‹ Avocats et magistratsChapitre 26 sur 43 · Paillard de Villeneuve · texte numérisé non relu

Paillard de Villeneuve

menacées par ce petit scandale; — depuis ce temps-là, la morale et la société en ont bien vu d'autres!...

L'austère magistrat n'abaissa qu'à demi son très grand talent jusqu'à cette querelle malséante; et, à voix basse, en quelques phrases solennelles tombées lentement de ses lèvres éloquentes, — enveloppant les plaideurs et le procès dans ce grand geste dédaigneux qui lui était familier, comme s'il écartait du prétoire des visiteurs importuns, — il opina que personne, dans cette sotte affaire, ne méritait d'arrêter les regards de la Justice.

La Cour était bien de cet avis. Elle le laissa entendre dans son arrêt, et, sauf les dépens, qui furent payés en fin de compte par l'infortuné photographe, il n'y eut, à vrai dire, dans tout cela, ni vainqueur ni vaincu. Les plaideurs en furent tous les deux pour leur courte honte; et, comme il arrive quelquefois en de pareilles rencontres, les avocats, seuls, sortirent avec honneur de cette pitoyable aventure.

Mais cette affaire, et d'autres encore que je pourrais rappeler, n'ont été que des accidents, des hasards heureux dans une carrière si sagement remplie.

Quant aux procès criminels, Péronne n'en avait ni le goût ni l'habitude. Sans se dérober à la défense des accusés, qui est le plus sacré de nos devoirs, il n'avait de complaisances chroniques ni pour le vitriol passionnel, ni pour l'amour à coups de couteau.... Si, par hasard, il se présentait aux guichets de Mazas ou de la Conciergerie, les gardiens lui demandaient son nom; — et l'on n'a jamais compté les journées d'une session d'assises par les dates de ses plaidoiries....

Il était moins l'avocat bruyant des grands jours que l'avocat utile de tous les jours; le défenseur dévoué des plaideurs qu'il jugeait honnêtes et des causes qu'il croyait justes; mettant au service du droit la probité de son caractère et de son talent, la sûreté de son savoir, le charme et la clarté de sa parole. Peut-être est-ce là, à vrai dire, toute « l'éloquence judiciaire », ou ce que l'on appelait ainsi dans nos vieux traités de rhétorique. C'est du moins ce que pense et ce que nous a fait savoir un jour, avec quelque hauteur, un critique éminent dont je n'ai ni la hardiesse ni le loisir de discuter ici les arrêts \

Quoi qu'il en soit, c'est par ces qualités aimables et solides que notre cher camarade s'est fait parmi nous une si grande place. Entouré d'une clientèle importante et fidèle, membre du Conseil de l'Ordre pendant plusieurs années, aimé de beaucoup, respecté de tous, notre profession lui a donné tout ce que les plus exigeants en peuvent attendre. Si d'autres y trouvent quelque chose de plus, ils le doivent souvent au hasard autant qu'à leur mérite; et j'en connais qui, dans le retour qu'ils font sur eux-mêmes, pensent quelquefois : « Pourquoi donc moi et non pas d'autres?.., » Mais, comme le fait observer Brid'Oison : « On ne dit ces choses-là qu'à soi-même... » •J'ai parlé des honneurs bien mérités que, sans les chercher, Péronne a trouvés sur sa route. J'allais oublier le plus flatteur peut-être, au gré de bien des gens; le plus singulier du moins et le plus rare; qui a manqué, je crois, aux plus illustres même d'entre nous. . Saviez-vous que la renommée de cet avocat si peu sou-

Page 1