M. Houssct, avocat à la Cour de cassation
prêté à ce drame honteux quelques infimes comparses. C'est la Presse qui a eu presque tout l'honneur de ce roman monstrueux né dans les tavernes et les cavernes littéraires de la démagogie. Les écrivains honnêtes ont eu cette douleur, les lettres françaises ont subi cette injure, de compter des écrivains et des artistes parmi les plus fameux des meurtriers et des incendiaires de la Commune \
Soyons modestes cependant : les registres du stage ont alors, pour la première fois, donné un garde des sceaux à la France; et, pour illustrer ses débuts, ce jeune homme décréta deux nouveautés que le despotisme et la barbarie avaient connues plusieurs siècles avant lui : les cours martiales et le régime des otages.
Ces institutions libérales allaient donner au Barreau de grands embarras. Pour les juridictions civiles qu'on avait créées en même temps, rien de plus simple. A nos yeux, elles n'existaient pas. A ceux qui se contentaient de ce président et de ces juges, nous ne devions rien. Libre à eux de débattre eux-mêmes leurs intérêts, ou de les faire défendre par les citoyens officieux de la maison. Des avocats et des plaidoiries n'auraient rien ajouté à la sécurité des parties. D'ailleurs, pendant sa courte existence, ce parlement muet a compté plus de juges que de plaideurs.
Mais la justice criminelle!... Les cours martiales!... Les jurys d'accusation!... Quoi? Un accusé va paraître devant ces juges, un otage devant ces bourreaux, et, dans
1. Voir, dans la Revue des Deux Mondes du 15 juillet 1871, le bel article de M, Caro : La Fin de la Bohême.
ces antres de justice, il ne trouvera pas un visage ami, un défenseur ou un témoin ! Devant cette force aveugle qui va frapper, pas une main ne se lèvera pour attester le droit et la justice! Et nous, serviteurs de la justice et du droit; nous qui, à travers les flatteries et les railleries (lu monde, mettons dans ces vieux noms tout notre orgueil, nous qui leur avons dû souvent les honneurs d'une popularité sans péril, nous serions restés muets devant le danger ! C'eût été la première fois, et vous n'avez pas fait à notre histoire cette injure.
Le soir même où la cour martiale ouvrit ses portes, sans être appelés, sans être attendus, plusieurs d'entre vous étaient là. Une curiosité inquiète les avait amenés. Mais à la vue de ces malheureux qu'on venait de tirer de leurs cachots et qu'on jugeait en quelques minutes, sans citation, sans délais, sans témoignages, sans défense, avec des railleries et des injures, ils ne purent se taire, et, se montrant à la barre, ils réclamèrent résolument, au nom du droit outragé. Devant cet obstacle imprévu, la procédure expéditive de la Commune s'arrêta... pendant tout un jour.
C'était là, de la part de nos confrères, une imprudence généreuse qu'aucun de vous ne songe à blâmer, mais qui devait nous faire réfléchir.
Si ces juridictions sauvages devaient durer, les avocats ne pouvaient pas, cependant, en devenir les auxiliaires, prêter leur parole aux banalités d'une défense inutile, et, violant toutes les lois auxquelles ils ont juré d'obéir, légitimer par leur présence ces parodies sanguinaires de la justice. On n'accuse pas des otages; il est puéril de les
défendre, et il faut que les hommes qui les tuent ne puissent pas dire qu'ils les ont jugés.
Nous nous sommes réunis, et nous avons décidé que, devant les tribunaux de la Commune, de quelque nom qu'elle les voulût appeler, il ne pouvait y avoir ni avocats, ni Barreau; mais que partout où un malheureux nous appelait, l'homme, le citoyen ne relevant que de luimême, et sachant parler, devait aller à son secours. Nous avons déposé, pour ne les point laisser avilir, les insignes de notre état, cet antique costume qui, dans nos traditions, représente la liberté de parler et de défendre. Mais, de ces traditions respectées, nous avons gardé les enseignements que nos devanciers nous ont transmis, et que, s'il plaît à Dieu, nous laisserons à ceux qui viennent après nous : la pitié pour le malheur, la haine de toutes les tyrannies, et le mépris de toutes les violences.
Ces résolutions allaient être bientôt mises à l'épreuve; et, par une fatale rencontre, c'est à un membre du Barreau que l'un de nous devait aller, d'abord, offrir ses conseils, et les efforts d'un dévouement inutile.
Gustave Chaudey fut un de ces hommes qui semblent nés pour servir de victimes aux révolutions. Très jeune, dans son pays, en Franche-Comté, il avait connu son compatriote Proudhon, et cet actif penseur lui avait fait sentir le poids de sa lourde familiarité. Je ne sais si Chaudey suivait le maître jusqu'au bout de tous ses sophismes; mais son esprit sincère n'était ni assez léger ni assez profond pour se mêler sans danger aux jeux de cette grande intelligence railleuse. C'est l'écueil ordinaire
de ces communautés inégales, où l'un des deux conserve rarement toute sa liberté.
De cette intimité redoutable, Ghaudey avait gardé Fempreinte, la marque de Proudhon, le pli de sa pensée, un mouvement d'esprit sans repos vers un but incertain, et comme un sourd mécontentement .'politique, avec une vue assez confuse des changements qui l'auraient pu satisfaire. Ses amitiés, ses souvenirs, le penchant de toute sa vie le poussaient malgré lui vers des gens dont les violences stupides irritaient sa raison et déconcertaient sa candeur. A chaque instant il s'éloignait d'eux avec dégoût. Mais il les avait vus d'assez près pour les bien connaître, les gêner souvent, leur devenir suspect, et se faire surveiller. La France connaît depuis longtemps ces esprits hardis et timides qui s'arrêtent au milieu des révolutions, et que les révolutions écrasent sans pitié. Les plus honnêtes elles plus illustres se sont appelés les Girondins. Les autres ne laissent pas de trace dans l'histoire...
Ghaudey n'était plus un jeune homme lorsqu'il est venu parmi nous. Il avait beaucoup vécu loin de Paris, au Barreau, dans la Presse, dans l'exil, dans le cercle étroit d'un parti, dans l'emphase naïve des polémiques de province. Mais par son mérite et par sa franchise, il s'était fait ici, sans trop d'efforts, une place honorable. Sa personne et sa parole n'avaient rien de banal. Ses grands traits rustiques, empreints d'une bienveillance un peu solennelle, respiraient la bonté, le courage et la bonne foi. Son discours avait une familiarité robuste et des trivialités heureuses qui, devant un grand public, donnaient à cet orateur incomplet ses heures de popularité.
Pendant le siège, Chaudey avait été élu maire d'un arrondissement, puis adjoint au maire de Paris. Ce fut la cause de sa perte. Il était à l'Hôtel de Yille le 22 janvier, lorsqu'il fallut repousser par la force un de ces assauts où s'essayaient les bandes de la Commune. Plus tard, lorsqu'elle eut triomphé, il soutint dans un journal des opinions qui déplurent, j'ignore pourquoi, au nouveau pouvoir. Vous savez le reste ; dénoncé, arrêté, détenu pendant près d'un mois à Mazas, transféré ensuite à Sainte-Pélagie, un soir il fut arraché de sa chambre par un des chefs de la Commune, — son ami, — qui le fit massacrer sous ses yeux. Partout où l'on prononcera le nom de Chaudey, il faut que le nom de Raoul Rigault l'accompagne et demeure attaché à jamais au souvenir de cet assassinat.
Rien ne put sauver le pauvre Chaudey, ni les démarches du confrère dont il avait accepté le vain secours, ni l'intrépidité d'un ami fidèle qui, dix fois, a risqué pour lui sa liberté et sa vie', ni le dévouement de sa jeune femme qui, pour arriver jusqu'à lui, a bravé tour à tour les insultes et les balles.
Chaudey a supporté sa captivité avec constance ; il est mort avec courage. L'enfant qu'il a laissé nous appartient; et j'ai pris en votre nom, sur la tombe de son père, un engagement auquel nous ne manquerons pas.
L'arrestation de Chaudey fut une des premières violences de la Commune, et le signal de beaucoup d'autres. Quinze jours après l'avènement de ces hommes, les prisons étaient pleines, et Paris asservi voyait renaître la