‹ Avocats et magistratsChapitre 40 sur 43 · LES · texte numérisé non relu

LES

L'année dernière, M. de Vallée a publié un livre * plein d'intérêt sur l'éloquence judiciaire au xvu'' siècle et sur la vie d'Antoine Lemaistre. On pouvait dire de cette étude remarquable, malgré ses défauts, ce que M. de Vallée disait lui-même avec justesse de l'époque troublée et puissante oi^i il avait pris son sujet : « Il y a de la grandeur dans l'air. »

Ce qui avait de la grandeur, dans ce xvn" siècle en sa jeunesse, c'étaient moins encore les événements que les caractères. En toutes choses, le but de la vie était placé très loin et très haut. Jamais la gloire humaine n'avait fait tourner plus de têtes ; mais jamais aussi l'homme, dans ses succès ou dans ses revers, n'avait paru plus au-dessus de la fortune. S'il y avait des ambitions ardentes, il y avait des abdications généreuses et des renoncements héroïques.

I. Los Manieurs d'avf/ent, étudos historiciucs et morales (1720-1857), par M. Oscar de Vallée, avocat général à la Cour impériale de Paris, 3° édit., chez Lévy frères.

Tout le monde connaît, aujourd'hui mieux que jamais, ces hommes à l'àme tendre, ces femmes au cœur viril, qui, dans la poursuite des plaisirs ou de la gloire, s'arrêtaient tout à coup, se détournaient comme s'ils s'étaient trompés de route, et s'en allaient chercher dans la retraite l'idéale grandeur que le monde n'avait pas su leur donner. Il semblait que ces âmes fortement trempées, après s'être essayées pendant un temps dans la mêlée des atîaires humaines, retrouvaient leur droit chemin et leur pente en revenant à la solitude et à Dieu.

Parmi ces illustres dédaigneux, et un peu au second plan, Antoine Lemaistre était un des plus dignes sujets d'étude. Avocat à vingt et un ans, célèbre tout de suite, entouré de toutes les séductions de la vogue et des enivrements de la vraie renommée, tout à coup, à vingt-neuf ans, dans le plein éclat de sa jeunesse triomphante, il tourne le dos à l'éloquence, à la fortune, à la gloire, — et même au mariage. — Saisi d'une contagion de famille, il va d'un pas résolu s'enfermer pour toujours à Port- Royal, dans cette thébaïde de grandes âmes bourgeoises que peuplait déjà la forte race des Arnault, que la mère Angélique animait de sa foi intraitable, où Pascal venait afTermir sa croyance, et où devait grandir Racine enfant.

En étudiant Lemaistre, M. de Vallée s'est trouvé naturellement mêlé à cette société originale et vigoureuse. Il a vécu avec ces savants hommes de Port-Royal, austères comme des stoïciens, tenaces comme des moines, tout prêts à mourir grandement pour de petites causes, et à se faire martyriser pour des formules sous le regard irrité du grand roi. Il a vu de près cette haute bourgeoisie d'où

sortait Lemaistre, intellig-ente, remuante, guerroyante et politique, où les pères se reposaient de la Ligue, tandis que les enfants grandissaient pour la Fronde, mais où le vent même des troubles civils entretenait comme une flamme vive de désintéressement, d'enthousiasme et de chevalerie roturière.

En quittant le xvii'' siècle et Port-Royal, M. de Vallée s'est mis à regarder ses contemporains et son pays : c'était pour nous une rude épreuve. Nous avons beau faire, chez nous le vent n'est pas à l'héroïsme, et les événements sont bien plus grandes que les caractères. M. de Vallée, même en s'y prêtant, aurait eu de la peine à sentir dans l'air cette grandeur morale qui le touche si fort : il aurait trouvé très peu de ces âmes hautaines et droites, qui savent prendre et quitter la fortune avec simplicité; très peu de ces consciences intrépides qui arrêtent au passage, pour les juger librement, les succès et les puissances de ce monde. En toutes choses il se fait un courant; chacun le suit, et Dieu sait où il mène. Chaque époque a son idée fixe et sa passion maîtresse qui domine tout : c'est tour à tour la politique, la guerre, la religion, la liberté, quelquefois la servitude. Notre passion, dit hardiment M. de Vallée, c'est l'amour de l'argent. Nous avons encore, par intervalles, ])ien des retours généreux et des distractions glorieuses; mais, au fond, c'est l'argent qui nous retient ou qui nous ramène : non pas l'argent laborieux, conquête et prix des longs efforts; notre cupidité n'est pas celle de ces peuples robustes qui, par le travail, les dangers ou les aventures lointaines du commerce, savent donner à l'avarice nationale un air si puissant 1. 17

et une si fière tournure, qu'il la faut malgré soi respecter : — c'est une avidité à la fois paresseuse et fiévreuse, que rien n'assainit, que rien ne relève, qui tourne sur elle-même dans les efforts d'une adresse impuissante ou suspecte, et qui demande au hasard presque seul ses émotions périlleuses et chétives. — La richesse pour but, l'agiotage pour moyen, les manieurs d'arg-ent pour guides et pour maîtres, voilà, s'il faut en croire M. de Vallée, nos malheurs et nos ennemis : il les dénonce avec un talent plein de vigueur.

« J'ai trouvé, dit-il, dans les traditions de la magistrature, des enseignements et des exemples ». C'est vrai. Ce n'est pas la première fois que notre pays passe par ces dangers de l'argent, et ce n'est pas la première fois qu'un magistrat se fait écrivain pour les signaler. En 1720, Law était au faîte de la puissance : le Régent avait remis dans ses mains la liquidation accablante du grand siècle ; il portait le fardeau avec une effroyable aisance. Soit que son audace l'aveuglât sur les dangers, soit que sa sagacité écossaise lui eût dit que dans les affaires désespérées on peut impunément tout oser, il sembla ne voir dans les désastres de la France qu'un vaste sujet d'expériences financières, avec une occasion de fortune et une chance de gloire. Nous sommes au temps des réhabilitations, et celle de Law est aujourd'hui dans bien des bouches : mais il est au moins permis de faire remarquer que les seuls souvenirs populaires qui soient restés de son entreprise, c'est l'effronterie des moyens, l'extravagance de l'engouement, et une ruine immense qui a eu toute la mauvaise grâce d'une déconvenue. Ce dernier trait tout seul devrait

donner à penser; car, clans notre pays surtout, c'est beaucoup d'avoir à la fois contre soi l'insuccès et le ridicule.

De quelque façon qu'on le juge, Law a eu le malheur de nous faire courir une des aventures les plus absurdes de notre histoire. La furie française, en se jetant sur la spéculation et sur l'argent, devait nécessairement donner au monde une pitoyable comédie. Ce qui prête quelquefois à l'avarice je ne sais quel air imposant, c'est qu'elle se montre mystérieuse et maîtresse d'elle-même; qu'elle calcule froidement ses chances, jouit en silence de ses profits, et subit ses revers avec un semblant de fermeté. Mais la cupidité qui se mêle à des ardeurs de sang juvéniles, qui se jette sur des amorces dorées avec des joies d'enfant, qui jouit avec une insolence turbulente, et qui s'arrache les cheveux quand viennent les revers; ce n'est qu'un spectacle honteux et risible ; c'est justement celui que la France a donné sous le règne de Law, et c'est là, sans compter le reste, ce dont elle lui doit garder une éternelle rancune.

Ce que nous ne devons pas oublier non plus, — et M. de Vallée avait, plus que personne, le droit de le rappeler, — c'est qu'au plus fort des triomphes du st/stètne, quand Law, maître à la fois du pouvoir et de l'opinion, était nommé du même coup contrôleur général des finances et marguillier de Saint-Roch ; quand des duchesses faisaient émeute à sa porte pour baiser le bout de ses manchettes, et quand les bourgeois de Paris encadraient dans leur salle haute, comme des dieux domestiques, les images peu vêtues des sauvages du Mississipi, — le Par-

lemenl seul, gardant son sang-froid, protesta jusqu'à la disgrâce et jusqu'à l'exil, et que le seul écrit libre qui s'éleva du sein de cette corruption publique fut signé par le chancelier d'Aguesseau.

C'est ce Mémoire sur le commerce des aclio?is, — ce grand « réquisitoire contre l'agiotage », dont M. de Yallée a fait le fond et le texte de son livre. Jamais curiosité historique n'a été mise en lumière avec plus d'à-propos. Il faut voir avec quelle brusque bonhomie d'Aguesseau entre dans son sujet : il esta son château de Fresnes, relégué, à quelques lieues de Paris, dans un de ces exils supportables de l'ancien régime qui n'étaient souvent pour les sages que des occasions profitables de recueillement. Il est las d'entendre la fanfare des charlatans, le bourdonnement des enrichis, ce jargon nouveau tout chargé de folles convoitises et de millions effrontés, le frôlement de ces papiers de finances qui volent de mains en mains avec un bruit inquiétant de feuilles sèches; mais ce qui le tourmente surtout, c'est de voir des gens honnêtes et sensés d'habitude prêter les mains à ces folies. Alors il se recueille, il prend sa raison à deux mains, et il veut, une fois pour toutes, avoir le cœur net de ces nouveautés :

« J'entends agiter si souvent le célèbre problème de la justice et de l'injustice du commerce des actions de la Compagnie des Indes, que je succombe enfin à la tententation de l'approfondir autant qu'il m'est possible. Je ne veux qu'examiner en jurisconsulte et en magistrat quelles peuvent être les règles de la justice sur une matière si singulière et si peu connue jusqu'ici.... »

La Compagnie des Indes se serait bien passée de cette

fantaisie de d'Aguesseau ; car il n'y a rien de terrible pour les causes douteuses comme ces grands esprits tranquilles et justes, quand, ayant bien assuré leur point de départ et leur but, ils se mettent à raisonner tout droit devant eux, ne suivant que leur conscience et la vérité. Ils ont en eux une règle sûre à laquelle ils mesurent tout, qui nivelle sans pitié les subtilités et les équivoques. L'intérêt privé n'a pas de retraites, l'égoïsme n'a pas de faux-fuyants, les morales de convention n'ont pas de malentendus qui puissent dérouter ces lumineuses raisons : la calme clarté pénètre partout. D'Aguesseau reconnaît bien que le commerce a ses nécessités et ses libertés, mais à condition qu'elles ne prévaudront pas contre les règles éternelles de la justice. Vendre plus cber qu'on n'achète, c'est le commerce lui-même; cela ne veut pas dire qu'on puisse acheter à vil prix pour revendre hors de prix. Vendre une chance est une chose; vendre une chimère en est une autre. En ces matières, entre ce qui est honnête et ce qui ne l'est pas, ce n'est ni une formule ni un chiffre qui marquent la limite : la mesure infaillible est dans la conscience.

Un financier habile écrivait dernièrement que jamais personne n'avait pu lui donner une définition raisonnable de l'agiotage. C'est que sans doute il n'avait pas lu ces lignes de d'Aguesseau :

« L'agiotage signifie cette espèce de commerce de papier, qui ne consiste que dans l'industrie et dans le savoir-faire de celui qui l'exerce; |)ar le moyen duquel il trouve le secret de faire tellement baisser ou hausser le prix du papier, soit en vendant ou en achetant lui-même,

qu'il puisse acheter à bon marché et revendre cher... 11 ne vend que pour acheter, il n'achète que pour vendre ; il trahit aujourd'hui l'intérêt commun des vendeurs, il trahira demain l'intérêt commun des acheteurs; il se fait un intérêt à part et comme une balance de commerce qui n'est que pour lui, qui monte et qui descend à son gré; il tend un piège aux hommes, soit qu'il vende ou qu'il achète... »

Et d'Aguesseau ne veut pas croire que cet art de tendre des pièges soit un art permis, ni surtout qu'on doive honorer dans une société bien réglée; et il invoque, sans fausse honte, les égards, la tolérance, la charité, qui, même dans les affaires d'argent, doivent détendre et assouplir les rapports des hommes entre eux... Caritas humani fjeneris, comme disait un païen.

Après avoir proscrit l'agiotage dans son principe, d'Aguesseau le poursuit dans ses conséquences sociales. Il montre le scandale des fortunes faites en un jour par un coup d'adresse ou de hasard, le luxe bâtard qui les dévore, le dégoût du travail que fait naître l'exemple de l'oisiveté enrichie, les désertions qui déjà commençaient à faire le vide dans les professions laborieuses, l'abaissement chronique des caractères et de la pensée : puis, résumant d'un mot son écrit, il finit par cette boutade contre les richesses insolentes qui n'avaient pu tenter sa grande àme : « C'est un bien qui n'appartient à personne, et qui, par conséquent, doit être rendu au public dans la personne des pauvres.... » Cette conclusion violente sent un peu la chambre de justice, et il ne la faut prendre sûrement que comme une réminiscence de quelque réquisitoire attardé; mais, enfin, voilà où en était d'Aguesseau.

Je laisse à penser la stupéfaction profonde que cette morale d'il y a cent ans doit jeter aujourd'hui dans bien des esprits. Je parlais tout à l'heure de curiosité historique : à coup sûr, le chariot d'un roi chevelu s'arrètant avec ses bœufs devant les tourniquets de la Bourse ' ne semblerait pas plus comique à bien des gens que ce bon chancelier venant réclamer pour le commerce des primes une juste cause, et conseillant d'avance la modération dans les reports, au nom de la charité universelle. Une chose seulement pourrait embarrasser un peu les habiles; c'est que ce moraliste arriéré s'est montré, au bout du compte, un observateur plein de finesse, qui, presque seul, a senti venir la catastrophe du système au plus fort de son triomphe, et que, sous ce magistrat routinier, il s'est trouvé un capitaliste avisé, qui a laissé couler tout le Mississipi sans avoir rien aventuré dans le naufrage.

Tout en donnant l'analyse excellente et complète du mémoire de d'Aguesseau, M. de Vallée ne l'accepte pas sans réserves. Cette grande morale si saine, si chrétienne et si humaine lui semble par instants un peu farouche : c'est comme le jansénisme de la raison. Mais il ne faut pas oublier que l'écrit de d'Aguesseau était un écrit de circonstance, et comme la gageure du bon sens d'un seul contre la folie de tous; aussi le chancelier avait-il mis sa raison sur le pied de guerre. Quand tout fléchissait autour de lui, ce n'était pas le moment de rien céder : une seule brèche aux principes, et le flot passait. Au milieu de ce

1. Pcmlnnt les dernières années du second Empire, on avait élahli, au bas des marcLes de la Bourse, des lournùjuefs que l"on ne pouvait franchir sans payer un droit d'entrée ou sans montrer un permis.

vent insensé, qui faisait trébucher les plus fermes, il se cramponnait aux grosses branches pour ne pas être emporté. De là quelque raideur peut-être, et cette pointe (l'exagération que la polémique donne aux esprits le plus naturellement maîtres d'eux-mêmes.

En accouplant, à la première page de son livre, ces deux dates, 1720-1857, M. de Vallée a-t-il cherché, de parti pris, dans les folies de nos pères, des allusions aux mœurs de notre temps? Je l'ignore; mais en lisant cette histoire, qu'il a si bien et si vivement retracée, les rapprochements sautent si vite aux yeux, les leçons se présentent avec un si cruel à propos, qu'il aurait fallu trop de distraction pour les méconnaître et trop de discrétion pour les taire. Entre les deux époques, il y a des différences très sensibles, et l'auteur les signale en dix endroits; mais ce ne sont, suivant lui, que des variétés héréditaires du même mal, l'amour de l'argent, le culte de la chance et l'idolâtrie du succès. Il signale le danger, il nous adjure de ne pas le laisser grandir, et il indique les moyens de défense qu'il entrevoit.

Le livre de M. de Vallée a eu le plus désirable de tous les succès : il a été connu par des attaques avant de l'être par des éloges. Notre société est comme les malades qui n'aiment pas qu'on les dérange pour les guérir; elle s'en va tout doucement au jour le jour, avec ses petites habitudes malsaines, ses petites infirmités et ses petites iniquités, vers un lendemain qu'elle ignore et qu'elle serait bien fâchée de connaître : l'heure présente suffit à peine à son oisive activité. Épier le matin d'où vient le vent pour y tourner sa chance, prêter l'oreille à tous les bruits,

interroger tous les augures, entendre et parler tout le jour une langue monstrueuse et mutilée, faite de barbarismes et de g^ros sous, régler les battements de son cœur sur les clameurs officielles de la corbeille ou sur les chuchotements tolérés de la coulisse, n'avoir qu'une peur : perdre, qu'une espérance : gagner; tendre et briser dans ces émotions vulgaires tous les ressorts de son âme faire son compte en rentrant chez soi, arbitrer ses pertes, s'endormir à la hausse, rêver la baisse, et recommencer le lendemain.... — qui oserait dire que, dans ces dernières années, ce n'a pas été la seule affaire et le train de vie du plus grand nombre? — Mais si quelque fâcheux essaye de faire comprendre que ce n'est pas là vivre; que tout le bonheur n'est pas dans l'arg-ent, tout le mérite dans la richesse, toute la morale dans le bien-joué, toute la littérature dans la cote des cours ; que la vie a des horizons plus larges, l'âme des passions plus relevées, la société d'autres buts à poursuivre, et que, s'il y a une hiérarchie dans les vices, l'amour de l'arg-ent est le dernier et le plus insensé de tous, — on écoute avec étonnement, puis on sourit avec dédain, et l'on passe en disant : « Que voulezvous? c'est un Spartiate!.. » Spartiate! c'est le grand mot et la raison dernière. — Si, du moins, ne voulant pas être des Spartiates, nous avions su rester des Athéniens!... — On a donc appelé M. de Yallée Spartiate.

On lui a fait une bien autre querelle. Depuis d'Aguesseau et son Mémoire, le monde a marché : l'homme a engagé avec la nature des luttes dont la seule pensée aurait épouvanté nos pères; il soulève la matière, il la pétrit en masses g-igantesques, il la fait voler, il la fait

parler, il lui prête sa pensée, qu'elle emporte en un clin d'oeil au bout du monde. Mais, pour faire jouer ces formidables ressorts, on n'a pas encore trouvé un levier nouveau : c'est toujours l'argent, le vieil argent qui paye tout dans ce monde, les vices, les vertus, la science, le génie, le progrès; c'est l'argent qui transporte les montagnes ou qui les abaisse; c'est l'argent qu'il faut rajeunir par le crédit, féconder par la circulation, multiplier par l'association, séduire par l'espoir des gros bénéfices. Si ces travaux grandioses et coûteux sont la vocation providentielle, la loi et le génie de notre siècle, pourquoi donc les arrêter en intimidant les capitaux qui doivent leur donner la vie? Pourquoi discréditer, par des attaques imprudentes ou par des allusions téméraires, les financiers qui se dévouent à ces grands efforts de la civilisation? — Je ne veux pas ôter à M. de Vallée le plaisir de répondre lui-même à ces critiques peu réfléchies ou peu sincères; il le fait en des termes excellents dans leur modération.

« Sans doute, il s'est fait de grandes choses dans ce siècle et dans ces derniers temps : sans doute nous avons nos succès comme les autres âges. A côté des merveilles intellectuelles dont se forme en partie la gloire de Louis XIV, nous pouvons placer les merveilles de notre industrie et les transformations inouïes que nous avons fait subir à la matière. J'en suis tout aussi fier qu'un autre et tout aussi heureux. Mais veut-on dire que tout cela ne se serait pas fait sans l'agiotage et sans l'improbité ? J'avais cru jusqu'ici que ces grands travaux, et pour ainsi dire ces grands exploits matériels de notre temps, pouvaient s'accomplir sans cette vile escorte. Était-ce une

illusion? Je connais cependant des entreprises considérables où l'argent a couru avec cette empressement qu'excite toujours l'espoir des bénéfices. La valeur de l'entreprise, la probité de sa direction, les succès bien amenés, ont créé de rapides fortunes et singulièrement accru le capital engagé. Celles-là, je pourrais les nommer, et je les nommerais, si par cette élection je n'en signalais pas d'autres au jugement contraire — »

Tout ce que veut donc M. de Vallée, c'est que la loyauté dans la spéculation remplace le mensonge dans l'agiotage; qu'une entreprise qui s'annonce sous le masque de l'utilité publique ne soit pas seulement le prétexte d'un coup de fortune pour quelques-uns; qu'une affaire lancée à grand bruit, partout prônée, vendue au poids de l'or par les habiles qui l'ont montée, ne s'affaisse pas tout à coup sous leur propre main, comme un piège dont ils tiennent la corde et qui s'abat, quand il en est temps, sur la cupidité du public. Il veut que cette foule crédule et avide d'espérances sache bien où vont ses pauvres épargnes; que des entreprises où elle s'ébauche, elle connaisse autre chose que le nom, estropié par des courtiers faméliques ; qu'elle soit enfin l'armée de l'industrie, si tel est son plaisir, mais qu'elle ne soit pas la chair à canon des recruteurs de commandites.

Quant aux immunités que réclameraient les « manieurs d'arc ent » au nom de leur dévouement à la civilisation, M. de Vallée a bien fait de n'en tenir aucun compte. Si la chance ou l'habileté millionnaire d'un joueur prend dans nos dictionnaires le nom de dévouement, comment nommera-t-on la probité du pauvre, l'honneur du soldat, la foi

qui meurt pour une idée, le talent qui reste obscur pour rester honnête, l'amitié qui se sacrifie, l'amour sans espoir qui ne veut pas oublier, — toutes ces chimères immortelles qui sont l'héroïsme coûteux et le capital sans dividendes des âmes généreuses? Que restera-t-il aux Spartiates^...

On a dit publiquement, dans un langage superbe qui montrerait au besoin lont l'à-propos du livre dont je parle, que la raison d'Etat elle-même commandait de respecter les financiers, et que « Louis XIV avait défendu à Molière de les mettre en scène pour ne pas ébranler le crédit public... » Quelle étonnante histoire! Si Molière n'a pas joué les traitants, c'est qu'il est mort à temps pour leur repos, et que leur tour, sans doute, n'était pas encore venu dans l'ordre de ses justices; mais on aurait pu se souvenir que La Bruyère était sous-précepteur du duc de Bourgogne quand il écrivait le chapitre des Biens de fortune, et que Louis XIV n'était pas mort quand Lesage a fait jouer Turcaret.

On a pu voir, au langage de ceux qui l'ont attaqué, — et plus encore au silence qui l'a pendant un temps accueilli, — que l'ouvrage de M. de Vallée n'est pas seulement un ouvrage ingénieux et plein d'un rare talent, mais un acte de vrai courage. C'est une rébellion contre une royauté jalouse, contre une religion qui a d'innombrables fidèles, quelques fanatiques, et qui, pour sa propre gloire, devait avoir à la fin des hérésies : Oporlet hœreses esse... Il était difficile, avec plus de conviction et de modération, dans un cadre mieux trouvé, de donner à notre époque une plus sage leçon. — Je ne sais si je dois

dire une plus utile leçon; car je ne crois pas qu'aucun écrit puisse, en cette matière, amener de bien sérieux repentirs. La crainte de perdre peut seule guérir de la passion de gagner, et il est triste de penser qu'un mois de baisse à la Bourse, avec le contre-coup de quelque grande exécution, fera plus de conversions qae les plus éloquents discours.

Le livre de M. de Vallée n'en est pas moins une protestation courageuse et qui honore notre époque. Son succès permet aux caractères de se compter et de se reconnaître. Personne ne dit que l'argent n'a pas de place dans le monde; on dit que l'argent n'est pas à sa place; que la richesse gagnée par l'agiotage n'a droit qu'aux respects qui se peuvent acheter; qu'un peuple quia toujours un pied sur la roue de la Fortune devient bientôt vénal et banal comme elle, et qu'une société qui, ne laissant pas une large part aux émotions du cœur, aux mouvements libres de l'esprit, aux plaisirs purs de l'art, se laisse envahir tout entière par l'amour inconsidéré de la richesse, est une société toute prête à étouffer d'imprévoyance et d'inanition. Le roi Midas, d'aventureuse mémoire, avait obtenu des Dieux que tout ce qu'il toucherait se changeât en or. Il faillit mourir de faim. Qui sait si l'ingénieuse et railleuse antiquité n'a pas caché sous cette fable une sage leçon d'économie politique?

La lecture d'un beau livre serait trop humiliante si l'orgueil et l'esprit de contradiction propre au lecteur n'y trouvait pas toujours quelque chose à reprendre. Je fais donc mes réserves vis-à-vis de M. de Vallée : il a bien fait les siennes vis-à-vis de d'Aguesseau! Les Manieurs

d'argent, c'est un titre piquant qui a fait fortune. A mon sens, il est plus spirituel qu'il n'est juste. Le mot est de La Bruyère, dit M. de Vallée, qui tient à sa trouvaille. C'est vrai, et le mot est même charmant; mais voilà justement le danger de désigner des choses d'aujourd'hui avec des noms d'autrefois; il est rare que l'application n'en soit pas plus ou moins faussée par la différence des temps et des mœurs. Que M. de Vallée y regarde de plus près; il veri-a que dans la langue saisissante de La Bruyère « le manieur d'argent, cet ours qu'on ne saurait apprivoiser, » ne ressemble en rien aux banquiers hasardeux et bien-disants de nos commandites équivoques. C'était le type pris sur le vif de ces fermiers, sous-fermiers, commis de gabelles, collecteurs, gardes-portes et rats de cave qui pullulaient dans le fouillis d'une comptabilité obérée qui traitaient et trafiquaient de l'impôt à tous les degrés, usuraient l'État et pressuraient le peuple de toutes mains pour bénéficier sur le marché, et allaient s'asseoir, engraissés de la famine publique, dans ces bureaux d' anthropophages dont parle Saint-Simon. C'est une race qui a disparu dans la régularité des budgets modernes : nous payons beaucoup, mais nous payons avec symétrie.

Voici une autre querelle qui mènerait plus loin et que j'aimerais à soutenir :

« Je ne crois pas chercher un rapprochement arbitraire, dit M. de Vallée, en rattachant à la matière corrompue que je viens de remuer la philosophie sensualiste du dixhuitième siècle... Elle est venue et elle a grandi dans des désordres assez généraux et assez puissants pour vouloir

et pour obtenir des encouragements et une doctrine. C'est bien là son berceau... »

Je n'en crois rien. De tous les luxes, le luxe d'une doctrine est à peu près le seul que l'agiotage enrichi ne puisse pas se permettre. On commande un pamphlet ou un mémoire, on ne commande pas un système, une théorie morale assez sérieuse pour durer et pour faire école. En y regardant bien, on trouverait, je crois, à l'honneur de l'esprit humain, que les philosophies remontent plus souvent qu'elles ne descendent les courants des passions contemporaines. Non, la philosophie sensualiste n'est pas née dans la domesticité d'un financier : elle a été la réaction naturelle de notre génie mobile et prompt aux extrêmes, contre la discipline universelle du grand règne de Louis XIV; c'était une des formes de l'émancipation, une des crevasses sociales par où l'esprit de nouveauté se faisait jour de toutes parts.

Quant aux remèdes et aux moyens de défense que propose M. de Vallée, peut-être ne sont-ils pas assez nettement indiqués. On sent un peu là l'embarras d'un médecin habile devant un mal incurable : il fait des prescriptions pour l'honneur de la science et pour rassurer la famille. Il faut, dit l'honnête et spirituel écrivain, isoler les manieurs d'argent, former une « aristocratie des honnêtes gens et une noblesse » inaccesssible aux mauvais riches. Soit; mais si M. de Vallée veut parler de cette association naturelle et spontanée qui unit entre eux les gens bien nés par la conformité des goûts et des mœurs et par un commun respect de soi-même, cette aristocratie existe depuis longtemps sans règlement, sans chartes et

sans blason : c'est la bonne société, qui ferme ses portes à la mauvaise.

Encore un mot et une chicane de pure forme. Le livre de M. de Vallée en est à la troisième édition. Quand va venir la quatrième, il y a une chose qu'à sa place je supprimerais sans pitié : ce sont les sommaires qu'il a mis en tête des chapitres. Je n'aime pas, dans un ouvrage aussi sérieux, ces programmes, ces menus trop bien rédigés, dontle moindre tort estd'ôter au lecteur le plaisir des surprises, quand ils ne lui préparent pas quelque mécompte.

Enfin, j'aurais bien à noter, au milieu de pages éloquentes et d'un excellent mouvement, quelques traits d'une gravité un peu étudiée, quelques périodes trop tendues dont il faudrait rompre et assouplir la mesure, quelques souvenirs cadencés de la phrase oratoire, la pire des phrases quand on écrit, — à laquelle ces pauvres avocats n'échappent jamais, et les magistrats... rarement. — Mais il y a des livres qui naissent heureux; ils font réfléchir, ils font douter, ils vous mènent, par le charme sérieux qu'on y trouve, bien plus loin qu'on ne voulait aller; et quand on en a dit tout le bien qu'il en faut dire, on s'aperçoit que le temps et l'espace vous manquent pour les critiquer.

Novembre 1857.

LE

Où sont-ils ces esprits chagrins qui nous accusent d'indifférence et de paresse ? Dernièrement encore, à cette place -, ne disait-on pas que l'amour de l'argent abaissait tous les caractères, humiliait tous les cœurs et détournait tous les talents des entreprises désintéressées de l'esprit?... Mais, au même instant, comme pour démentir ces fausses nouvelles, un écrivain original et patient achevait en silence une œuvre méditée de longue main, pensée librement, écrite fièrement, ne relevant que d'elle-même, et attestant, jusque dans ses défauts, une hauteur de sentiments singulière. M. le conseiller de Bastard vient de publier un ouvrage considérable sur les Parlements. Ce n'est pas V Histoire des Parlements qu'il a entendu écrire. L'histoire des Parlements, c'est l'histoire de France tout entière, ou bien c'est un court pamphlet, comme celui que Voltaire a écrit du bout de sa

1. /.« Parlements de France, par M. li- Ivicuinte de Bastard d'Estang, conïcillor à la Cour impériale de Pari;;, 2 vol., cliez Didier,

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