PAR M. ROUSSE
BATONNIER DE l'oRDRE DES AVOCATS
A Vouverture de la Conférence le 2 décembre i 87 1 '.
Mes chers confrères,
Lorsque vous m'avez élu Bâtonnier pour la seconde fois, j'ai pris devant vous un engagement que je viens remplir aujourd'hui. J'ai dit que je ferais l'histoire du Barreau de Paris pendant la guerre et pendant la Commune. Ce sont de tristes souvenirs; mais nous y trouverons des enseignements qu'il faut entendre, et des leçons dont il faut savoir profiter.
Quand on est frappé comme nous le sommes, il est puéril de s'en prendre à la Fortune, ou d'accuser un seul homme de tant de maux. Il n'y a que les peuples asservis sans retour qui aient le droit de tout rejeter sur un maître; et une nation qui tomherait par la faute d'un seul homme mériterait de ne se relever jamais.
1. Cet ôcrit serait sans doute mieux à sa place dans un recueil de discours qui paraîtra i)cut-ètre un jour, mais il rappelle une date et des événements si importants dans l'hisloiro du barreau, ijne je no pouvais i)as IVuncllrc ici.
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Nos fautes sont à nous; ayons l'orgueil de les reconnaître. Tous, d'une commune ardeur, nous avons mis la main à notre ruine, et la déraison de presque tous a rendu possible ce que la folie d'un homme avait préparé.
Parmi tant de coupables, il faut que le Barreau prenne sa place, et que, donnant un exemple nécessaire, il ne laisse à personne le droit de lui signaler ses erreurs.
En parcourant la légende de cette année funeste, j'ai trouvé parmi vous des dévouements glorieux, de généreux sacrifices, d'héroïques vertus, et des souvenirs dont vous avez le droit d'être fiers. Mais des murs de ce palais, de ces ruines qui nous environnent et que n'a point faites le temps, j'ai entendu s'élever contre vous des voix accusatrices, des reproches amers qui s'adressaient à vous comme au pays tout entier. Si je ne les rappelais ici, le récit que je veux faire ne serait ni sincère ni utile; et ce n'est pas le temps des vains discours. Nous nous sommes assez loués nous-mêmes. Il faut, aujourd'hui, nous connaître et nous juger. Il faut montrer à cette jeunesse qui nous entoure les écueils de la route oii elle veut marcher; il faut aussi que, se considérant à son tour, elle songe moins aux éloges qui lui sont dus qu'aux devoirs qu'elle a parfois oubliés.
Pourquoi ne pas le dire? On parle mal des avocats, aujourd'hui. Après les avoir flattés sans mesure, on les accuse sans justice. On les chargerait volontiers de toutes les fautes de ce pays, et après les avoir conviés à la politique avec un aveugle engouement, bien des gens demandent maintenant ce qu'ils y sont venus faire, et ce qu'on
attend pour les en bannir à jamais. Ce sont là des caprices dont les démocraties sont coutumières ; des traits de dépit puéril par lesquels, dans leurs mauvais jours, elles aiment à se distraire des coups de la Fortune. Mais, quoi qu'on en puisse penser, chez les peuples libres ou qui le veulent devenir, c'est-à-dire partout oîi les procès des citoyens et les afTaires de l'Etat se discutent publiquement, les avocats ont, dans les conseils de la nation, une place aussi légitime qu'inévitable. S'ils se refusaient à la politique, il faudrait faire violence à leur modestie pour les y contraindre... Il ne paraît pas qu'en France, depuis soixante ans, on ait dû en venir à cette extrémité.
Sous le gouvernement des Bourbons, les événements, les institutions et les mœurs ofTraient au Barreau bien des tentations à la fois; mais les avocats ne s'y laissèrent aller qu'avec prudence, et avec une timidité dontil est permis de s'étonner aujourd'hui. C'est au Palais plus qu'à la tribune qu'ils cherchaient alors la considération et la renommée.
Les conspirations militaires des premières années, les procès de presse qui vinrent ensuite, leur donnèrent des clients illustres et des occasions faciles de popularité. Mais, là encore, le Barreau fit preuve d'une discrétion méritoire. C'étaient les plus habiles et les plus renommés qui les représentaient dans ces luttes brillantes. Si quelques jeunes gens y ont trouvé d'heureux débuts, leur talent justifiait assez leur audace, et sous leurs ardeurs juvéniles, dans les emportements de leur précoce éloquence, on sentait assez les qualités qui devaient donner bientôt à leur nom une célébrité légitime.
La Révolution de 1830 mit l'amltition du Barreau à une épreuve redoutable. Sous un gouvernement libéral, qui faisait à la parole une si large place, les avocats ne manquèrent pas à la politique, et je n'ai pas à faire ici leur histoire. Tous n'y réussirent pas également; mais presque tous y furent à leur place ; et l'un d'eux, au milieu des luttes les plus ardentes, en face des adversaires les plus illustres, est resté, de l'aveu de tous, le plus grand orateur de notre temps \
Mais bientôt, aux bruits de la tribune, au mouvement de cette société tourmentée, l'esprit et la discipline du Barreau commencèrent à se corrompre. Au Palais, la politique, peu à peu, prenait le pas sur les affaires. Elle était partout; elle envahissait les couloirs et les audiences ; et rarement elle laissait la parole aux plus expérimentés et aux plus sages.
On vit alors s'élever des derniers rangs, parmi les plus inconnus et les plus jeunes, une agitation présomptueuse, une cohue d'ambitions impatientes qui ne cherchaient dans notre état que le moyen et l'occasion de parvenir. On vit pénétrer ici, au sein de notre jeunesse, les plus mauvaises pratiques des gouvernements populaires : la recherche des honneurs et des emplois, les sollicitations et les brigues. Les dignités du stage furent assiégées par des adolescents hardis et par des politiques du premier âge qui voyaient là le commencement de leur fortune ; et bientôt, le mal empirant, avant de confier aux anciens le gouvernement de notre petite République, on leur demanda