M. F. Brunelière
cieux (les grandeurs eût franchi les frontières de France, et que le souverain d'une Puissance amie lui eut conféré une des charges les plus considérables de sa couronne? Saviez-vous que, tout en plaidant à Paris et tout en restant bien Français, notre confrère eût été nommé, par lettres patentes, Président de la Cour suprême de Monaco?...
Ce que sont précisément ces fonctions, je ne peux pas trop vous le dire ; et j'imagine que, dans ce pays enchanté, 011 un ciel toujours bleu sourit à des mortels toujours heureux; où les citoyens ne paient ni impôts, ni taxes, ni patentes qui puissent aigrir leur humeur, les procès doivent être assez rares. Quoi qu'il en soit, je suis bien sûr que, dans ce coin de terre où le hasard règne en maître et où la roue de Fortune décide du sort de tant de gens, les juges, du moins, ne jouent pas « aux dez » leurs arrêts, comme cela se faisait ailleurs, au temps de Panurge... Sans cela, notre honnête confrère n'y eût certainement pas aventuré sa conscience.
Que Péronne ait été un homme d'esprit, un homme de goût, un orateur habile et disert, un causeur original et très piquant, c'est ce que n'ignore aucun de ceux qui ont pu le connaître et l'entendre; mais, ce que savent très peu de gens, ce que j'avais bien pressenti quelquefois, ce que j'ose affirmer maintenant, c'est que ce lettré délicat et fin était, à ses heures, un écrivain — je dis un écrivain véritable.
En 18i9, un journal de province avait publié, sous le pseudonyme de David Ozy, des « Lettres Parisiennes », où l'auteur donnait son avis sur les débats parlementaires
et sur les orateurs qui, dans ce temps-là, occupaient l'attention du public.
De cette correspondance, adressée au Progrès de la Corrèze, et qui paraît avoir duré plusieurs mois, il est resté seulement cinq ou six lettres dépareillées, où des idées originales et hardies, des portraits pleins de finesse et d'éclat, laissent entrevoir, encore aujourd'hui, dans ce lointain, un esprit qui osait penser et un honnête homme qui savait écrire.
Puis, le temps avait passé. Un jour, David Ozy s'était tu, sans que personne au monde, — croyez-le bien, — se fût inquiété de son silence; et les « Lettres Parisiennes », et le Progrès de la Corrèze avaient été vite emportés dans cette jonchée de feuilles mortes oij s'éparpillent en une heure ces écrits d'un jour. Même à Brive, personne, depuis bien longtemps, n'y songeait plus, lorsque, tout à coup, au bout de trente années, une autre secousse littéraire vint réveiller la petite ville endormie.
C'était encore des « Lettres de Paris » ; cette fois, c'était le Corrézien qui les publiait, et c'était bien « Un Limousin » qui tenait la plume. Mais, dès les premières lignes, sous la verdeur du parler natal, il était aisé de reconnaître un esprit habitué à d'autres horizons que les coteaux de la Corrèze; que n'étonnaient ni les agitations de la politique, ni les violences des partis; et qui, pour défendre ses idées, avait appris ailleurs une langue vigoureuse et savante, dont la presse parisienne elle-même aurait pu envier la puissance.
C'était en i880, au moment où commençait, contre la liberté de l'enseignement, c'est-à-dire contre la liberté de
penser et de croire, cette guerre formidable qui, depuis plus de vingt ans, bouleverse la France, — et que les plus jeunes d'entre vous ne verront pas finir... — Péronne était chrétien et catholique ; il se jeta dans la mêlée avec l'ardeur de sa nature et la ferveur de sa foi. De cette polémique véhémente, je ne peux rien citer ici; nous avons assez de nos haines d'aujourd'hui sans y ajouter les haines d'autrefois; et dans cette assemblée fraternelle où les sentiments de chacun doivent se confondre, pour une heure, dans la liberté de tous, je n'ai à juger les opinions ni les croyances de personne. Je dis seulement que, dans cette lutte qu'il soutint pendant quatre années au milieu de tant d'autres travaux, ce champion tenace a montré une verve, une vigueur et un talent d'écrire auxquels il n'a manqué, pour conquérir la renommée, qu'un plus vaste théâtre et un savoir-faire plus habile. Me raille qui voudra! mais, en lisant ces pages oîi la brusquerie matoise d'un paysan un peu trop lettré se mêle aux emportements d'une âme vraiment émue, j'ai pensé quelquefois à Paul-Louis Courier ; plus souvent encore à Louis Yeuillot. C'est dire ce qu'à mon sens il y faut admirer, et ce que, dans quelques endroits, on y peut reprendre.
Ce qu'il a mis dans ses écrits de circonstance et dans cette littérature de rencontre, nous le trouvions chaque jour dans ses causeries, avec plus de bonne humeur et moins d'àpreté, avec plus d'abandon et de bonhomie, avec une verve plus naturelle et plus familière. Jamais homme n'a exprimé plus librement, avec plus de franchise et de bravoure, ses idées sur tout et sur tous, ses
engouements littéraires, ses antipathies politiques et ses indignations religieuses.
C'était parfois un mot mordant, trivial comme à dessein ; souvent une rudesse un peu crue, et, si l'occasion s'y prêtait, le mot gaulois là où le mot français aurait suffi. Tout cela relevé, égayé par cette pointe d'accent indigène oîi l'on sentait le voisinage sonore et comme la contagion aimable de la langue d'oc.
Par je ne sais quelle distraction de la Providence, sa physionomie, très originale et qui était bien à lui, lui donnait cependant un certain air de famille qui l'aurait pu gêner, dont ses amis s'amusaient quelquefois, et dont sa bonne humeur s'accommodait sans aucun effort. A voir ses sourcils mobiles, ses beaux yeux pétillants d'esprit, railleurs et tendres tour à tour, sa lèvre en avant, son sourire blotti dans une ride moqueuse, — ce chrétien fervent avait plutôt l'air d'un Epicurien que d'un Apôtre. Assis fièrement au banc d'œuvre de sa paroisse, ce petit marguillier ressemblait de loin à Voltaire...
Mais ce que j'aurais voulu vous faire lire avec moi, ce sont les lettres admirables qu'il écrivait à ses amis, à ses enfants; à son frère surtout, ce grand frère à qui, seul, il pouvait tout dire, dont les souvenirs remontaient avec les siens jusqu'aux premières joies et jusqu'aux premières douleurs de leur enfance... Appuyés l'un sur l'autre, la main dans la main, le cœur dans le cœur, le visage éclairé du même sourire, les yeux voilés des mêmes larmes, ils avaient traversé du même pas les bons et les mauvais jours de la vie. Après de longs efforts, au moment où, pour tous deux, le succès était venu, lorsque le temps
leur avait rendu moins amers ces chagrins qui n'épargnent pas les plus heureux, un jour, il y a plus de trente ans, en pleine vie, en plein bonheur, Henri Péronne mourut... Pour celui qui restait, ce fut une surprise terrible et une inconsolable douleur.
Longtemps après, un autre coup le devait atteindre, et frapper à un autre endroit ce cœur meurtri où la blessure d'autrefois saignait encore... En perdant la compagne fidèle des belles années de sa vie, l'honnête matrone de son honnête foyer, la mère de ses trois braves fils, l'aïeul vénérée de ces dix-sept petits-enfants qui étaient la joie et l'orgueil de leur maison, cet homme longtemps heureux achevait de payer à la Providence la rançon de tous ses bonheurs.
Il y a de cela dix ans. Las des affaires, détaché du monde, exempt de ces ambitions tardives dont les plus sages ne savent pas toujours se défendre, il ne lui restait plus qu'à jouir en paix des biens que Dieu avait laissés à sa vieillesse. Là encore, il avait de quoi occuper son cœur.
D'année en année, il avait vu se former autour de lui des alliances charmantes dont la fécondité biblique rajeunissait ses vieux jours. Jamais patriarche plus respecté ne fut entouré d'une tribu plus nombreuse et plus tendrement unie.
C'est dans un coin verdoyant de la Limagne, dans son beau domaine de Bourgeade, que, chaque automne, il rassemblait sa famille tout entière. C'est là, — me disait-il souvent, — qu'il fallait le voir, attendant les carrioles et les pataches auvergnates qui, de la gare voisine, lui ame-
naient par carrossées ses voyageurs ; les grands, les petits ; ceux qui venaient pour la première fois ; ceux que l'on ne voyait pas encore et dont on marquait la place pour Tannée prochaine... Et avec quelle joie il nous racontait cette invasion turbulente, ces grosses tablées campagnardes qu'il présidait gaiement, et le tapage de tout ce petit monde ivre de vie qui emplissait la vieille maison de ses clameurs! C'est là qu'il était encore heureux de vivre et que, sans doute, il aurait voulu mourir.
A Paris, plus allait le temps, plus il cherchait à se reprendre aux souvenirs et aux amitiés d'autrefois. Assez souvent il venait me voir, — un peu pour moi, beaucoup aussi parce qu'il était sûr de trouver à notre foyer fraternel un vieux lettré, tout frotté comme lui de grec et de latin, plein, comme lui, d'une ardeur juvénile pour ces études qui, à travers tant d'années, leur étaient restées chères. Et c'était pour moi un grand charme, une amusante leçon, d'entendre ces deux bons humanistes discuter sur un mot, disputer sur un vers d'Horace, et se saluer, au départ, de quelque hémistiche Virgilien que nous entendions notre visiteur achever tout seul derrière la porte et scander à demi-voix jusqu'au bas de l'escalier.
Peu à peu, ses visites devinrent plus rares; puis, sur quelques bruits alarmants, ses amis inquiets se pressèrent à sa porte. Yous savez le reste; c'est notre histoire à tous, celle d'hier comme celle de demain...
L'année dernière, un jour du mois de mai, nous étions réunis devant cette maison tendue de noir où notre ami venait de mourir, entouré de tous les siens, soutenu par cette foi calme et sûre que, pendant toute sa vie, jamais
l'ombre d'un doute n'avait effleurée; et en suivant cette famille en deuil, nous entendions murmurer autour de nous : « Quel grand malheur! quel brave cœur! Quel charmant esprit! Quel ami sûr et fidèle!... »
A ces louanges, si simples et si vraies, qu'ai-je pu ajouter aujourd'hui? Que notre cher Péronne a été un avocat excellent? Qu'importent des plaidoiries que vous n'avez point entendues?... Un écrivain d'un rare mérite? Qu'importent des écrits qu'aucun devons ne lira jamais?... Et il fallait pourtant que cela fût dit, non pour lui, mais pour nous : — pour marquer la place que son nom doit tenir dans l'histoire de ce grand Barreau dont chacun de nous écrit, tour à tour, ici quelques pages. Il le fallait aussi pour l'honneur de cette génération déjà oubliée à laquelle nous appartenions tous les deux, dont je reste parmi vous un des derniers témoins, et dont je viens de vous parler pour la dernière fois.