de tout connaître, il se décide à plaider pour vivre. Il ne se contente pas d'apprendre les principes du droit dans les traités fameux oia, naguère, Dumoulin et Cujas avaient remis en honneur ces nobles études. Par delà les justices brutales de la féodalité, la diversité des coutumes et le latin barbare du Code Justinien, il remonte ces grands courants de la pensée, de la philosophie et des lettres humaines que Cicéron retient presque tout entiers dans les périodes somptueuses de sa large éloquence. Cicéron lui paraît encore plus « divin » que d'Urfé. Il commente ses traités qui renferment toute la sagesse de l'ancien monde. Il traduit un de ses discours. Aux familiarités grandioses de cette éloquence souple et limpide, il assouplit sa parole et son style; et lorsque, au

Palais, assis à côté de ses confrères, il entend les extravagances oratoires de Gaultier et de ses émules; lorsqu'il se sent sur le point de parler comme eux, son bon sens et son bon goût se révoltent. Il s'enhardit à ne les point imiter. Et, au grand scandale de la buvette, il se met à parler mieux que personne la langue de tout le monde.

Ce fut une grande curiosité dont le bruit vint jusqu'à la Cour; et bientôt, quand l'avocat déjà célèbre va plaider pour le comte de Béthune contre la duchesse de Rohan, ou pour le prince abbé de Conty contre les chanoines de Saint-Léon, les familiers du salon de Julie se pressent pour l'écouter dans la lanterne de la Grand'Chambre.

Je ne crois pas que Richelieu ait jamais eu le loisir ou le goût de l'aller entendre, non plus que de se faire lire ses plaidoyers; mais on menait grand bruit dans ses entours de cet avocat singulier qui parlait en français ; et lorsqu'un jour les banalités officielles dune Epitre dédicatoire vinrent charmer la vanité de ce redoutable ami des lettres, Patru lui parut tout à fait digne de prendre séance dans son académie.

Un immortel étant mort juste à point, Patru fut élu à sa place tout d'une voix, — sans compter la voix du Cardinal; — élu à trente-six ans, sept ans avant Pierre Corneille, quatre ans après le Cid, quelques mois après Horace et Cinna; sans que personne dans l'auguste Compagnie semblât croire qu'il y eût là un passe-droit dont le public se pût émouvoir! Elle ouït même, dit-on, avec une condescendance sereine, le remerciement mémorable et les énormes flatteries de ce petit avocat qui, sachant si bien parler, s'avisait encore de si bien écrire.

Bientôt, d'ailleurs, le jeune académicien fit bien voir qu'il était à la hauteur de sa fortune. Avec le vieux Vaugelas, il fut un des ouvriers les plus actifs de ce dictionnaire toujours ouvert aux nouveautés que lui apporte le temps, et qui reste, dans sa sage lenteur, le témoin toujours présent de nos usages, de notre histoire et de nos mœurs.

Du Palais et de l'Académie, la renommée de Patru gagna la République des Lettres tout entière; et lorsque parut, aux premières splendeurs d'un nouveau règne, ce groupe d'écrivains hardis qui devaient l'illustrer un jour, tous, à l'envi, recherchèrent l'amitié de ce sage critique et sollicitèrent ses conseils.

Racine, La Fontaine, Labruyère, Boileau lui-même, le plus efTronté de ces novateurs, allaient le trouver, entre deux audiences, à son pilier de la Grand'Salle. Ils lui soumettaient leurs écrits, le pressaient quelquefois d'y travailler avec eux; et quand on lit la Préface des Plaideurs, on Racine parle des « amis qui, dit-il, ont mis la main à son ouvrage », il ne semble guère douteux que Patru n'ait été à la fois le secrétaire de l'Intimé, le souffleur de Petit-Jean, et l'assesseur de Perrin-Dandin. Avocats et juge, c'est à ce collaborateur discret que les uns doivent probablement les plus beaux traits de leurs plaidoiries, et l'autre les considérants les plus mémorables de son arrêt.

Ajoutez, avec Péronne, que cet homme d'esprit fut, au sens oîi on l'entendait au xvii* siècle, le plus honnête homme du monde; que cet avocat célèbre ne sut pas gagner d'argent au Palais; que cet écrivain si pur, ce cri-

tique si sûr, cet épistolier si fin et si aimable ne fut même jamais pensionné par la Cour; qu'il vécut pauvre avec goût, qu'il est mort indigent sans se plaindre; qu'enfin, à sa dernière heure, éconduisant avec respect le grand Bossuet qui lui marchandait un peu durement son salut, il se contenta du P. Bouhours pour mourir en bon chrétien dans les bras miséricordieux d'un Jésuite.

Voilà ce que Péronne nous racontait, il y a cinquante ans presque jour pour jour, dans cette vieille salle basse et sombre que plusieurs d'entre vous ont pu connaître, et que nos splendeurs d'aujourd'hui ne doivent pas leur faire oublier. Le discours est charmant, très simple, très solide et plein de recherches savantes; sans aucune trace de ces magnificences oratoires qui ont tant décrié notre littérature domestique; ne faisant de Patru ni un grand orateur, ni un grand écrivain, pas môme un avocat très habile; mais le donnant pour ce qu'il était : un curieux, un lettré, un causeur utile, ayant du g'oût et du bon sens, pour d'autres qui n'avaient que du g^énie.

En voilà encore beaucoup sur ce Patru; mais lorsque, au bout de deux cent cinquante ans, deux académiciens, avocats tous les deux, se rencontrent dans une assemblée comme celle-ci, cela ne peut g'uère aller, vous le comprenez, sans quelques compliments et sans un peu de cérémonie

Quant à Péronne, son brillant début passa les murs du Palais et fit au dehors quelque bruit. Applaudi la veille par ses amis, il lui advenait, le lendemain, un insig-ne honneur dont les fastes du jeune barreau doivent garder à jamais la mémoire.

De très loin, de très haut, des sommets de l'Académie française, un écrivain célèbre aperçut là-bas cet infiniment petit. M. Sainte-Beuve daig'na le nommer par son nom, en tête d'un de ses « lundis >■>; et s'acquittant d'avance envers lui par un mot protecteur, il lui emprunta, sans les lui rendre, le titre et les meilleures pages de son discours. Oserai-je dire qu'à mon avis l'article ne vaut pas le discours? Qu'importe?... Un mot de Sainte-Beuve; un regard du grand critique tombant de cette hauteur, dans un coin de la salle des Pas-Perdus, sur la toge prétexte et sur la toque encore toute neuve de cet orateur novice, n'était-ce pas, vraiment, ce « premier regard de la gloire » dont parle Vauvenargues, « plus doux, suivant lui, que ne le sont les feux de l'aurore? »

Mais, au Palais, la gloire passe vite; les « feux de l'aurore » n'y durent qu'un instant; et, ajtrès avoir jeté quelque éclat, l'oraison funèbre de Patru se perdit bientôt dans le bruit des audiences, et dans le courant monotone des plaidoiries. Il fallait attendre désormais des clients moins illustres et des succès plus solides. Péronne ne devait pas trop attendre. A défaut d'une clientèle opulente, l'étude de son frère allait offrir à son éloquence des occasions de parler et de plaider que lui ont dû envier beaucoup d'autres.

Il y avait là pour lui comme une clinique oratoire où il pouvait s'essayer à son gré, tantôt sur les petits plaideurs que l'assistance judiciaire y hospitalisait chaque jour, tantôt sur ces dossiers errants qui passent rapidement de main en main, et qui, après avoir fait tout le tour du

Palais sans tenter aucun avocat de quelque importance, reviennent prendre leur place dans les casiers de l'étude avec leurs cotes fripées, leurs pièces en désordre et leurs procédures en détresse.

Péronne les attendait au retour, les recueillait avec soin, et y trouvait encore son compte. Dans la salle des Pas-Perdus, ces écritures indigentes enflaient discrètement son portefeuille, où les dossiers étaient trop à Taise; à l'audience, les juges s'accoutumaient à le voir et à l'entendre; — il y en avait même qui, de temps en temps, l'écoutaient — et qui, levant un peu la tête, se disaient son nom l'un à 1 autre. Cela n'arrive pas à tout le monde...

Au cours de ces heureux débuts, il devint le secrétaire de deux avocats très différents l'un de l'autre et dont l'appui lui fut également utile. D'abord Etienne Blanc, travailleur infatigable, orateur abondant, clair et robuste, qui, le premier, par ses plaidoyers et par ses livres, entreprit d'assurer aux écrivains et aux inventeurs, aux artisans et aux artistes, ce droit abstrait et subtil dont, après tant d'efforts, ni les législateurs ni les légistes n'ont encore pu trouver le vrai nom. Ensuite, Chaix d'Est-Ange, alors dans toute sa gloire ; qui n'était peut-être pas le plus commode des patrons; qui ne pouvait guère vous apprendre à parler comme lui; mais qu'il était bon d'entendre souvent, et de près, pour vous ôter l'envie dangereuse de le vouloir imiter.

Péronne avait près de trente ans lorsque survint le coup d'Etat du 2 Décembre, et bientôt après la proclamation de l'Empire.... Il ne devait rien à aucun pouvoir; il n'attendait rien d'aucun parti.... Je ne suis pas sur que la I 13

République, en tombant, lui ait laissé d'inconsolables regrets; et il aurait pu, comme beaucoup d'autres, chercher dans les hasards de la politique une carrière plus brillante, plus facile et plus rapide. Il n'y songea même pas; et faisant de l'état qu'il avait choisi d'abord l'emploi de toute sa vie, il y borna ses devoirs, son ambition et sa fortune. C'est assez dire que, hors du Palais, il n'a pas d'histoire; car si le public s'occupe quelquefois de nos procès, il ne s'inquiète guère de nos plaidoiries. Grands ou petits, tous tant que nous sommes, nous avons beau parler, plaider, user nos robes sur la barre.... Nous avons beau nous appeler l'un l'autre : Mon éloquent ami, mon savant confrère, — où, faute de mieux, mon vénéré maître; — rien n'y fait!... — Si nous n'avons pas, tout de suite, mis la politique dans nos afTaires; si nous n'avons ni parti qui nous pousse ni journal qui nous prône ; si nous n'avons pas été députés pendant quelques mois ou ministres pendant quelques heures, et si nous n'avons pas attaché notre nom à quelque grande loi libérale qui expulse quelqu'un ou qui confisque quelque

chose, — nous n'aurons jamais connu la vraie gloire

Il faudra nous contenter d'être célèbres chez nous, éloquents entre nous, grands orateurs à huis clos, — et grands hommes en famille.

S'il arrive que le nom d'un de nous soit répété pendant huit jours par le Tout-Paris des théâtres et de la presse, c'est quand il est attaché à quelqu'une de ces aventures qu'un scandale bienvenu ou le nom d'un plaideur fameux recommande à la curiosité du public ou livre aux passions de la foule.

Sans les chercher et sans grand tapage, Péronne eut parfois de ces bonnes fortunes. Il s'en tira de façon à faire voir que des épreuves plus difficiles n'auraient pas déconcerté son éloquence. Pour ne lui en point dérober la gloire, il faut rappeler quelques afîaires de séparation de corps où, se mesurant aux plus grands avocats de cette époque, il se montra presque leur égal; une, entre autres, oij, après avoir soutenu, pendant quatre audiences, sans se laisser étourdir, les enchantements et les enlacements redoutables de Jules Favre, il plaida victorieusement, en deux heures, avec sa parole rapide et solide, une cause que son terrible adversaire avait mis quatre jours à ne point gagner.

Une autre fois, ce fut Alexandre Dumas qui lui tomba sous la main; il ne recula pas devant une tâche qui pouvait paraître téméraire; et tout en ménageant, comme il le devait faire, la juste renommée du grand conteur, le petit avocat se haussa jusqu'à lui pour lui faire entendre, avec beaucoup d'adresse et de bonne grâce, d'assez dures vérités. Les gens de mon âge se rappellent bien cette histoire qui amusa, pendant quelques jours, les oisifs des salons et des boulevards.

C'était en 18G7. Une jeune Américaine, admirablement belle, gymnaste intrépide et charmante, émerveillait chaque soir les cirques de Paris par des exercices effrayants où elle déployait, — dans des reliefs superbes, — toutes les séductions qu'un art audacieux peut ajouter aux splendeurs d'une incomparable beauté.

Quoique son talent ne touchât que d'assez loin à la littérature, la jeune artiste s'était fait présenter au bon

Dumas, qui se prêtait volontiers à ces sortes de patronages. Il avait encouragé les débuts de l'aimable acrobate; il s'était épris pour elle d'une affection protectrice; et bientôt, on voyait à l'étalage de toutes les librairies mondaines un groupe ingénu oii le bon géant, tenant sur ses genoux sa jeune amie, penchait sur elle, avec un sourire patriarcal, sa grosse tête puissante, joviale et crépue

Dumas, à cette époque, n'était plus jeune depuis longtemps; des amis soucieux de sa dignité lui représentèrent que la pose et le costume très abrégé de cette jolie personne pouvait prêter à un malentendu fâcheux; que, quant à lui, cette familiarité foraine n'ajouterait rien à sa gloire; et qu'il ferait bien d'engager ou de contraindre le photographe aventureux à faire rentrer dans son atelier cette œuvre d'art trop intime.

Dumas fut, dit-on, très étonné de ces scrupules; mais, comme les amis insistaient, et comme, de son côté, le photographe tenait bon, soutenant qu'il avait opéré sur commande, il fallut bien se résigner à lui faire un procès.

Duverdy plaidait pour Alexandre Dumas, qui était, de longue date, le client de son beau-père ' et un ami de la maison; Péronne, pour le malencontreux portraitiste. Tous deux rivalisèrent d'habileté; l'un, avec sa bonhomie narquoise et sa simplicité dangereuse, l'autre avec sa verve limousine, sa malice élégante, et ses échappées littéraires qui étaient là, on en conviendra, bien à leur place. Péronne gagna d'abord son procès; mais, devant la Cour, il lui fallut compter avec notre grave ami Oscar de Vallée, qui représentait au naturel la morale et la société,

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