‹ Avocats et magistratsChapitre 8 sur 43 · Tacite, Orator · texte numérisé non relu

Tacite, Orator

se vantait de nous avoir donnée. Le spectacle de cette société bouleversée mûrit son esprit, retrempa son ardeur, donna à ses convictions une forme plus précise et à son éloquence un accent plus ému. Sans vouloir toucher aux affaires publiques, sans cesser un instant d'être avocat, il fut plus d'une fois l'interprète véhément, le tribun d'un grand parti; et lorsqu'un jour une occasion imprévue lui permit de dire publiquement ce qu'il avait au fond du cœur, son indignation lui inspira une apostrophe vengeresse qui s'est gravée, pour n'en plus sortir, dans la mémoire des contemporains '.

Bientôt la République tomba, et ses amis eux-mêmes furent moins étonnés de sa chute qu'ils ne l'avaient été de son soudain avènement. Elle s'éteignit presque à jour marqué, sous cette loi immuable et sans cesse oubliée, qui fait succéder le silence aux abus de la parole, et l'autorité d'un seul homme aux excès de la liberté. La tribune allait disparaître pour longtemps, et la parole judiciaire elle-même allait se ranger sous une discipline plus sévère : « L'éloquence, comme tout le reste, se pacifia sous une main souveraine- ».

L'énergie dans le chef, l'obéissance chez les agents, le commandement en haut, l'ordre partout, et dans le lointain la liberté, telles étaient les promesses du régime nouveau; et elles répondaient trop bien aux vœux de M. Chaix d'Est-Ange pour qu'il ne les saluât pas de toute sa reconnaissance.

1. L'nlTairc du journal VAssem/ilée Xalioncde contre Marrast.

2. Mar/na principis disciplina eloquentiam, siciit omnia alia, pacaveral. (Oralor.)

Peu à peu il rentra dans la vie publique où, pour la première fois, il se sentait complètement à son aise et à sa place; et, lorsqu'il reçut de l'Empereur les fonctions éminentes qu'il occupe aujourd'hui, il eut ce bonheur singulier de n'avoir à sacrifier à sa situation nouvelle ni les opinions, ni les attachements, ni les souvenirs de son passé.

En recueillant les plaidoiries que l'on va lire, je me suis proposé d'être utile au barreau, de mettre sous ses yeux des exemples profitables, et de lui rappeler des souvenirs dont il doit être fier.

Peut-être quelques-uns de ces discours, survivant aux intérêts périssables qui les ont inspirés, franchiront-ils les bornes étroites de nos traditions domestiques et trouveront-ils un jour leur place dans l'histoire littéraire de notre temps. Toutefois je n'ose pas leur assurer cette fortune lointaine. Bien des voix convaincues célébrèrent à l'envi l'antique fraternité des lettres et du barreau. Mais, à mes yeux, cette alliance fameuse n'est qu'une parenté incertaine, dont les titres ne sont pas clairs, et sur laquelle nous aurions tort de compter.

Il ne faut pas demander aux écrivains ce qu'ils en pensent. Tour à tour, au gré de leurs besoins ou de leurs caprices, ils nous vantent sans mesure ou ils nous dénigrent sans pitié. La veille d'un procès, un avocat peut être flatté, même par des poètes; mais il faut se défier du lendemain. Voltaire, après avoir lu le mémoire d'Elie de Beaumont pour les Galas, écrivait « qu'il se trouvait ramené aux beaux jours 'de l'éloquence, quand Cicéron

plaidait dans l'assemblée du peuple pour Amerinus accusé de parricide ». Mais Voltaire n'en croyait rien; il savait mieux qu'un autre que M. Elie de Beaumont n'était pas Cicéron; et, dans le franc-parler de sa correspondance littéraire, il appelait tout simplement les avocats « des bavards secs » ; ou bien il affirmait avec son sérieux cruel « qu'il croyait bien que leurs plaidoyers sur les coutumes du Hurepoix et du Gâtinais passeraient à la dernière postérité ». A vrai dire il n'était pas plus juste dans ses dédains qu'il n'était sincère dans ses éloges. Mais si ce grand artiste, au lieu de composer des mémoires médiocres pour les Sirven, pour les Calas, pour Lally et pour le chevalier de la Barre, avait pu entendre un Gerbier plaider librement et publiquement ces grandes causes, au nom de la justice, de la tolérance et de l'humanité, sans doute le souffle de cette parole vivante l'aurait lui-même emporté; et les discours sur la coutume du Hurepoix ne lui auraient pas paru le dernier mot et l'effort suprême de l'éloquence judiciaire.

Quant à la postérité, — puisque ce grand mot s'est rencontré sous ma plume, — les avocats et les orateurs y prétendent rarement; s'ils y arrivent quelquefois avec les littérateurs et les poètes, c'est par des chemins plus ardus et au prix d'un plus rude labeur.

L'écrivain qui, dans une retraite paisible, élève librement son esprit vers les intérêts ou les rêves éternels de l'humanité; qui contemple sa pensée en silence, qui la polit, l'arrange et la compose à son gré, puis en creuse enfin l'image dans une forme lentement cherchée, a du côté de l'avenir de trop sensibles avantages. La distance,

GHAIX D'EST-ANGE. 47

le lointain, n'enlèvent rien à sa gloire. Le temps même prête souvent à ces œuvres exquises de l'art un jour plus favorable et je ne sais quoi de plus achevé — Non, les orateurs ne sauraient disputer cette immortalité tranquille que le génie des lettres peut donner.

L'éloquence ne connaît ni la méditation ni le repos. C'est une puissance inquiète et troublée qui, dans la mêlée de nos passions et de nos affaires d'un jour, trace en courant des ébauches incorrectes et rapides. D'un mot inachevé, d'un geste involontaire, d'un cri, d'un regard, elle ag-ite, éclaire, entraîne les esprits et les cœurs. Mais son pouvoir souverain n'a que la portée de la voix qui tombe, la durée de la parole qui s'enfuit. L'heure présente est son domaine, la vie est son empire; et, quand l'orateur arrive devant la postérité, il s'y présente comme un roi détrôné, sans éclat, dépouillé de ses splendeurs fragiles, seul avec Le vain bruit de sa renommée, et quelques pâles écrits qui sont les témoins impuissants de son génie.

Mais ce sont là des querelles inutiles. Je ne sais si, dans le domaine sans limites de l'intelligence, si dans les vocations diverses de l'esprit, il y a des rangs et des préséances nécessaires. Dans tous les cas, ce n'est pas moi qui oserais prendre le droit de les régler. Ce que je veux seulement dire encore, c'est qu'entre la littérature et l'éloquence d'une époque, — fût-ce l'éloquence des procès, — il y a des conformités saisissantes, beaucoup d'emprunts mutuels, beaucoup d'échanges involontaires; des traits communs et un air de famille frappant, qu'il est curieux d'observer à distance. En lisant Cochin ou d'Aguesseau, on pense volontiers à Racine : ils parlent, comme lui.

OU du moins après lui, celte langue mâle, harmonieuse et saine que leur jeunesse avait entendue au déclin du grand roi. En parcourant les mémoires de Linguet, d'Élie deBeaumontou de Bergasse, les réquisitoires de La Ghalotais ou de Servan, les plaidoiries mêmes de Gerbier, il vous vient, malgré vous, des réminiscences de Diderot, de Marmontel, de Bélisaire et du Père de famille.

M. Ghaix d'Est-Ange est bien l'avocat de son pays et de son temps. Sans le vouloir, sans le savoir, et quoi qu'il en puisse penser peut-être, il a été un des complices actifs de ce mouvement qui, aux jours de sa jeunesse oratoire, éclatait avec des succès divers dans tous les arts tle l'intelligence. Grâce à lui et à ses illustres émules, il y a des déclamations pompeuses, des lieux communs emphatiques, une rhétorique molle et bouffie qu'on est à peu près sûr de ne plus rencontrer au Palais. Ils en ont débarrassé la Justice, pendant que de grands écrivains délivraient la tragédie des confidents, des récits et des songes.

Mais, tout en rendant, pour sa part, à l'éloquence des affaires, la simplicité, le naturel et la vigueur, M. Ghaix d'Est-Ange a su parler une langue originale, élégante, ornée, pleine de ces surprises bienvenues qui arrêtent, charment et maîtrisent Tattenlion. Il n'a jamais pensé qu'en plaidant, le mouvement, la passion et le style fussent, comme on voudrait nous le faire croire aujourd'hui, des curiosités inutiles ou des licences importunes; et il n'aurait jamais subi ces formules écourtées que la sagacité hâtive du juge prétend parfois imposer au libre essor de la parole.

M. Chaix d'Est-Ange a donné au barreau de brillants modèles; il n'y fondera pas une école. Comme tous les artistes doués d'une originalité puissante, il défie les imitateurs; et pour nous qui avons été ses disciples, prenons garde que ses exemples ne nous inspirent l'ambition téméraire de lui vouloir ressembler.

Il appartient à cette lignée de grands avocats qui, depuis quarante ans, ont illustré notre histoire, et que les honneurs, la fatigue, le cours impitoyable du temps nous enlèvent tour à tour. Leur jeunesse a respiré un air généreux, tout chargé d'idées, de passions et d'ardeurs. Ils ont grandi au milieu de tous les bruits de l'intelligence, au milieu de tous les orages des partis, en des temps oii le barreau se mêlait à la vie publique par une active et féconde familiarité. Des occasions favorables ont élevé leur pensée, agrandi leur talent, ouvert l'horizon devant eux : et aujourd'hui, même dans le cercle étroit où des événements imprévus les ont ramonés, leur parole a gardé, soit dans l'ampleur de sa forme, soit dans sa vigoureuse clarté, soit dans les raffinements tle son incomparable élégance, je ne sais quel souffle d'un grand art qui s'en va, je ne sais quel vol large et libre que rien ne saurait égaler.

Peu à peu, ces maîtres disparaissent; je ne sais s'ils seront un jour remplacés, et je ne veux pas dire ici pourquoi il est permis d'en clouter. Mais, pendant qu'il en est temps encore, soyons attentifs à ces voix admirées. Ne laissons pas périr à jamais les traces de cet art merveilleux et fragile qui a ému, instruit, charmé notre jeunesse. Soyons ses témoins fidèles; et, si nous ne pouvons

garder nos souvenirs tout entiers, retenons au moins le fantôme et l'ombre de l'éloquence qui s'enfuit. Recueillons d'une main dévouée, pour ceux qui vivront après nous, ces pages muettes qu'aucun souffle ne fait tressaillir, ces discours que la parole n'anime plus. Faisons comme ces artistes modestes qui, dans la solitude et le silence, sur des fragments épars, sur des vestiges à demi disparus, copient et recomposent quelque monument désert où retentissaient autrefois les bruits de la vie...

22 mars 1862.

DOCTEUR EN DROIT, AVOCAT GENERAL A LA COUR d'appel DE PARIS

Lorsqu'il y a près de trois ans Charles Sapey mourut, à peine au déclin de la jeunesse, la magistrature et le barreau de Paris ressentirent comme il le fallait l'amertume d'une telle perte. Une pitié respectueuse et tendre se mêlait à notre commune douleur. Ce n'était ni un deuil ordinaire, ni ce tribut de bienséances accoutumées que l'homme doit et paye volontiers à la mort.

Je reviens seul, aujourd'hui, vers ce doux compagnon de mes jeunes années, pour demander aux jours d'autrefois des souvenirs que le temps n'a pas effacés. A travers ce demi-lointain qui déjà l'environne, je voudrais envisager une dernière fois cette fig-ure délicate, et tâcher d'en fixer l'empreinte sans trop altérer sa pureté.

1. Charles-Alexandre Sapey, né à Paris le 28 novembre 1817, mort le 27 juillet 1803.

Il y a bien longtemps que le nom de Sapey m'a frappé pour la première fois. Lorsque j'étais encore enfant, je l'entendais mêlé chaque année aux pompes classiques de notre vieux collège, et salué par les fanfares de la Sorbonne parmi les noms de ses lauréats les plus glorieux. C'était peu de temps après 1830; Charles Sapey suivait alors les classes du collège de Saint-Louis. Son application au travail, ses succès constants, la douce gravité de son caractère et de ses traits inspiraient autour de lui un sentiment qui déjà ressemblait à de la déférence, et son excessive réserve, en l'isolant un peu, lui donnait, en cette extrême jeunesse, un air de mélancolique maturité.

Des maîtres distingués prenaient plaisir à cultiver cette intelligence attentive et cette âme charmante. Mais le premier de tous fut son père; et c'est à lui qu'appartient, avant tous les autres, l'honneur des succès de sa jeunesse et des vertus de toute sa vie.

Sapey avait dix-huit ans à peine lorsqu'il perdit ce maître adoré, et il apprit à connaître la mort par le coup le plus terrible qu'elle lui dût jamais porter. Dès qu'au milieu de ses larmes il put se reconnaître et penser, il résolut d'élever à cette chère mémoire un monument digne d'elle. « Le souvenir de mon père bien-aimé, dit-il, ne s'effacera jamais de mon cœur; mais je veux qu'il vive encore après moi... ». Un exemple classique enhardissait ce jeune esprit tout pénétré du respect de l'antiquité. Il ouvrit son Tacite, et, tout en relisant la vie d'Agricola, il écrivit la bibliographie de son père*.

1. Mon père. 1S3S, avec cette épigraphe : « Posteris suis narratus et traditus supersles erit ». (Tacite, Vie d'Agricola.)

Rien n'égale les élans de reconnaissance et de tendresse qui éclatent à chaque page de cette petite épopée domestique. Avec une incomparable piété, dans ce style un peu larmoyant et vieilli de la fin du dernier siècle dont il n'a jamais pu se débarrasser tout à fait, il peint son père, en revenant sans cesse sur ce trait : « comme le plus vertueux, le plus sensible de tous les hommes. Il avait, dit-il, de l'esprit, de la finesse, une intelligence remarquable, des connaissances variées et profondes; mais il avait surtout de l'àme, il faisait tout avec son àme... ».

Comme la plupart de ses contemporains, M. Sapey avait vu sa jeunesse traversée, déroutée à chaque pas par les secousses de la Révolution. Tour à tour élève de l'Ecole polytechnique naissante à peine, défenseur officieux devant le jury, commis d'intendance à la suite des armées républicaines, littérateur par goût, auteur dramatique par occasion, M. Sapey avait fini par enfouir dans un bureau et heurter contre une disgrâce des facultés supérieures un esprit de premier ordre, et cette grande âme sensible et vertueuse, dont l'indépendance se pliait mal aux petites misères des tyrannies subalternes. En 1825, il quitta résolument des fonctions où il semble qu'il étouffait un peu, et se consacra tout entier à l'éducation de son fils.

Il faut entendre Sapey raconter, les larmes aux yeux, comment la patience et la bonté de son père luttaient contre « cette timidité extrême qui avait besoin à chaque instant d'être encouragée, rassurée, consolée; comment ce maître excellent savait tout débrouiller, tout éclaircir; comment il lui inspirait l'amour du travail, l'émulation, l'ardeur du succès... ». Mais ce qu'il faut surtout recueillir

avec soin, comme un monument d'un autre âge, comme une curiosité respectable au milieu de notre société distraite et superbe, c'est le récit des soirées de famille qui couronnaient les travaux et les plaisirs innocents de chaque jour : « Après le repas, nous revenions tous nous pressser au coin du feu; et alors mon père nous faisait, avec sa voix douce, sensible, émue, avec cette voix que nous n'entendrons plus sur cette terre, une lecture instructive et touchante.... Il nous parlait de ses affaires; car il ne nous cachait rien; et dans tout ce qu'il nous disait, dans ses projets qui se rapportaient tous à nous, nous trouvions toujours de nouvelles raisons de l'aimer davantage. On ne pouvait pas s'arracher à ces conversations du soir; mais, enfin, il donnait le signal; nous nous mettions à genoux, et nous faisions tout bas, mais tous ensemble, afin que Dieu fût au milieu de nous, la prière du soir. Oh! comme la sienne devait être belle! Nous nous étions mis à genoux, nous nous levions ensemble. Alors nous l'embrassions tous et nous reposions en paix toute la nuit, car la bénédiction du père de famille était sur nous. . . » Cela se passait en 1828, au refrain des chansons de Béranger, au bruit des pamphlets de Courier, à la veille d'une révolution. Telle était alors, dans son intimité la plus discrète, prise en flagrant délit de ses antiques vertus, cette vieille famille bourgeoise, royaliste et catholique, que l'esprit du xvni^ siècle avait cependant échauffée de son souffle, qui avait donné des gages aux idées libérales de son temps, et dont la foi tranquille ne demandait aux puissances de ce monde ni encouragements ni récompenses.

C'est à cette pieuse école, dans ce cadre sévère, un peu étroit peut-être, que l'intelligence de Sapey se fortifia et mûrit. Ses succès de collège avaient fait de bonne heure à son nom une sorte de popularité respectueuse. Mais jamais rien ne put vaincre cette défiance de soi-même qui, au milieu de nos emphases contemporaines, devait rester le trait sing-ulier et l'honnête défaut de toute sa vie. Il entra dans le monde très instruit, très sage, très pieux, un peu trop discipliné peut-être, trop accoutumé à sentir près de lui le g-uide infaillible sur lequel il réglait tout son esprit et toute son àme. C'est là l'écueil de ces chères tyrannies de la famille, quand elles rencontrent des intellig-ences dociles et tendres. Elles les envahissent tout entières; l'habitude et le charme d'obéir y endort doucement la liberté; ensuite, quand vient le temps de penser seul etd'ag-ir, il faut à l'homme un long' effort pour effacer la marque et le pli de l'enfance. Sapey ne put échapper tout à fait à ce dang-er.

Vers 1832, au moment oii il terminait ses éludes, le mouvement littéraire né en France à la fin du xvni® siècle, vainement comprimé sous l'Empire, et salué sous la Restauration comme une des formes les plus populaires de la liberté, achevait, après mille combats, sa marche victorieuse. Par surprise ou par violence, le romantisme avait forcé les portes de nos écoles, et, à travers les brèches ouvertes de tous côtés, des souffles inconnus agitaient nos jeunes têtes. L'insurrection grandissait chaque jour. Dans nos cahiers de rhétorique, au milieu des vieilles élégances arrachées au gradus, on voyait se dresser tout à coup de formidables nouveautés. Des distiques séditieux paro-

diaient les hexamètres pompeux de la Henriade, et des caricatures veng-eresses outrageaient, au frontispice de Y Art poétique, la fig'ure sereine de Boileau.

Rien n'est risible, quand on les relit à cette distance, comme les compositions que forgeait en ce temps-là notre adolescence naïve . C'était un mélange d'imitations puériles et d'inventions démesurées; des enluminures monstrueuses flamboyant au reflet des Orientales; d'extravagantes rêveries poussées à la dérive par la brise perfide du Lac ; ou les orages de Maiifred déborbant en enjambements désespérés dans des stances fatales. La maladie de René nous tenait presque tous. Mais dans ce pêle-mêle bizarre on sentait courir je ne sais quel souffle de vie, une puberté maladroite et vigoureuse qui éclatait en généreux efl'orts, et dont la jeunesse d'aujourd'hui, pour ne la point connaître, aurait mauvaise grâce peut-être à trop médire.

Le sage Sapey se tenait à l'écart de ces audaces. Sa nature, son éducation, ses premiers succès, tout le poussait vers la littérature, au moins vers cette littérature de jeunesse et de passage qui, sans engager la vie tout entière, est, à vingt ans, la distraction ou la passion de toute âme bien née. Mais en cédant au besoin d'écrire qui nous tourmentait presque tous, il demeura fidèle à la religion dans laquelle il avait grandi. Son père, — qui récitait Zaïre avec transport, et qui avait commencé une tragédie tirée des Incas^l.. — avait vu l'invasion roman-

1, « Je l'ai vu, il y a trois ans, faire fondre en larmes son auditoire, à la lecture de Zaïre. » {Mon père, par Gh. Sapey.) — La tragédie commençait ainsi :

C'est à vous, Alonzo, que je dois la victoire ; Vous vous êtes acquis une immortelle gloire ; Huascar est vaincu, etc. (Ibidem.)

tique avec effroi. C'était assez pour que son disciple docile s'interdît tout commerce avec les barbares. La piété filiale, le point d'honneur de l'école, une sorte de terreur religieuse, s'accordaient sur ce point avec la délicatesse craintive de son goût; et si parfois il prêtait l'oreille à quelque dangereux enchanteur, l'ombre paternelle se dressait devant lui pour mettre en fuite ces chimères.

J'ai sous les yeux la plupart de ses premiers essais, ces Juvenilia que l'on ne doit jamais dédaigner; car, après tout, c'est là que nous mettons souvent le - meilleur de nous-mêmes. Dans ces ébauches juvéniles de Sapey, il faut regarder de bien près pour découvrir la marque et la date de son temps. Nulle part on n'y sent cette intime souffrance, ce malaise de la pensée et du langage, cette veine inégale, turbulente et troublée qui, dans ses grandeurs comme ses faiblesses, trahit de si loin toute la littérature de cette époque. Dans ses jours de hardiesse, il se hasarde bien quelquefois jusqu'à Ossian et jusqu'à Shakespeare, — en se faisant présenter par Ducis et par Baour-Lormian ; — on rencontre bien dans ses écrits des Olfja, des Elfride et des Ethelwood qui ont dû coûter quelques inquiétudes à sa conscience. Mais presque partout ce sont de petites compositions classiques où revit l'inspiration courte et correcte des écrivains secondaires du dernier siècle. Des fables, des épîtres, des nouvelles, des pièces dont le titre dit tout : La rose et le rosier, Estelle ou la Bergère reconnaissante, des adieux poétiques à la Maisonnette des Champs, qui rappellent, de loin, la Cha7^treuse de Gresset; enfin toute une œuvre élégante, légère et facile, qui aurait bien tenu sa place à la petite cour de

Sceaux, dans la bibliothèque du duc de Penthièvre, entre les pastorales de Florian et les Saisons du chevalier de Saint-Lambert.

En se défendant ainsi contre la révolution littéraire qui l'envahissait de toutes parts, Sapey subissait pourtant le joug' d'un formidable novateur. Dès son enfance, il avait voué au génie de J.-J. Rousseau un culte qui ne s'est jamais démenti. Là encore, c'est de son père que lui venait l'inspiration et l'exemple :

« J.-J. Rousseau, nous dit-il, était l'auteur de prédilection de mon père. Il ne lisait jamais sans attendrissement les belles pages d'Emile ou de Julie. La profession de foi du Vicaire savoyard était pour lui le chef-d'œuvre de l'éloquence.... Il pleurait en lisant ces lignes qu'écrivit l'àme de Jean-Jacques; et, quand il me voyait, avec une nature moins heureuse, mais qui sent cependant, et surtout qui veut sentir, rester froid à de certains passages, il répétait ce vers qu'il eût été digne de faire :

Malheureux! tu n'as donc jamais versé de larmes!... »

Quoi qu'il en soit, cette grande âme insurgée de Rousseau l'avait subjugué tout entier; elle l'emportait dans son vol ; elle échaufîait de ses ardeurs sa fine et frêle nature qui voulait sentir, et qui avait la curiosité, sinon le tempérament des passions. Il se livrait sans crainte à ce penseur solitaire qui, dans les tâtonnements de sa logique aveuglée, semble chercher la lumière avec une si âpre sincérité ; qui ébranle le vieux monde d'une main respectueuse, sans raillerie, sans insulte, avec des soupirs et des larmes, comme si la vérité, quand il la croyait

entrevoir, lui coûtait, ainsi qu'à la sibylle antique, de mystérieux déchirements. Mais dans les écrits de Rousseau, ce qui entraînait surtout l'esprit si cultivé de Sapey, c'était la forme incomparable dans laquelle s'écoule en s'apaisant cette pensée tumultueuse et puissante; c'était, — pour parler un peu comme lui, — cette langue correcte, magnifique et limpide, pareille à un fleuve où les torrents tombenten grondant, sans jamais troubler sa pureté.

Dans les essais de sa jeunesse, dans les œuvres de sa maturité, partout on trouve la trace, l'imitation, j'ai presque dit l'obsession de Jean-Jacques. Quelquefois cet esprit scrupuleux semble inquiet de son admiration, et alors il s'efforce de la justifier par des subtilités ingénieuses. Il écarte les dissentiments profonds qui devaient le séparer de Rousseau, et il ne veut voir que les endroits où ils se peuvent entendre. Catholique fervent, il sait gré du moins au Vicaire savoyard de croire en Dieu. Partisan de la monarchie, il rend grâce au rêveur du Contrat social de juger la France trop corrompue pour la république. Homme de famille, il va jusqu'à ressusciter dans un petit roman bizarre le fils de Thérèse Levasseur, et dans un coin de la forêt d'Ermenonville, il le pousse entre les bras de ce père suspect qui l'a si durement abandonné'.

Même dans l'intimité de sa vie si pure, l'idée fixe de Jean-Jacques le poursuit. Si l'un des siens tombe malade, ce qui le frappe d'abord, en cette austère douleur, c'est

1. Fraginont trouvé sous les ruines d'une calxine, dans la forêt d'Ermenonville. (Cil. Sapey, Manuscrits.) — J.-J. llousseau était-il l'ennemi de la religion catholique? (Ibidem.)

un ressouvenir presque lascif des confessions : « Il eut des maux de tête d'une terrible violence, des tintements, des bourdonnements dans les oreilles, quelque chose enfin d'analogue à ce que Jean-Jacques Rousseau a éprouvé chez Mme de Warens... «.

C'est encore ce génie familier et tyrannique qui semble lui prêter quelques traits de caractère, et, si je l'osais dire, quelques manies minutieuses à travers tant de talent. En parcourant d'une main respectueuse ces notes, ces manuscrits si nets, si bien classés, reliés avec tant de soin, que mon pauvre camarade a laissés, je ne peux m'empêcher, à mon tour, de songer à cette belle écriture dont Rousseau était si fier, et à cette copie de la Nouvelle Héloïse « qu'il mit au net avec un plaisir inexprimable, employant pour cela le plus beau papier doré, delà poudre d'azur et d'argent pour sécher l'écriture, et de la nonpareille bleue pour coudre les cahiers' ».

Enfin, pour que rien ne manque à l'unité de ce culte fidèle, l'un des derniers écrits de Sapey contient le récit d'un pèlerinage aux Charmettes, et des Aers :

Au précepteur d'Emile, à Famant de Julie,

que l'on peut lire, tracés par cette chaste main, à deux pas de l'alcôve de Mme de Warens ^

Lorsque vint pour Charles Sapey le moment de choisir une carrière, aucune vocation impérieuse n'enchaînait son avenir. Sa rare intelligence, sa forte éducation lui

Page 1