‹ Avocats et magistratsChapitre 32 sur 43 · I. M. Em OUivier · texte numérisé non relu

I. M. Em OUivier

Messieurs, c'est un triste consulat que le mien. Il ne restera célèbre que par le souvenir de nos défaites, de notre honte et de nos misères. Il a commencé en même temps que cette guerre funeste. Le jour où vous m'avez appelé à cette place, toute notre jeunesse partait pour la frontière; et mes premières paroles, je m'en accuse, ont été comme un défi imprudent à la fortune. C'étaient des adieux pleins d'espoir à ceux qui nous quittaient. C'étaient, à travers bien des alarmes, des pressentiments orgueilleux que, comme tant d'autres, la volonté de Dieu devait, dès le lendemain, démentir.

Depuis cette époque, nous avons connu toutes les douleurs; il n'en est aucune qui ait égalé les angoisses de ces premiers jours. Rappelez-vous ces surprises ; ces nouvelles sinistres qui traversaient la ville, toujours précédées par des bruits menteurs de victoires; ces éclats de joie suivis d'un morne silence; ces défaites se pressant, se poussant l'une l'autre; puis, tout à coup, ces bulletins éperdus où une main fatale semblait redemander au hasard tout ce qu'elle lui avait follement confié; la sédition mêlant les rangs d'une armée en déroute à la cohue d'une multitude en débauche; et une révolution enfin rompant, d'un seul coup, le dernier lien qui retenait tout un peuple au-dessus de l'abîme. Voilà ce que vous avez vu. Yoilà, jeunes gens, ce que vous ne devez oublier jamais.

Je n'ai point à juger ici ceux d'entre nous que ces événements ont emportés au pouvoir. Dans la poussière et dans le bruit de ces grandes chutes, les contemporains voient mal d'ordinaire. Ils jugent au hasard, au gré de

leurs passions ou de leurs douleurs. Ici, d'ailleurs, ni l'éloge ni le blâme ne serait vraiment à sa place.

Mais ceux que nous cherchions, que nous suivions dans cette tourmente, c'étaient ces jeunes gens qui nous avaient quittés la veille, et qui sans ambition, sans illusions, presque sans espérance, allaient se jeter au plus fort du péril et combattre pour la patrie.

Des campements tumultueux de Ghàlons et de Saint- Maur, chaque jour nous apportait des nouvelles qui, sans dissiper nos alarmes, relevaient au moins notre cœur et consolaient notre fierté.

Là, dès les premiers jours, au milieu de cet immense chaos, on voyait se former, dans nos jeunes milices, de petits groupes de cœurs vaillants qui cherchaient à se reconnaître et à se compter. On comprit alors, une fois de plus, ce que vaut, dans ces grands désastres, la conformité des idées, des sentiments et des croyances; ce que peuvent faire, pour fortifier les âmes, les exemples de la famille, les enseignements du foyer; ces vieilles idées de Dieu, de patrie, de devoir et d'honneur, si dédaignées aujourd'hui : toutes ces saintes crédulités de l'enfance qui deviennent plus tard la foi de l'homme et la vertu du citoyen. Il se trouva que les enivrements du libertinage, les bravades des carrefours, les promenades et les drapeaux, les fanfares et les chansons, que ces parodies du patriotisme et ces enfantillages grossiers de la guerre ne faisaient ni les patriotes, ni les soldats; et que ceux-là seuls pouvaient compter dans les rangs, qui avaient appris, ailleurs, à aimer leur pays et à le défendre.

Dès les premiers jours, la jeunesse du Palais marqua sa place parmi les plus patients et les plus braves.

C'étaient nos novices et nos recrues, nos confrères de la veille, nos stagiaires, les clercs de la vieille basoche, ces enfants d'honnêtes familles et de médiocre fortune, que les hasards de la vie allaient bientôt séparer, mais qui tous, en passant ici, dans ces murs pleins des spec^ tacles et des leçons de notre histoire, y avaient appris, sous une loi commune, les préceptes du devoir et du droit, le travail, le respect, la fraternité véritable, toutes ces belles disciplines de l'intellig-ence et de l'âme qui lient l'homme à l'homme, et qui sont le seul fondement solide des Etats.

La guerre les trouva prêts, — non pas enthousiastes, mais résignés et résolus. Les travaux les plus grossiers ne rebutaient pas leur patience. Les souffrances les plus imprévues n'effrayaient pas leur courage.

Les uns s'en allèrent au loin, dans leurs provinces, grossir ces levées hâtives que la dictature demandait à la liberté, que menaient des chefs vaillants et habiles, mais que la cupidité meurtrière de quelques hommes livrait d'avance à d'inévitables défaites. Ils allaient se mêler à ces multitudes sans armes, sans vêtements et sans pain qui, par cet effroyable hiver, encombraient les fondrières de Conlie, ou qui se traînaient des marais de la Sologne aux neiges lamentables du Jura.

Les autres, — c'était le plus grand nombre, — sont venus s'enfermer dans Paris ; et pendant ces quatre mois mortels, nous les avons vus, tantôt campés dans les mai-

sons abandonnées de Belleville, de Boulogne et de Neuilly; tantôt, la veille d'une bataille, passant par les rues au son des clairons et des tambours, dans ces marches bruyantes qui allaient porter au loin la nouvelle de quelque — mystérieux — coup de main ; tantôt, le soir, dans ces lugubres retraites qui, après tout un jour de combats, les ramenaient tristement, lentement, errant sans chefs, sans ordres et comme au hasard, à travers les champs dévastés de Gharlebourg ou de Drancy.

Chaque jour aussi l'on en rencontrait quelques-uns, trempés de pluie, souillés de boue, transis de froid, maigris par la fatigue et par la fièvre, noircis par la bise des nuits de décembre, rentrant au logis paternel pour y trouver quelques heures de sommeil et de repos.

Il fallait voir alors ces mères... s'emparant de leur enfant, réchauffant ses mains glacées, lavant ses pieds meurtris, le couchant dans ce lit toujours prêt, puis l'endormant avec des caresses et le veillant d'un œil jaloux, comme si c'était encore le nouveau-né d'autrefois. Alors tout s'oubliait : les fautes et les chagrins, les infidélités de l'adolescence, les longues attentes à la porte de cette chambre abandonnée; les luttes inégales de la tendresse maternelle contre tous les ennemis de la vingtième année. Leur fils était à elles seules maintenant; il leur appartenait par la souffrance; et, en regardant ce grand enfant endormi, les pauvres femmes ne pensaient pas que dans un instant il allait s'éveiller, s'échapper de leurs bras et partir encore.

Il en est cependant parmi vous qui ont voulu connaître de plus près encore la vie du soldat et entrer plus avant

dans la familiarité de la guerre. Les veilles bourgeoises sur le rempart ne suffisaient pas à leur zèle. La turbulence de la e'arde mobile découraaeait leur ardeur. C'est dans l'armée, sous ces uniformes si populaires autrefois, qu'ils sont allés chercher des compagnons plus sûrs, des exemples plus utiles, et de moins bruyantes vertus.

Des avant-postes et des grand'gardes, chaque jour, nous entendions venir des noms amis, entourés de justes louanges. Ici, c'étaient des magistrats d'hier, simples soldats aujourd'hui, que des traits répétés de valeur signalaient à l'admiration de leurs chefs.

Là-bas, disait-on, à Villiers, autour du drapeau des zouaves, quatre jeunes gens, quatre frères d'armes inséparables se sont tenus tout le jour; calmes, intrépides, dédaigneux du danger. Ils ont, dans le régiment, leur histoire et leur légende. Il n'y a pas un coup de main où ils ne demandent leur place. On les appelle « les avocats ». Trois de ces vieux soldats sont des stagiaires. Un d'eux porte un nom qui nous est deux fois cher. Il a écrit, d'une main émue, simplement, avec grandeur et avec modestie, le récit des combats dont il a été le témoin.

Un autre, un enfant, Raoul Lacour, sortait à peine des bancs de l'école. C'était un voyageur passionné, un écrivain heureux, un poète, qui se croyait un philosophe. Entouré de toutes les joies de la jeunesse et de toutes les promesses de l'avenir, la tête pleine de projets, le cœur plein d'espérance, il est tombé sur le champ de bataille, dans un jour de victoire, loin de son père qui, — trois mois après, — comme tant d'autres, apprenait, au fond d'une province, la mort glorieuse de son enfant. I. 13

Ce qu'ont fait ceux de qui je parle, beaucoup d'autres l'ont fait comme eux; et, à ces grands souvenirs, il y a parmi ceux qui m'écoutent bien des jeunes cœurs qui peuvent battre d'un juste orgueil. Les uns ont reçu la récompense de leur courage ; les autres l'attendent encore ; et il en est, je le sais, qui s'étonnent de ne l'avoir pas déjà obtenue. Jeunes gens, si vous voulez être des hommes, et si vous voulez que ce peuple soit encore une nation, il faut pourtant vous endurcir à ces légères disgrâces. Les distinctions qui se donnent au nom du pays ont leur valeur ; et, à les dédaigner comme des hochets, il y a autant de vanité qu'à les solliciter comme des faveurs. Mais, dans cette noblesse roturière dont notre démocratie est si jalouse, soyez donc, vous-mêmes, vos chanceliers et vos juges d'armes ! Avant de blâmer et de vous ])laindre, regardez bien autour de vous. Ce n'est pas tout d'avoir des grades, des médailles et des croix. Il faudrait encore, quand on les a, ne jamais rencontrer des gens qui les méritent mieux que vous.... Croyez-moi, c'est plus gênant qu'on ne le pense.

Au milieu de cette horrible guerre, et parmi tant de beaux exemples que le Barreau a donnés, savez-vous quel est celui qui m'a le plus frappé? Le voici.

Un de nous porte un beau nom, inscrit avec honneur parmi ceux de vos anciens bâtonniers. Je ne veux pas dire son âge; mais ma vieille amitié ne peut pas oublier que, tous les deux, nous étions jeunes en même temps. Tout le monde l'aime. Il a un esprit original et charmant, un cœur d'or, et une modestie rétive qui, lorsqu'on sait tout ce qu'il vaut, ressemble presque à de l'orgueil. Par

tempérament, par goût et par tradition, il a gardé, un peu au delà des jeunes années, les robustes habitudes de la jeunesse.

Un jour, après nos premiers revers, je le rencontre au Palais. Il était triste, mais aussi calme que je Tétais peu : « Tu sais, me dit-il, si cela continue, j'y vais! — Où? — Je vais m'engager; mais ne le dis pas; je trouve déjà bien assez d'obstacles ». Je lui tendis la main en souriant, croyant que c'était une boutade de patriotisme et

une chaleur de jeunesse qui passerait Le lendemain, il

s'enrôlait dans un régiment de la garde. Pendant tout le siège, il est resté aux avant-postes, dans les tranchées, partout où il y avait un danger; plus brave que les plus braves; tranquille, parlant peu, supportant, sans qu'il parût les sentir, le froid, la fatigue et la faim; ayant sans cesse devant les yeux Timag'e de la France vaincue et la haine de l'étrang-er. La guerre finie, il est revenu parmi nous. Je ne crois pas qu'il ait parlé à personne de sa campagne. Je n'ai vu son nom cité nulle part. Ce vieux chevalier n'a pas voulu passer capitaine, et ce soldat obstiné a refusé dix fois d'être caporaP.

Pour moi, quand je songe aux prétentions arrogantes de tant de gens, aux louanges surfaites que l'on donne à beaucoup d'autres, à cette furie de parler et de paraître qui nous a perdus, je ne vois rien de plus grand que ce dévouement taciturne qu'aucune illusion n'entraîne, qu'aucune ambition ne soutient, qu'aucun devoir ne commande,

1. Ernest Boinvillicrs, mort (luelquos années après la guerre.

et qu'anime seul, au milieu de nos défaites sans espoir, l'amour silencieux de la patrie.

Pendant qu'on se battait hors des remparts, le Palais n'était pas abandonné. Ce n'était pas un désert, mais une solitude. Dans les longues galeries on voyait, çà et là, quelques fantômes drapés de noir portant des ombres de dossiers; c'étaient comme les revenants de la Justice. On ouvrait, pour les fermer aussitôt, les ]>ortes des audiences. Quelquefois, pourtant, on plaidait, devant des bancs sans public et dans des salles sans feu. Au bout d'un instant, l'avocat était aussi étonné de parler que les juges paraissaient surpris de l'entendre. Des deux côtés on pensait à autre chose !... et, comme il faisait grand froid, les plaidoiries ne duraient guère.

Chaque semaine, par respect pour la coutume, pour ne pas laisser prescrire les traditions de notre ordre. Vos anciens s'assemblaient dans cette salle que nous ne reverrons plus, et où viennent de périr pour nous tant de souvenirs. Nous avions l'air de ces vieillards de l'Iliade qui se réunissaient aux portes de Troie pour apprendre les bruits de la bataille et se raconter le combat de Patrocle et d'Hector.

Chacun apportait ses nouvelles. L'un venait de conduire jusque hors des murs le bataillon où était son fils ; et le pauvre père, pour se rafTermir, marquait le pas d'un air belliqueux, comme s'il était encore dans le rang'.

L'autre arrivait tard, le front soucieux. Il venait de panser son enfant, blessé cruellement dès le premier jour, et sauvé par un miracle-. Celui-ci descendait de l'am-

Page 1