‹ Avocats et magistratsChapitre 31 sur 43 · Elle a disparu aujourd'hui · texte numérisé non relu

Elle a disparu aujourd'hui

fîce (le leurs intérêts, ont renoncé, pour lui rester fidèle, auxbénéfiees légitimes de leur état; rien n'est plus digne de respect, et le Barreau a donné, de ce côté, de beaux exemples.

Mais la conscience publique se défie de ces dévouements soudains, et elle ne veut pas en être la dupe. Elle ne veut pas que, le soir d'une révolution, la politique devienne tout à coup la ressource de ceux qui n'en ont point d'autre; qu'on la prenne comme le pis-aller d'une jeunesse impuissante ou comme l'expédient désespéré de quelque crise pécuniaire, et qu'on s'essaie à gouverner son pays quand on ne peut plus gouverner sa vie. C'est là, cependant, ce qui s'est rencontré au Palais plus qu'il ne l'aurait fallu ; et l'on a pu croire quelquefois que, là comme ailleurs, les patriotes de la veille n'étaient que les fonctionnaires du lendemain.

La malignité publique s'amuse de ces traA^'stissements rapides; les honnêtes gens s'en affligent. Ils s'étonnent que, fùt-on avocat, on puisse savoir si à propos tant de choses; qu'on soit prêt, en si peu de temps, pour des fortunes si diverses, et que l'étude seule du droit enseigne tant de moyens difîérents de parvenir.

A l'époque dont je parle, les emplois publics n'étaient pas le seul attrait contre lequel le Barreau eût à se défendre. Il y avait alors, il y a encore pour les avocats une visée plus haute et une tentation plus dangereuse ; c'est de figurer parmi les représentants du pays, de siéger dans les assemblées et de parler à la tribune. Pour plusieurs c'est une ambition légitime. Pour beaucoup

d'autres, ce n'est qu'une prétention téméraire; et les moyens qu'ils emploient pour la satisfaire s'accordent rarement avec les devoirs de leur état.

Le procédé le plus commun, et qui a souvent réussi, c'est de chercher, dans des procès politiques, le gage d'une candidature populaire.

Quand je parle des procès politiques, il ne s'agit pas de ces grandes causes où la conviction du citoyen soutient, passionne et enflamme le talent de l'avocat. C'est là un des plus nobles emplois de la parole.

Il ne s'agit pas non plus de ces occasions tragiques où, la force empruntant le masque de la justice, l'avocat vient réclamer sa place auprès des victimes; c'est le plus sacré de nos devoirs, et je ne sache pas que, dans aucun temps, nous l'ayons jamais déserté.

Je parle de ces défenses intéressées que l'on recherche pour brusquer la fortune, et pour assurer à son nom la célébrité rapide que tiennent dans leurs mains les partis. A ces coups d'éclat, on devient aisément un personnage; et ce que n'ont pas donné à d'autres dix années de travail, de patience et de talent, on l'emporte d'assaut en quelques minutes, pour avoir parlé fort plus que pour avoir parlé juste. On devient dans un instant un grand orateur, non parce qu'on a bien plaidé sa cause, mais parce qu'on l'a plaidée; non parce qu'on est éloquent, savant ou honnête, mais parce qu'on est républicain, royaliste ou libre penseur. La défense est alors le moindre souci du défenseur, et sert parfois de prétexte aux familiarités les plus fâcheuses ; mais le client absous ou condamné, l'avocat a gagné sa cause. L'accusé lui fournit

la moitié du succès, et l'esprit de parti se charge du reste.

La Révolution de 1848 introduisit au Palais une puissance nouvelle qui acheva d'altérer nos traditions et nos mœurs. Je veux parler de la presse.

Jusqu'alors, la littérature courante de la maison se bornait aux honnêtes cahiers de Sirey, et à ces journaux qui, rédigés par des mains habiles, faisant à la curiosité du public toute la part qu'il lui faut faire, nous entretiennent sérieusement, chaque matin, de nos affaires et de nos devoirs.

Mais cette publicité discrète ne suffisait plus à l'importance que recherchaient plusieurs d'entre nous, et à cette passion futile de tout savoir et de tout redire, qui est la maladie mortelle de notre pays et de notre temps.

Pour les oisifs, la justice devint, comme tout le reste, un spectacle, dont il fallut connaître non seulement la scène et les personnages, mais surtout les dessous, les coulisses et les machines. On fit de nous des artistes, et notre vanité y gagna tout ce que notre orgueil y devait perdre.

On parla de nos débuts et de nos rentrées, de nos succès et de nos chutes ; et, dans les journaux qui paraissent chaque soir, — comme dans ceux qui, la veille, sont datés du lendemain, — le Palais eut sa page, entre les courses et les théâtres, assez loin après la Bourse et un peu avant les annonces.

On vit paraître en même temps des notices, des biographies, des portraits judiciaires, où figuraient, auprès des avocats célèbres, ceux qui aspiraient à le devenir, avec les qualités et les défauts de chacun d'eux, les détails

de sa vie domestique, les étapes de ses voyages, ses bons mots familiers, et jusqu'aux traits de son visage. La salle des Pas-Perdus eut sa chronique; et, comme le grand roi, le Palais eut ses Dangeau.

Messieurs, la presse est une puissance qui sait jusqu'oii vont ses droits, et qui ne souffre guère qu'on lui enseigne ses devoirs; mais elle ne donne, à elle seule, ni la célébrité ni la gloire, pas même la renommée véritable. Elle crée seulement des dehors brillants qui, d'assez loin, leur ressemblent, et dont la vanité du commun des âmes s'accommode. Il faut, pour ne s'y point tromper, une délicatesse d'esprit et de cœur qui n'est pas le fait de tout le monde. Plusieurs d'entre nous se sont laissé prendre à ces louanges banales ou à ces critiques bienvenues qui jettent chaque matin leur nom au public, et qui ne sont que la petite monnaie de la renommée. Ils en sont venus à désirer avec ardeur ces jouissances futiles, puis à les rechercher par des empressements suspects et des avances intéressées; et l'on a vu des avocats oublier dans les bureaux d'un journal cette fière indépendance qu'ils se vantaient de n'avoir jamais abaissée devant un autre pouvoir.

Ainsi, le Barreau perdait peu à peu, avec la simplicité de ses anciennes mœurs, la conscience du rôle qui lui appartient et des services qu'il doit au pays. Distrait de ses devoirs par les ardeurs de la politique et par les illusions de la vanité, l'intérêt de la justice et le respect de la loi n'étaient plus son unique souci.

Je ne crois blesser aucune convenance, et je ne com-

promets personne aujourd'hui, en disant que les avocats virent arriver l'Empire sans engouement. Entre eux et lui, dès le premier jour, il y eut une mutuelle défiance, et comme une antipathie de famille. Il les a toujours tenus pour des adversaires. Il les a traités quelquefois comme des ennemis. Mais tout en combattant l'Empire sans relâche, parfois avec plus de violence que de sagesse, les avocats, comme la nation tout entière, ont subi son influence, et reçu, comme elle, son empreinte.

En excitant sans prévoyance et sans mesure la soif de l'argent, le goût du luxe, la passion des fortunes rapides; en accumulant dans Paris ces travaux fameux dont les ruines mesurent aujourd'hui la stérile grandeur, ce gouvernement a fait naître un ordre d'intérêts et d'affaires que le Palais avait à peine connu jusque-là. Vous savez ce que les expropriations ont donné au Barreau , et ce qu'elles lui ont coûté. Les abus auxquels vous songez avec moi sont trop récents pour que je les rappelle longuement. Mais ils sont trop graves, ils nous ont été trop funestes pour que je paraisse les oublier et pour que je veuille les absoudre. Il n'est pas une de nos traditions qui n'ait subi là quelque atteinte. Des habitudes équivoques, des familiarités suspectes, une âpreté de procédés et d'exigences que nous ne connaissions pas, ont remplacé, trop souvent, dans ces affaires faciles, l'antique bonne foi, le dédain superbe de l'argent, le respect excessif de soimême, toutes ces nobles chimères qui relèvent et ennoblissent la vie; qui ne sont pas le devoir, mais le luxe des âmes bien nées, et qui s'appellent — l'honneur.

Les travers et les fautes que je vous signale avec

quelque rigueur ne sont pas ceux du Barreau seulement : ce sont les fautes et les travers de notre pays et de notre temps. La passion des emplois et de la richesse, l'intempérance politique, l'amour de la popularité, l'enivrement de soi-même, n'est-ce pas ce que nous avons vu partout depuis tant d'années? N'est-ce pas ce qui a préparé notre ruine? Et si plusieurs d'entre nous ont paru plus attentifs au progrès rapide de leur fortune qu'au soin de leur dignité, n'est-ce pas pour s'être laissé gagner par ce courant presque irrésistible de mauvaises doctrines et de mauvaises mœurs qui emportait, avec nous, le pays tout entier à sa perte?

Un jour, cependant, on put croire tous ces dangers conjurés : de grands changements s'étaient faits dans les conseils du souverain; et une grande espérance avait pénétré dans bien des cœurs. Autour d'un jeune ministre S on vit accourir en foule, même de nos rangs, de jeunes politiques qui, jusque-là, n'avaient voulu engager au prince ni leur nom, ni leur talent, ni leur avenir. On vit sortir aussi de leur retraite, comme des témoins bienveillants et comme les parrains de cette renaissance tardive, ces grands vieillards oubliés, dont les noms consolent seuls aujourd'hui notre orgueil, et dont la sagesse sera peut-être la dernière ressource de nos malheurs.

Mais ces illusions furent vite dissipées. Bientôt vinrent; de toutes parts, les fautes sans excuse, les folies sans nom et les malheurs sans exempl

Page 1