‹ Avocats et magistratsChapitre 38 sur 43 · Nicolas Boucher · texte numérisé non relu

Nicolas Boucher

de ces amis du Barreau qui viennent à nous, de toutes parts, les mains pleines de largesses. Qu'ils reçoivent ici, tous ensemble, le témoignage de notre profonde reconnaissance !

La Sainte-Chapelle, restée seule debout dans un cercle de feu, a recueilli, comme un lieu d'asile, les épaves de notre ruine. C'est là que, pendant l'incendie, nos livres étaient jetés pêle-mêle. C'est là qu'un jour vous auriez pu voir... un de vos anciens emportant dans ses bras le buste classique de Gerbier; trébuchant à travers les escaliers, les poutres et les cordages; et déposant enfin son fardeau sacré loin du danger, au fond du sanctuaire. Le moment ne prêtait guère aux réminiscences poétiques. Mais comme c'est un rêveur, il m'a conté qu'à chaque pas, il songeait, sans pouvoir s'en défendre, au pieux Enée emportant sur ses épaules, dans la nuit fatale d'ilion, le vieil Anchise et ses dieux domestiques.

Maintenant, Messieurs, nous voici réunis dans nos ruines, cherchant nos livres détruits, nos souvenirs brisés, nos traditions chancelantes, nos amis dispersés ; nous cherchant nous-mêmes au fond de cet abîme de maux. Reprenons d'abord au passé tout ce qu'il peut nous rendre. Redemandons à la mort ceux d'entre nous qu'elle a frappés, et, pour un instant, faisons-les revivre.

Quels qu'aient été leur mérite, leurs vertus ou leur grandeur; quels que soient les rangs que la destinée leur ait assignés ici-bas, il en est auxquels appartient aujourd'hui, sans partage, la première place dans notre deuil et dans nos cœurs. Je nomme, avant tous les autres, ceux

qui sont tombés pendant la guerre en combattant pour leur pays :

Gaston de Romance, officier dans la garde mobile, tué à la citadelle de Laon, le 9 septembre 1870;

Gustave Hanaire, officier dans la garde mobile, tué à la défense de Dijon, le 30 octobre;

Emile Langle, soldat dans la garde mobile, mort au mois de décembre, à l'armée de la Loire;

Raoul Lacour, soldat au 3® régiment de zouaves, tué à la bataille de Villiers, le 2 décembre;

Hippolyte de Boisset, soldat à la 2^ légion du Rhône, tué au combat d'Héricourt, le 16 jElnvier 1871 ;

Marie-Joseph Duponchel, soldat au 4^ régiment de zouaves, tué à Montretout, le 19 janvier;

Léon Guillard, garde au 116" bataillon de marche, tué à Buzenval, le 19 janvier;

Jacques Pinon, sergent-major au 38" régiment, tué à Buzenval, le 19 janvier.

Legoaslier d'Argence, lieutenant dans la garde mobile du Calvados, mort à Mézidon, au mois de janvier 1871.

Au nom du Barreau de Paris, au nom de tous les Barreaux de France, je salue avec respect ces jeunes morts et je leur adresse un dernier adieu. Ils sont morts pour la patrie. Leur mémoire s'offenserait d'une autre louange.

Tout en frappant ainsi les plus vaillants et les plus jeunes, la mort poursuivait loin des combats sa tâche accoutumée; et à son jour, à son heure, sans oublier personne, elle allait chercher, dans leurs retraites tranquilles, ceux dont l'heure et le jour étaient venus. Nous

avons vu disparaître tour à tour des vieillards modestes qui semblaient être les survivants d'un autre âge : M. Estienne, notre doyen; MM. Pelletier, Wentz, Maugras, Bonjour; Gauticr-Lachapelle, qui a tenu au Palais une place distinguée; Nagel, cette ombre discrète de Paillet; Tanc, un homme de cœur, que l'adversité a usé, mais qu'elle n'a jamais vaincu.

Puis des confrères plus jeunes, mêlés de plus près à nos générations : Mabire, Grillet; Léon Moullin, un curieux, un chercheur, un nomade intelligent qui n'a jamais fait que nous quitter, mais qui pensait à nous au bout du monde; Alexis de Pomereu; Edouard Caumartin, si brillant, si aimé, si aimable, dont le nom réveille pour nous les souvenirs lointains de notre jeunesse. Ce pauvre Meunier, que, lui aussi, les années semblaient oublier ; un esprit juste, un brave cœur, un avocat excellent, tranquille, qui tenait pour ce qu'ils valent les honneurs et les affaires, et qui laissait aller la vie avec une si honnête et si charmante nonchalance; Delasalle, qui allait passer au premier rang; un des hommes les mieux nés pour le Barreau; sérieux, ardent, habile, avec une volonté qui s'acharnait; sachant le droit, les affaires et le monde; un avocat presque accompli, et qui avait à peine quarante ans. Lanne, enlevé, au seuil même de la jeunesse, par un accident terrible. Chevreau; Rodrigues, que les hasards de la vie avaient éloigné de nous et nous avaient ramené tour à tour; qui est mort au moment où il allait reprendre ici le rang que déjà lui avait assuré son mérite. — Et Salvetat! Cet esprit charmant, cette nature élégante, énergique et frêle! Lui aussi, nous avait quittés; mais il ne devait pas revenir!

En deux années, est-ce assez de deuils? Et combien de fois faudra-t-il reprendre ces tables de mort qui se rouvrent d'elles-mêmes sous ma main?

La Cour et le Tribunal ont perdu deux magistrats qui ne leur appartenaient pas tout entiers. C'est au Barreau que M. Mollot avait conquis sa paisible renommée. Il a siégé longtemps au Conseil, et, pareil aux cénobites d'autrefois, qui écrivaient l'histoire de leur couvent, il a recueilli dans des ouvrages qui resteront populaires toutes les traditions de notre ordre. Jusque dans ses dernières années, le vieux Conseiller ne voulait être pour nous qu'un avocat. L'amour et le mal du pays le ramenaient sans cesse dans cette salle où nos livres eux-mêmes paraissaient le reconnaître. Là il se sentait heureux; son large sourire semblait s'épanouir encore; toutes les mains serraient la sienne, et, en entendant ce nom si familier à leurs études, les jeunes gens levaient brusquement la tête. Ils regardaient passer Mollot avec une curiosité respectueuse, comme un des ancêtres du stage; comme s'ils voyaient passer l'ombre de Boucher-d'Argis, ou M. de Riparfonds en personne '.

M. Dupuich est arrivé assez tard au Barreau de Paris, mais nous l'avons aimé tout de suite comme un ami, et bientôt nous l'écoutions comme un maître. Il était si bon! îl plaidait si bien! avec simplicité, avec énergie, avec droiture. Il n'y a pas eu au Palais un meilleur avocat, et nulle part il n'y a eu un plus honnête homme. Son talent, sa méthode, sa connaissance parfaite du droit rappelaient

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