Un des fondateurs de notre bibliothèque
Liouville; un Liouville apaisé, moins rude et moins possédé par les affaires. Gomme lui, Dupuicli nous a laissé un fils excellent et ces deux noms dignement portés continueront parmi nous de nobles traditions de famille.
Enfin, il y a quelques jours à peine, la science du droit et l'Ecole de Paris ont fait une grande perte que le Barreau a ressentie très vivement : M. Pellat est mort après une longue carrière, laissant dans la science un nom respecté, et dans la mémoire de ses élèves reconnaissants des souvenirs que le temps ne peut effacer.
C'est la tradition et l'honneur du barreau, de recueillir, à travers les révolutions, les vaincus de tous les partis et les naufragés de toutes les tempêtes; les morts comme les vivants ont droit à cette libérale hospitalité. M. Delangle n'est pas mort durant mon bàfeonnat. Mais il nous a trop longtemps appartenu; son talent a jeté sur notre profession trop d'éclat pour que le Barreau ne fût pas en droit de me reprocher un silence contre lequel protesteraient, d'ailleurs, les souvenirs reconnaissants de ma jeunesse. M. Baroche est mort il y a quelques mois, à l'heure où son fils tombait glorieusement sous les murs de Paris, en donnant à cette journée sinistre du Bourget une héroïque légende. — M. Baroche avait lutté longtemps pour conquérir au Palais la place qui lui était due; mais, par une juste revanche, ses derniers pas vers la renommée furent rapides. A peine arrivait-il au second rang, qu'on le vit paraître au premier; et, jeune encore, il était devenu le chef de ce Barreau, lorsque la révolution de 1848 fit de lui un homme politique. Il ne me convient de suivre aucun de nous dans ces aventures périlleuses; c'est aux portes du
Palais que je m'arrête avec vous, pour dire adieu à ceux qui nous quittent et pour tendre la main à ceux qui reviennent. Mais nous devons honorer ici tous ceux qui, à travers les violences des partis, au milieu des entraînements et des amertumes du pouvoir, gardent la mémoire d'une profession qui nous est chère, et de cette demeure studieuse oij ils ont vécu avec nous. Personne n'était resté plus fidèle que M. Baroche à ces souvenirs du passé. Personne, en s'éloignant d'ici, n'était resté plus près de nous, avec plus de bienveillance et de cordialité. Personne n'oubliait plus vite, pour nous rendre un bon office, des ressentiments qui souvent n'auraient pas été sans excuse. Sa porte était ouverte à toute heure aux chefs de notre ordre comme aux plus obscurs d'entre nous. Et quoique, le jour de leur mort, ni M. Baroche, ni M. Delangle ne fussent inscrits sur notre tableau, le Barreau de Paris serait bien ingrat, celui qui parle à cette place serait bien coupable, si les noms de vos anciens bâtonniers ne trouvaient pas, dans cet appel funèbre, la place d'honneur qui leur appartient.
Messieurs, voilà bien des noms amis que vos respects et vos regrets accompagnent; il en est un pourtant que vous attendez encore, et auquel, en vous rappelant tous les autres, je n'ai pas cessé de penser avec vous. Le souvenir de M. Marie se mêle, malgré nous, à tous ces souvenirs. Il les domine sans les effacer, et il n'est pas un de vous qui n'ait en ce moment devant les yeux son image.
M. Marie a été un des grands avocats de notre temps. D'autres ont eu au Palais un emploi plus actif; il n'aimait ni le tumulte des audiences ni la précipitation des causes
vulgaires; et il a toujours eu la terreur plus que la passion de plaider. Mais il apportait dans les débats judiciaires comme dans les orages politiques une large intelligence, une philosophie g^rave, une noblesse naturelle, qui donnaient à sa parole une autorité partout respectée, et à son sujet, quel qu'il fût, une singulière grandeur.
Avec des opinions et des idées qui sont restées long'temps jeunes, c'était un homme de l'ancien régime et un avocat de l'ancien temps. A voir sa haute taille, son geste énergique, cette tête antique, fine et dégagée, ce regard plein de jeunesse, ce visage imberbe fouillé par l'âge et par l'étude; ces traits austères; à entendre cette voix émue, fatiguée, solennelle; à suivre les plis de sa robe obéissant avec harmonie à l'action de l'orateur, il semblait que ce fût un vieux Romain des beaux temps de Rome, — un sénateur et non un tribun, — envoyé par les dieux pour nous faire aimer la République.
Ce républicain était l'ami le plus fidèle de Berryer. Pendant quarante ans, ils ont vécu l'un près de l'autre, dans la même maison; et la simplicité de cette illustre demeure faisait honte au luxe insensé qu'affichaient tant de petites gens.
M. Marie avait le goût de tous les arts honnêtes qui charmentla vie. Il aimait la poésie, cette autre éloquence; les tableaux et les statues, comme Gicéron ; la musique surtout avec passion, avec l'enthousiasme d'un artiste et la docilité d'un heureux père. Dans ces dernières années, quand il valait la peine de vivre, — c'était un plaisir, les jours de repos, de rencontrer ce grand vieillard et cette jeune femme marchant d'un pas léger, souriant tous les
deux, tous les deux fiers l'un de l'autre, allant à leur fête accoutumée, et se hâtant comme s'ils avaient peur de faire attendre Beethoven et Mozart.
Dans quelques jours, Marie revivra devant vous tout entier. Vous entendrez l'histoire de sa vie si pure, racontée, comme il convient à sa mémoire, par un de ces jeunes gens qu'il a tant aimés, et auxquels il aurait, dans ces jours d'épreuves, donné de si haut de si sages leçons.
C'est lui, Messieurs, qui aurait su vous encourager et vous instruire. C'est lui qui aurait pu vous montrer, par son exemple, ce que c'est que la conscience, le patriotisme et le devoir.
C'est lui qui vous aurait dit qu'au-dessus de nos ambitions et de nos honneurs d'un jour, il y a un grand témoin vers lequel il faut relever sans cesse nos intelligences et nos cœurs; qu'au milieu des agitations vulgaires de la vie, il faut avoir au dedans de vous une idée, une croyance, — une lumière secrète qui éclaire et féconde tous vos travaux.
Il vous aurait enseigné que l'amour de la patrie n'est ni la superstition d'une secte, ni le mot d'ordre d'un parti, ni le lieu commun d'une école, mais la loi même de notre race et l'amour qui donne la vie à tous les autres. Il vous aurait montré, mieux que personne, l'ingratitude des partis politiques et les désillusions amères qui suivent les courtes joies delà popularité; mais, à travers nos folies et nos malheurs, il vous aurait dit qu'il ne faut ni désespérer de l'avenir, ni vous décourager de la France, et qu'après l'avoir bien servie pendant la guerre, il faut comprendre avec elle la leçon et les humiliations de la paix.
Non î nos ennemis ne sont ni meilleurs que nous ni plus purs. Cette corruption tlont leurs lourdes railleries nous accusent, elle est dans leur sang comme dans le nôtre. Leurs vices nous ont pénétrés avant que leurs armes nous aient envahis; et il est plus d'un crime qui, sans leur exemple, n'aurait pas déshonoré notre histoire; mais il nous ont vaincus avec trois mots dont ils ont fait vingt victoires : l'ordre, la patience et le respect.
L'ordre; la patience; le respect; voilà ce qu'il vous faut apprendre ici. Notre société tout entière est sortie du devoir; il faut qu'elle y retourne. Chacun dans ce pays a quitté sa place; il faut que chacun la reprenne. Les mots de notre vieille langue ont perdu leur sens ; il faut qu'ils le retrouvent. A peine sait-on, dans le chaos de barharismes et de sophismes où nous sommes perdus, ce qui s'appelle le bien et ce qui s'appelle le mal; tous les vices prennent le nom de toutes les vertus ; devant ces ruines qui fument encore, on demande ce que c'est que le crime, et il n'est pas jusqu'au meurtrier qui ne prétende juger la justice. Il est temps que cela cesse; que nous parlions enfin le français d'autrefois, et que nous disions avec notre grand ancêtre Pithou, qui, lui aussi, vivait dans des jours de démence : « Or ça, je n'y sçais point tant de détours; je suis de ceux qui appellent pain ce qui est pain, et vin ce qui est vin... y>
Nous sommes des impatients; il faut que nous sachions attendre. Il faut que la jeunesse attende l'âge d'homme pour i)rendre la robe virile, et qu'elle sache ce que c'est que la République avant de s'enhardir à la gouverner.
Nous sommes des insoumis; le besoin de parler et la
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fureur de reprendre rendent le commandement impossible. Il n'est pas un nom illustre qui n'ait été avili par nos sarcasmes, pas un homme utile que nos railleries n'aient mis hors d'usage en quelques jours ; et le sûr moyen d'obtenir la popularité, c'est de dénigrer avec furie tout ce qui devrait être populaire. Jeunes gens, il faut que vous appreniez le respect : le respect de l'âge, du talent, des services rendus au pays ; mais, avant tout, le respect de la loi, sans lequel vous n'aurez ni monarchie ni république, mais des dictateurs; — jusqu'à ce que vous demandiez un despote...
Voilà ce que tout le passé vous enseigne, et ce que tant de révolutions ont écrit sur les ruines de ce Palais. Voilà ce que Marie vous aurait su faire entendre, et ce que je suis bien hardi de vous dire à sa place. — Mais ne pensez pas à celui qui vous a parlé, ni s'il a bien dit, ni s'il a mal dit.... Qu'importe? — Voyez si, dans ce discours tel qu'il est, vous pouvez trouver des sujets de réflexion profitables. N'y cherchez rien de nouveau; nous savons où nous ont conduits les nouveautés et les aventures. Quand on a vu jusqu'oii mènent les routes par où l'on s'égare, le plus sûr est de revenir au grand chemin, aux traditions, aux lieux communs et aux proverbes. C'est là qu'en toute occasion je m'efforcerai de vous ramener. J'aurais dû peut-être, aujourd'hui, ne vous parler que de nos affaires, de notre état et de vos études. Mais, dans les temps où nous vivons, il n'est pas inutile de vous montrer que, pour devenir de bons avocats, il faut être d'abord des hommes et des citoyens.