‹ Avocats et magistratsChapitre 34 sur 43 · Nicole t · texte numérisé non relu

Nicole t

ture et du Barreau ne s'était montrée plus familière, plus intime et plus féconde.

Pourquoi, dans ce récit où je ne veux nommer aucun de vous, pourquoi ne nommerais-je pas du moins quelques-uns des hommes qui nous soutenaient par leur exemple? Et si je le fais, qui donc suspecterait ici la liberté de mon témoignage? Gomment parler de l'ambulance du Palais, sans rappeler, en nommant M. le premier président Gilardin, celui qui en était l'àme et la vie? Gomment oublier la simplicité austère et tendre avec laquelle, bravant ses propres soutîrances, oubliant jusqu'à ses angoisses paternelles, il faisait à ces pauvres soldats les honneurs de notre maison?

Et le président Berthelin, si tranquillement actif, si naturellement dévoué? Et cet administrateur sans rival, Egée, l'industrieux économe de nos vivres qui renaissaient comme par miracle sous sa main?

Et Millet, cet interne réfractaire devenu avoué, que je vois encore, aux visites du matin, avec son tablier d'hôpital, étonnant nos docteurs eux-mêmes par son impassible dextérité?

Les jours de bataille, l'ambulance sortait, comme on disait alors. Et, pour avoir sa place dans ces expéditions, il fallait se lever matin, prendre bien son temps, et quelquefois user d'adresse. On allait, au bruit du canon, par le vent et dans la neige, recueillir les blessés dans les champs, le long des chemins, à Champigny, au Bourget, à Suresnes. Partout c'était le premier Président qui marchait en avant, comme à l'audience, mais en tenue de guerre, — in ]jrocinctu, — en grandes guêtres, la croix

rouge au bras, portant le brancard, allant toujours, avec une bravoure naïve, droit devant lui : « Baissez-vous donc, monsieur «, lui disait, à Champigny, un de nos médecins militaires —

A l'ambulance du Palais, on rencontrait aussi deux magistrats, très dilTérents l'un de l'autre, que la mort allait frapper tous les deux, et que, malgré tant de traits qui les séparent, j'unis ici dans un commun souvenir.

Le procureur général Paul Fabre avait été, avec son éminent collègue M. le président Laborie, un des créateurs de cette pieuse entreprise. Gravement atteint par la maladie, il n'avait pas voulu reculer devant les émotions et les fatigues. La dernière fois que je l'ai vu, c'était un matin du mois de décembre, dans les plaines de Drancy, par un horrible froid; enveloppé dans des fourrures qui le défendaient mal de la bise; souffrant et pâle, mais calme; et conservant, au milieu de tant de douleurs, ce sourire discret où se reflétaient la bonne grâce d'une intelligence facile et la jeunesse d'une belle âme dont les violences de ces tristes temps n'avaient point altéré la sérénité.

Le président Bonjcan était un vieillard tumultueux, d'un esprit alerte, original et bienveillant; très familier; conteur infatigable; savant comme on ne l'est plus; brave comme on ne l'est guère, par tempérament et à son insu; patriote ardent, qui semblait né pour les temps de troubles. En le voyant, je songeais toujours à nos vieux parlementaires du temps de la Ligue. Il me rappelait Brisson pour l'esprit et le vaste savoir, Durant! et de Harlay pour le courage. Dans ces jours funestes, il n'avait qu'une pensée, qu'une passion : la France.... Cet otage apparte-

nait de droit à la Commune. Il est tombé sous les coups des assassins en héros, comme un de ces stoïciens de Rome qui mouraient chrétiens sous Tibère. Les lettres qu'il a écrites dans sa prison resteront comme un des plus illustres témoignages de la conscience humaine au milieu de ces jours d'épouvante. L'antiquité n'a pas vu de plus grande mort...

Malgré tant de sacrifices et tant de vertus inutiles, Paris ouvrit enfin ses portes. Lorsqu'arriva cette sombre délivrance, il y eut un moment où tout sembla s'arrêter et se taire. La douleur, la crainte, l'espoir, la haine même, tout disparut dans un élan de curiosité passionnée qui emportait au loin ces âmes captives. Des lettres! Qui ne se rappelle ces premières lettres s'échappant enfin de la dure main du vainqueur! Les bruits du monde venant enfin jusqu'à nous! Ces joies et ces douleurs inconnues que pendant cinq mois le temps avait lentement amassées, et qui fondaient sur nous tout à coup! Les nouvelles de l'enfant, du frère, des amis que des obstacles invincibles avaient retenus loin de nous!

Puis les coups de foudre! Les funérailles tardives qui suivaient la mort de si loin ! Les surprises cruelles qu'ici même la Providence infligeait aux meilleurs d'entre nous!

A l'un, on apprenait que depuis quatre mois tout entiers son père était mort, tué à quatre-vingt-quatre ans, dans sa maison, au pied du lit de sa fille. Et avec cette famille en deuil, nous pleurions le magistrat éminent, le patriarche vénéré, auquel la guerre avait envié sa verte vieillesse'.

1. M. Lévesquc, président lionoroire du tribunal de Soissons.

Un autre' avait cinq enfants, là-bas, loin de lui, à Orléans. Enfin, après tant de jours d'angoisse, voici une lettre où il baise la trace de leurs petites mains. Mais au bas de la page, trois seulement ont écrit leurs noms. Et les autres?... Ils sont morts... morts tous les deux, il y a plus d'un mois, chassés le long des chemins par des soldats allemands; tués par le froid, par la fatigue et par la terreur, en fuyant avec leur mère sur un champ de bataille; tous deux succombant presque ensemble, à quelques jours d'intervalle et se suivant dans la mort comme ils se suivaient dans la vie!..

Mais je m'attarde à ces souvenirs de la guerre, et la guerre est finie, sans que la défaite elle-même amène la fin de nos malheurs. Une honte nouvelle allait efîacer d'un seul coup la honte de tous nos revers.

Je n'ai pas à faire l'histoire de la Commune, et de la sédition d'oii elle est sortie. Je n'ai pas à montrer l'origine de l'entreprise, les occasions qui l'ont servie, les complicités qui l'ont aidée, les défaillances qui lui ont livré le pouvoir. Ce que Paris a vu et a souffert, non, je n'ai pas le courage de l'écrire, et rien ne m'en impose le devoir. Mais il faut qu'à travers ces souvenirs lamentables je suive mon dessein, et que j'accomplisse ma tâche jusqu'au bout.

Messieurs, je me suis montré assez dur envers nousmêmes pour avoir le droit de parler de nous librement. Le Barreau est sorti pur de cette révolution avortée, à laquelle il n'a donné que des victimes. C'est à peine s'il a

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