Le Dialogue des avocats, de Loysel
voir, il parlait avec lai, il le questionnait, il le devinait, il allait en avant, il le rappelait en arrière; il l'escortait, il l'accompag-nait des chuchotements incommodes de sa voix discordante. Tantôt l'orateur lui semblait lourd et diffus, la cause mauvaise, le plaideur déloyal. Alors c'était une guerre à outrance; il pressait l'avocat, il le poussait, il le talonnait, il l'éperonnait de ses malices criardes; il le gourmandait avec aigreur, lui, son client et son procès, jusqu'à ce qu'il l'eût réduit à se fâcher ou à se taire. Jamais on ne vit un auditeur plus gênant dans sa bienveillance ni plus insupportable dans son humeur. Mais, à travers ces défauts très sensibles, il avait dans les veines du vrai sang de magistrat, la tradition et l'instinct de la justice, l'horreur de la fraude, et, avec l'art de tout animer autour de lui, des coups d'esprit et des lumières soudaines qui le faisaient souvent voir loin et juger juste.
M. Séguier aimait les avocats, comme d'anciens amis de sa maison, comme la compagnie et la distraction coutumière de toute sa vie; et, quant à eux, bien qu'ils se plaignissent très haut de ses brusques fantaisies, ses vivacités étaient cependant si franches, ses boutades si originales, si amusantes, et suivies de si sincères retours, qu'ils ne lui gardaient pas de longues rancunes. Je ne sais si je me trompe; mais il ne me paraît pas impossible qu'avec tous ses travers, le premier président Séguier reste, aux yeux du barreau, la figure judiciaire la plus accentuée, la plus vivante et la plus populaire de notre temps.
Un jour, en pleine audience, M. Séguier adressa à un
avocat un mot blessant qui, dans sa g-énéralité malsonnante, atteignait l'Ordre tout entier. Le conseil s'émut, et, d'un commun accord, les avocats cessèrent de paraître devant le magistrat qui les avait publiquement offensés. Pendant quelque temps, M. Séguier feignit l'indifférence. Il fit le magnanime; il affecta de prendre goût aux explications concises des avoués, et de montrer aux avocats combien il lui était facile de ne les plus entendre. Mais il avait beau faire, il était visiblement malheureux; il lui manquait quelque chose de plus qu'une vieille habitude; il sentait ce que la liberté des plaidoiries peut seule donner à l'autorité des arrêts, et le silence du barreau troublait au fond de sa conscience le sentiment et l'idée même de la justice.
Cet interrègne de la parole dura quatre mois. Les vacances amenèrent une trêve bienvenue ; — et après les vendanges on fit la paix. Tout le monde la désirait sans que personne voulût le dire. Mais M. Séguier, qui était le plus pressé, fit les premières avances, et les avocats n'eurent garde de se montrer trop cruels. Ils descendirent en bon ordre de ce mont Sacré où ils se sont retirés tant de fois aux mauvais jours de leur histoire, et ils se rendirent à l'audience de rentrée pour y renouveler leur serment. Ce raccommodement de famille ne coûta rien à la dignité de personne. Le premier président en fut quitte pour quelques paroles spirituelles dans la chambre du Conseil, avec une accolade pétulante qu'il infligea au bâtonnier; et, en public, pour une de ces phrases pompeuses que la banalité du style officiel prête si aisément aux situations délicates, et qui laissent, dans le vide de leurs périodes
ambiguës, toute la place qu'il faut à l'amour-propre de chacun.
Si M. Ghaix d'Est-Ang-e, sous le gouvernement constitutionnel, ne put donner aux affaires du pays qu'une attention partagée par d'autres devoirs, au barreau du moins il servit de tout son talent les principes politiques auxquels il est toujours demeuré fidèle.
On sait assez quelle a été, surtout pendant les dernières années du gouvernement de Juillet, la violence des partis ; et, pour quiconque aime la liberté comme il le faut faire, c'est une triste épreuve que de retrouver, à travers les années, la trace encore vivante des excès qui l'ont tant de fois perdue.
Les injures les plus grossières, les mensonges les plus effrontés, les calomnies les plus stupides, semblaient ne rien coûter aux passions excitées, et les réputations les plus pures subissaient chaque jour d'indignes outrages. Aujourd'hui, à la distance où nous sommes, cette vile poussière est tombée, et les noms respectés qu'elle essayait de ternir sont entrés dans notre histoire politique sans avoir rien perdu de leur éclat. Mais alors, au milieu même du combat, chacun de ces noms avait un sens et une puissance que ces attaques violentes pouvaient amoindrir. Le talent, l'honnêteté, la vertu de certains hommes ne leur appartenaient pas à eux seuls; c'étaient aussi les armes et la force d'un parti tout entier qui, en défendant l'honneur de ses chefs, défendait sa propre cause et l'honneur de son drapeau. On ne pouvait rien céder à la mauvaise foi de l'ennemi, rien abandonner à la crédulité prodigieuse du public; il fallait, devant le
pays lui-même appelé à les juger, démentir chaque jour ces fables odieuses et en confondre les auteurs.
M. Chaix d'Est-Ange ne faillit pas à cette tâche. Par sa fermeté, par la vigueur de son talent incisif et guerroyant, il semblait plus propre qu'un autre à ces luttes où il ne fallait ni reculer ni faiblir, et où, deyant des adversaires prêts à tout oser, devant un jury intimidé souvent par des menaces, la mollesse de l'avocat aurait pu laisser un prétexte à la malignité publique et une retraite à la faiblesse du juge.
Bien souvent des fonctionnaires intègres, des hommes d'État éminents, vinrent faire appel à son patronage. Ils le trouvèrent toujours prêt, et plus d'une fois sa parole ardente déconcerta les champions les plus audacieux de la liberté de tout dire. On se souvient qu'un jour, un d'eux eut l'imprudence de l'appeler ironiquement Vavocat des ministres; — mais il s'attira sur-le-champ une réplique si vive, si mordante et si juste, que personne ne fut tenté d'y revenir; et il fut entendu qu'un avocat pourrait plaider, même pour un ministre, sans avoir trop à rougir de cette clientèle compromettante.
Cependant les mauvais jours approchaient; et, en 1846, les élections générales, qui devaient être les dernières, furent partout le signal d'une agitation violente. Sous les intérêts purement politiques perçaient déjà d'autres questions autrement redoutables qui, s'enveloppant dans des théories confuses et se mêlant aux desseins d'une philanthropie suspecte, allaient soulever en convoitises sinistres l'amertume que la misère entretient au sein des classes souffrantes.
Les villes industrielles étaient surtout l'objet de ces excitations dangereuses. A Reims, par un choix habile, les comités de l'opposition présentaient pour candidat un économiste, un écrivain distingué dont les travaux avaient appelé l'attention publique sur le sort des ouvriers; c'était M. Léon Faucher, que trois ans plus tard le parti démocratique allait vouer à l'exécration des amis du peuple, mais qui alors, précédé de proclamations bruyantes, salué par des comices tumultueux et applaudi par la multitude, put goûter, pendant huit jours tout entiers, dans des ovations de province, les courts enivrements de la popularité.
La lutte fut opiniâtre; M. Chaix d'Est-Ange la soutint avec un rare talent et un infatigable courage. Enfin, son concurrent l'emporta de quelques voix, et l'ancien député de Reims, en quittant sa ville natale, put entendre les clameurs ingrates qui célébraient une victoire si vaillamment disputée.
Pourtant, même en cette disgrâce, le succès l'avait trahi, mais non pas la fortune; et, le premier déplaisir une fois passé, il put considérer son brillant échec comme un des bonheurs les plus manifestes de son heureuse destinée. Il évita ainsi d'assister de plus près aux événements lugubres et sans gloire qui marquèrent la fin de la monarchie constitutionnelle en France. Une vit pas, dans la confusion de tous les partis, se dissoudre peu à peu les liens les plus nécessaires, s'aveugler les esprits les plus clairvoyants; des hommes politiques auxquels une longue expérience aurait dû enseigner la sagesse, faisant par mégarde une révolution, et renversant, au nom de la
liberté, un des gouvernements les plus libres, les plus éclairés et les plus humains dont, jusque-là, ait pu s'honorer notre histoire.
Je n'étonnerai personne en affirmant que M. Chaix d'Est-Ange vit la révolution de février sans enthousiasme. Il en prit même son parti moins vite que beaucoup d'autres, et il ne voulut contracter avec elle aucune de ces intimités provisoires qui peuvent rendre plus tard les ruptures moins faciles et les séparations plus suspectes. Mais il dut à la République, qu'il n'aimait pas, un service qu'il serait injuste de méconnaître.
Dans les époques troublées, il y a comme une contagion de mouvement et d'énergie qui gagne presque tous les esprits, élève les caractères et fortifie les talents. De tous les arts, l'éloquence est celui qui s'acclimate le mieux en ces régions orageuses, qui se mêle le plus activement aux passions, les ressent de plus près et les exprime avec le plus de puissance. Le souffle des révolutions paraît aviver cette flamme. Les anciens, ces artistes sans rivaux, l'ont dit dans un langage qu'il serait téméraire de traduire : Magna eloquentia, alumna licentiœ, cornes seditiomim, effrenati populi incitamentum , sine obsequio, sine servilute, contumax, temeraria, arrogans, quas in bene constitutis civitatibus non oritur^.
M. Chaix d'Est-Ange prit à la révolution tout ce qu'il lui pouvait emprunter pour combattre ses excès. Il usa, pour protester contre ses licences, de toute la liberté qu'elle