‹ AvranchinChapitre 11 sur 13 · CI · texte numérisé non relu

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fortune, fut effrayée : elle se rendit, ainsi que la place , aux gens du roi , garda tristement le silence , et ensevelit le corps du défunt hors du cimetière le long du chemin \ »

Il est probablement question du château de Saint-Pair dans une charte du Mont Saint-Michel , de 1220 , dont voici le titre: « Çarta venditionis Roberti Roussel de campo de Castello Willelmo de Gastigny ». »

Il est encore mention de la place de Saint-Pair dans Richard Seguin , lorsqu'il raconte les guerres du roi de France et de Charles de Navarre au xir siècle : « Les Bretons alliés du Comte-Roi occupaient alors Saint-Pair. *

Au nom de saint Pair se trouve associé celui de saint Gaud: c'était un évêque de Lisieux qui , quittant son siège pour la vie contemplative , se rendit couvert de haillons à la solitude de Sciscy pour y vivre sous le bienheureux abbé Pair. Ce fut uu moment solennel que celui où saint Pair le reçut , en lui disant : « Vous qui êtes le cèdre élevé , vous ne verrez ici que de faibles roseaux3; » lorsque les solitaires , Scubilion, Aroaste, Sénier, Semniste, sortirent de leurs grottes pour voir Je vieillard , et s'assirent à une table austère avec l'évêque qui leur parla du monde , de l'état de l'église , des martyrs, des tyrans , des démons *. Saint Gaud , reçu dans la famille de l'abbé Paterne , se bâtit de ses mains une cellule , laquelle «st devenue la chapelle qui porte son nom. C'est là qu'il vécut de la vie des anges, ravi en extase, « immobile comme un mort»; » c'est là qu'âgé de plus de 80 ans , il expira,

t Orderic Vital , I. xm. Un chemin passait devant le château de Saint- Pau-: « Vie que est ante manerium S. Faterni, » lit-on dan* l'inventaire du n« 34 Comme il y avait deux Saint- Pair, Saint-Pair le- Silvain et Saint-Pair-sur-Mer, il est difficile de dire auquel appartenait un Uuitrand de Saint-Pair qui parut en 1371 a une montre a Pontorson. Matueville, tom. m, p. 399. — 2 Registre n» 34. — 3 Rouaalt, Vie de mini Gaud. - 4 /6W. - 5 Ibid.

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sur la cendre , dans les bras de saint Pair , le 31 janvier 530.

La chapelle primitive de Sainl-Gaud est maintenant une étable. A son pignon, on en a construit une autre plus petite, qui date probablement du xvir siècle , et de l'époque 1664 , où le corps du Saint fut levé par Eustache , évêque de Coutances1. Cette simple chapelle ne montre à l'extérieur qu'une médiocre ogive , et la nudité presque complète à l'intérieur. On n'y voit plus ce tableau dont parle Rouault , représentant le Saint « si exténué qu'il n'avait plus que la peau collée sur les os. » Il y avait aussi un reliquaire : « Le petit focile de la jambe fut donné à la chapelle et cellule Saint-Gaud2. » Elle existait au moins au xtir siècle , car le Cartulaire du Mont renferme une charte de ce siècle relative a cet oratoire : « Carta Hoel apud S, Patemum quod renunciavit omnijuri quod clamabat in tota terra inter capellam S. Gaudiusque ad mare9. » C'est sur l'emplacement de celle cabane , mapale, que , selon le Martyrologe de France, se serait établi le monastère de St-Pair. « In declivi collis sepultits ubi postea monasterium in ejusvenerationem extructum fuit quod, postea dirutum per barbarorum incursus, loco tamen et tumulo tantiviriccelitus diu post perstiîit venerandum, » expressions plus applicables toutefois à S. Pair et à son église qu'a S. Gaud* et à sa chapelle.

Sur une colline, entre la Mare de Bouillon et l'embouchure du Thar, où se trouve le Caillou-du-Thar, rocher d'où saint Pair ût jaillir une eau vive , s'élève l'église de Quéron. C'est une grande chapelle, dont on vient d'allonger la nef, sans tour ni transept , couronnée seulement d'un campanier. Placée au milieu d'une bourgade de pêcheurs , elle est sous l'invocation de Notre - Dame , et n'offre que peu d'intérêt pour l'art et l'archéologie. Quéron , jeté entre la mer et le lac de

i M. Le Ganu, p. 35. — s Rouaalt. — 3 Le titre de cette charte se trouve aussi dans l'Inventaire des titres fait au xiv* siècle , et inséré dans le n* 34. — 4 Martyr. GalL VUa S. Gaudi.

Bouillon , entre de riantes campagnes et les montagnes sévères du Pignon-Butor, est dans un site admirable de grandeur et de variété. L'église est une annexe de celle de Saint- Pair • ; mais Qnéron forme une commune. Son nom d'Églisedu-Petit-Monastère semble indiquer que c'était un des asiles des ermites de Sciscy, et dès une époque très -reculée, un oratoire a dû s'élever sur ce lieu consacré. On a vu par les citatious précédeutes qu'il y avait une église au moins au xtir siècle , puisqu'un manuscrit de ce temps mentionne : « Ecclesia N. D. de Parvo monasterio de Queron 2. » Nous trouvons une plus ancienne mention de Quérou dans te Cartulaire de la Luzerne : » Unum pratum juxta pratum Geroldi de Cuiron, 1162 *. » Ce nom de Quéron semble être un nom propre normand, assez commun, Caron, ainsi prononcé à la manière saxonne. Il y avait dans la vicomlé de Caen une paroisse de Caron aujourd'hui Cairon4. D'après le Domesday W. de Caron ou de Carun, possédait dans le Bedfordshire : une coïncidence remarquable c'est qu'il avait des droits sur un puissant seigneur du pays, Hugues de Beaucbamp : a Rectamet W, de Caron UO acras inter planum et sylxam super Hugonem de Belcampo s. »

Eu face de cette chapelle, à l'extrémité sud de la ligne de maisons qui bordent le rivage , est un ancien édifice dont la des-

i M. Le Ganu l'a mise dans sa liste des paroisses de l'évécbé de Coutances. Elle n'est cependant ni dans la liste d'Expilly , ni dans le Livre Noir, ni le Livre Blanc. Dom Huyncs ni les Mss. du Mont ne citent Quéron comme paroisse. D. Iluynescst sur ce point une autorité sans réplique, car, après avoir donné la liste des paroisses et des chapelles dépendant du Mont, il dit : • Ce que dessus est tiré du Martyrologe du mouastère et du Livre Blanc, composé environ t33S, par l'abbé Piètre Le Roy, et le plu* authentique pour les dioits et titre» de l'abbaye. . - a *N° 34. Constit. Abb. MonlU. — 3 Cari. He la Luzerne, reconstitué par M. Dubosc. — 4 Voir le x»« vol. des Ant. de Normandie. — 5 Domescloy Bcdf. a i o.

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tinatîon n*est guère connue des habitons : pour les uns c'est nu temple des Druides , pour les autres c'est le Prêche-aux- Aoglais. Cette dernière tradition semble le faire remonter à l'époque de l'occupation anglaise , au xv° siècle : le style architectural confirme la tradition et semble aussi révéler l'usage de cette construction. Ce mélange d'architecture civile et religieuse, de fenêtres ogivales et de gigantesques cheminées révèle le prétoire de la baronnie ecclésiastique de Saint- Pair 1 , qui fut plus tard transporté dans une maison à la porte cintrée qu'on appelle l'Audience, située au bord de la route de Quéron. Une voûte qui s'ouvre sur une face de ce prétoire, et qui ressemble à la porte d'une prison, confirme celte hypothèse.

Dans un pli du rivage de Saint-Pair se cache la modeste chapelle de Sainte-Anne , avec son toit de chaume et sa croisette , seul indice d'un oratoire. D. Iluvnes en fait mention dans le détail des chapellenies dépendantes du Mont : « La chapelle Sainte-Anne, en la paroisse de Saint-Pair , est tolérée en la jouissance du curé dudit Heu à cause de la modicité de son bénéfice. On l'appelait anciennement la libre institution et destitution de N.-D.-du-Petil- Monastère en la paroisse de Saint-Pair2. Ces expressions sont la traduction de l'indication que nous trouvons dans un manuscrit du xf Ve siècle : « Ecçlesia Nostre Domine de Pàrvo Monasterio ubi instiluimus et destituimus libéré3. » Il est probable cependant que dom Huynes s'est trompé , ce mot d'ecclesia ne pouvant guère s'appliquer à cette petite chapelle ; mais il n'y a pas à douter qu'il ne s'agisse de l'église de Quéron , lorsqu'on lit dans le Livre des Constitutions : « Item nos ibidem (Saint-Pair) , ww-

i La baronnie de Saint-Pair donnait droit de siéger à l'Echiquier. Maueville, loin, m , p. 44- — a Hist. Mrs. de D. Huynes. — 3 M». a" 34.

tuuiinus et dettituimus libéré in ecclesia Nre Dne de Parvo Monasiei'io de Queron *. ■>

11 existe peu de presbytères anciens , soit que les constructions domestiques soient sujettes à plus de changemens que les autres, soit que dans l'origine on n'ait pas songé a leur assurer la même durée qu'aux édifices religieux. À ce titre le presbytère de Saint-Pair mérite d'être signalé : il est assurément le plus ancien du cercle que nous parcourons , et probablement des deux diocèses. Il est encore intéressant par l'appareil de sa construction : sa face méridionale est bâtie en opus spicatum, et doit dater du xu6 siècle, époque générale de cet appareil , qui se continua jusque dans le xur. Ce qui explique la durée de ce presbytère et le soin apporté à sa construction , c'est que lo prieur de Saint-Pair fut logé dans une chambre sur la chapelle Saint-Miche) : cameram quant Th. de Vincheneys fecit fieri supra capellam S* MkhaeUs \ Après le xiv* siècle, la chapelle fut changée en un presbytère qui est allé se développant , et qui s'est complété par la maison curiale actuelle. Ce presbytère nous rappelle les prieurs de Saint-Pair, qui étaient assez illustres pour devenir abbés du Mont Saint-Michel , et en particulier les deux Jean de La Porte, Math. d'Espigny et Rouaull4.

Saiut-Pair est donc une localité riche en monnmens et en souvenirs. Elle renferme eucore un grand nombre de fiefs et de villages qui ne peuvent être omis , parce qu'ils sont mentionnés dans les chartes, et que cette mention complète notre étude en attachant un souvenir à chaque coin de terre , et en ajoutant des traits de plus a la physionomie du passé. Cette baronnie de Saint-Pair était la terre de Saint-Michel : il n'y avait guère de lieu qu'un acte solennel n'eût ajouté aux domaines de l'Archange. L'Inventaire de ces chartes3 renfer-

i M*s. du xiu* siècle, n" i4, p. 345.— a Livre Blanc. — 3 Mm. n* 34.-4 ■ Math, de E*ptsn«io rc*t. S. Pat. » N° 34.

mées dans l'Armoire énumère les titres de la baroonie de Saint-Pair , dont nous extrairons ceux de la paroisse , en les annotant : « Cyrographum de S. Paterno dato nobis a Rie. 2d0 duce Nanti* «. (Quere in armariolo montis. ) — Littera de Nundonis S. Paterni*. — Recognitxi Nicholai de Maleis K — Venditio quam fecit W. filio Fulconis de Gastign. — Carta Thème de Bosco super consuetudinem nemoris de Pratellis *. — Carta Pétri Pagani de terra que vocattir Fraiche quam vendidit W. filio Fuie, de Gastign. — Carta Thome Hoel de parochia S. Paterni et pro piscaria in feodo suo facienda ». — De venditione feodi Arturi «. — Littera piscatus de S. Paterno super decimis ostreorum. — Carta de angulis nemoris de Pratellis. — Carta Nie ho l aï Maleis de piscibus ad Tardant. — Confessio de Joh. Tesson quil na point de droit de prise de poisson en la baronnie de S. Paer. — Littera de Atachia 7 exagiorum molendinide Tar. — Littera ut Judei non morentur apud S. Patemum *. — Quod in loco de Prestot non débet novwn molendinum fieri*.

i Voir ta charte du Cartulaire, suprà. — a Pour le marché de Saint- Pair , voir plus loin. — 3 Ce nom est resté dans ta rue Malais, village et route de S.-Pair , ligne de la voie romaine par ce quartier. — 4 Pour ce buis des Préaux, voir S. Jean dcs-Champs, S.-Aubio-dcs-Préaux, S. -Planchers. — 5 S.-Pair était un grand centre de pêche , voir pauim. Ses pêcheries sont marquées dans Cassini. — 6 C'est la terre de l'Artur, en Saint-Pair. — 7 Atachia signifie péage. V. une charte de Savigni : « Ego Andréa* dom. Fitreii dâdi Savign. atacltciam calctie molendini dê CampoFbrido. » Ap. Ducange. Eooagiam, pesage. — 8 lis se retirèrent à Granville où ils eurent leur quartier, la rue des Juifs actuelle. — o Prestot est de Saint-Nicolas : ce nom apparaît très souvent dans les chartes : ce devait être un fief considérable. Ce vocable saxon signifie habitation de Press, ou peut-être de Prestre. Nous trouvons ce radical dans un nom du pays, qui est son analogue presque parfait; c'est le nom de Prestrevilla, qui se trouve au bas de deux chartes de la Luxeroe en compagnie de JV. dê Boilbn et de G. de Cbampeaux. (Cart. de la

Carta Thome Pagani et Pétri Pagani super bonis quet dederunt W. filio Fulconis de Gastignie. — Uttera super personatu ecclesie S. Paterni supra mare. — Carta Thome Hoet in parochia S. Paterni. — Copia cum sigillo baillhne Cost. sup. iesturion in baia S. Paterni. — Uttera Rob. de S. Paterno propter eccliam S. Pancraciù — Carta de concordia facta... et Hoellum de S. Paterno. — Carta de mo~ lendino de Tarno. . . — Carta quodprioratus de S. Paterno non débet solvere annualia. — Littere heredum de Gastigne de jure quod habebamus in motendino de Quinquenpoist f. — Uttera vendicionis IV. Boucherot cujusdam domus sitas apud S. Paternum.—Normandns de Chauneideb. servit, guerre.— Littera cujusdam pecie terre justa manerium de S. Paterno.

— Littera vie que est ante manerium S. Paterni et divisiarum ejusdem*. — Uttera de collatione ecclesie de S. Paterno.

— Venditù) Thome de Cape lia Thome Letelier super te* nentes justicia exerceri in parochia S. Paterni. — Uttera régis contra Girardum de puteo in parochia S. Paterni. — Carta pacis de manerio Pétri de Angotmesnil 3. — Cyrographum de masura Andrée Boutelou super Tharn*. — Carta

Luzerne, reconstitué par M. Dubosc, chartes de 1195 et 1 196.) Il y a une charte faite par Rob. de Prestot : c Ego vendîdi terrant quant /»abcbam in parochia S. J. de Campis apud Lateverrie in maritagio Dcatricis uxorit mec et duo» boesscihs frumenti super feodum de ta Coeflerie. i%56. »

1 Voir pour ce mot, écrit ici selon sa vraie orthographe , la note sur les moulins de Quincampoix, à l'article de Poilley. — a II s'agit sans doute ici de la grande voie, ou voie romaine, qui passait devant le château de Saint-Pair, et peut-être aussi de bornes antiques , divisiarum, ou pierres milliaires. — 3 Village de Saint-Pair. — 4 La forme Tarn, Tharn, semble être l'orthographe primitive du Thar. Nous retrouvons encore Tardas , Thar, Tar; et son affluent est Tliarnesia et Tharnet. Il y avait un gué sur le Thar : • Convint io J. de Angomtsnit dê motendino de Lescaut , vid de vado et esclusa. » N° 54.

Nickolai de Verdun de Croen* et de S, Paterno. — Caria Hoeili apud S. Patemum.... quod clamabat in tota Urra inter capetlam S. Gaudiusque ad mare\

La décadence de Saint-Pair date du xv* siècle et de l'occupation anglaise , du moment où Granville fut bâti par les Anglais. Granville absorba la population de Saint-Pair , et les Français , maîtres de cette place , y firent transporter les matériaux des édifices civils de Saint-Pair, y établirent sou marché et ses coutumes. Cette abolition d'une ville , au profit d'une ville voisine , et sa translation matérielle , sont un fait assez rare dans l'histoire. 11 est raconté dans cette charte de Louis xi :

« Louis..... comme nostre cher et féal cousin le cardinal dEstouteville commendataire de nos bien amez les religicolx de labbaye du M. S. Michel au péril de la mer se fussent puis relirez par devers nous et nous eussent exposez que pour les temps des dernières guerres les Angloys nos anciens adversaires ont tenu et occupe en nostre pays de Normandie la place de Granville assise en leur baronnie de S. Pair et tenue deux a cause dicelle baronnie a este remparee et fortifiée par le sire de Scales angloys lors capitaine pour nostre adversaire dAnglctcrrc dudit lieu de Granville et depuis que ladite place a este prise et recouvrée sur nos ennemis et quelle a este remise et réduite en nostre obéissance a quoy faire les diz exposans mirent et employèrent Iargcnt de ladite abbaye les capitaines officiers et gens de guerre de nostre obéissance estant en garnison en icelle prirent au bourg de S. Pair les bois haltes et cohues3dudit lieu ensemble les couvertures des maisons pierres de taille et généralement toutes les autres matières et choses propres et servant a édifier et firent le tout porter au dit Granville pour eux loger et toujours augmenter croislre et

i GrocD est Cran» près de Saint -Pair. — a Voir la chapelle Saiul- Gaud. — 3 S.-Pair avait sa mesure : « Ad mensttram S. Pattrni. • pastim. Cart. de la Luzerne. Spcc. chai le de i»4/.

fortifier ladite place el en outre depuis et par tes diz capitaines et officiers et gens de guerre fust soustrait et oste dudit lieu de S. Pair.... un très bel et notable marche qui seoit et avoit coustume venir au dit lieu de S. Pair par et aucune semaine au jour de samedy duquel marche la coustume esloit baillée par lesdiz exposans au profit de leur église... comme dy avoir et prendre des poids et mesures tant du bled el vanernage que des aulnages la punition correction et amendes des delinquans. et en plusieurs aultres droits franchises et libertez en outre ce avoient au Roc aussi autour dicelle place de Granville plusieurs héritages en fonds de terre dont ils estoient propriétaires... a cause de toutes denrées qui estoient vendues et distribuées en la place de Granville tant aux jours de certaines assemhlecs de gens qui sy faisoient aux festes Nostre Dame que autrement »

Telle fut la fin de la prospérité politique d'un lieu dont un savant a dit : « Saint-Pair montre encore dans le tracé de ses rues, dans les restes de murs qui attestent une étendue considérable, tout ce qui rappelle une cité détruite1. » La ville du

i H. de Caumont , Bulletin monumental, coin, m. La baroonie de Saint-Pair avait été ravagée au xit« siècle par Thomas de Saint- Jean, dont nous raconterons l'intéressante histoire a l'article de Saint-Jean-

le-Thomas. Voici les ravages et les restitutions que signale le Cartulaire : « .... Cepit dévastât* terrât plurimorum vavassorum in honore S, Paterni... in honore S, Paiemi voto ut concéda tit terrant Bainaldi coqul. fiad. Malregart terrant suam dutn Appuliam ivit cuidam Had. de Port invademoniavit... terram Rog, de Grandevitla haetenus in custodia habui, quia armiger meus crat, sed nune quia mites factus, reddo cam sibi et propter hoc humillime imploro ut servicium Bob. fitii Ivonis mihi conccdalis ...» Cart. fol. 3a. Il y a un élément du passé qui aurait complètement pétt à Saint Pair, c'est sa Maladreiie , dont une croix et un carrefour conservent le nom, suivant M. de Gerville (Filtee et Foies romaines, p. i5.) Toutefois, les documens du Mont Saint-Michel n'en foot pas mention, ni le Pou M* de 1648, qui cite toutes les Maladreries du diocèse. Un

xr siècle absorba l'antique localité des Gaulois, des Romains, et du Moyen-Age , qui ne garde plus guère que des ruiues et des souvenirs.

Saint-Pair a donné son nom et probablement le jour à un trouvère , moine du Mont Saint-Michel dans la seconde moitié du XIIe siècle, Guillaume de Saint-Pair, auteur du Roman du Mont Saint-MieheL C'est en vers français l'histoire de la fondation de son couvent , de ses abbés et des miracles de l'Archange. Mais suivant le poète , son ouvrage n'est qu'une traduction d'une histoire latine , probablement de celle que renferme le manuscrit n° 34 attribue au chanoine de Saint- Aubert. Nous ne connaissons ce que par le ju-

gement et les extraits de M. de La Rue f. Ces extraits sont trop précieux pour nous , pour que nous omettions de les reproduire. Le premier est la peinture de l'ancienne position du Mont Saint-Michel , que nous avons déjà citée :

Dessous A vr anches ver» Brctaigne Qui ton» tems fut terre grifaine, Ert J la forçât de Quokelunde Dunt graot parole est par le mu ode ;

village de Saint-Pair s'appelle les Trots-Croix : deux étaient sur la même base, et offraient cette dualité si commune et si singulière. L'autre est isolée. La Flore de Saint- Pair ressemble assez à celle de Granvillc. Nous y avons trouvé la Herniaire commune, et au Chesnay (ChavneiJ le Punie pied de coq. M. Bataille y a trouvé VElyme des Sable».

i Essais Historiques sur les Dardes , les Jongleurs et les Trouvères , tom. ii , p. 3oi. M. Francisque Michel avait promis, dans sa préface de la Chronique des Ducs de Normandie, de publier en Appendice le Roman du Mont Saint-Michel ; mais il n'a pas réalisé celte promesse. Le Mss. a peut-être été brûlé dans l'incendie de la Tour de Londres. — a Nous croyons que le sens veut ert, trat, quoique le texte de M. de La Rue présente est . Du reste , M. Francisque Michel , qui a travaillé sur les mêmes Mss. que M. de La Rue, lui reproche d'avoir fait beaucoup de citations inexactes.

Ceu qni or est mer et amne En i cel te m s ert forest pleine De mainte riche vcneison , Mes ore U noet li poisson , Dune peast len très bien aler Ni estuest ja crendre la mer DAvrencbes dreit a Poelet A la cité de R idole t.

En la forest avait un Mont, etc

i Noos avons cs^yé, a l'article de Poilley, de fixer la position tin Poelet du trouvère , a Poilley , en Bretagne. Depuis lors , un savant qui donne le cachet d'une ciilique exacte et profonde à ses trop rare» recherches relatives à l'Avranchin , M. Latsné , a trouvé dans les chartes que nous avons citées de très-fortes raisons pour une autre déterminai ion. Nous croyons avec lui que le Poottlh et le Pollci des Car* tulaÎM s sont des lieux différens, celui-ci étant probablement le Poilley entre Saint- James et Fougères, ou le Poilley de l'Avranchin, celui-là étant un lieu dont la détermination sort avec évidence des termes mêmes des chartes : « Duat ecelcsias in territorio quod voeatur Pootctk scilicet Scmmctcr (S. Méloir) atque Semmeucnjudichcl (S. Jouan). .. terrant prope (il us maris sitam qui dicitur Chancavrc (Cancale) et port uni qui nominatur Porpic*n (Fort Piquain. Cassini.) (io3a.) 11 résulte de ce texte que Poelet ou Pooleth n'est pas une paroisse , ni une villa , mais un territoire. Or ce territoire, qui renferme Sain! -Méloir, est une localité d'une délimitation difficile , mais évidemment c'est ce terraio qui forme le fond même de la baie de Cancale, dont le centre littoral est Château - Bicheux , et dont le "centre intérieur est Saint-Méloir. 11 parait, d'après M. Laisné, que ce quartier s'appelle encore Clos-Poulet ou Poulet. Une autre charte place Pooleth au bord de la mer : « In Pooleth imam lesuram, id est piscatoriam in mari,* et mentionne des donations dans tout son voisinage : « Décimant de quodam loco qui Vergied voeatur.,., décimant Fatuestrels et mcditlatem quod exit do a/tari S. Cotumbani (Saint-Coulomb).,., terciam partent décime S, Idoei (Saint-Ideuc). Ainsi Poelet est Pooleth, placé en ligne droite d'Avrancbes vers Bretaigne» Ridolet est probablement Dol.

Guillaume de Saint-Pair vivait du temps de Robert de Thorigny, le plus illustre abbé du Mont Saint-Michel :

Uns jouvencets, moine est del Mont Deus en son règne part li dunt, Guillelme a non de S. Paier

Esc rit en cest quaicr, El tems Robeirt de Tborignie Fut cest roman fait et trove.

C'était à l'ombre des cloîtres que florissait la poésie : et c'est surtout alors sous le glorieux et savant abbé Robert que les lettres curent leur grande époque au Mont Saint-Michel. Les monastères étaient l'unique réf ugc de la poésie , et comme le «lisait un moine de cette abbaye :

Kalendrc chante plus en cage Quil ne ferait au vert b ose âge.

Aussi sert plus Dieu et honoure Cil qui en la cage demoure

Le moine du Mont Saint- Michel ne pouvait pas oublier les pèlerinages de son monastère , qui était un des trois grands buts religieux du Moyen-Age 2 , et que visitèrent en pèlerins

i Poésies Mss. du Mont Saint-Michel , transcrites au xiv« siècle par J. Delaunay, moine de l'abbaye. — a Voir notre Préface. Si les pèlerins de Rome «'appelaient Roroieux, ceux du Mont Saint - Michel s'appelaient Michelots : ce root est encore dans le Dict. de l'Acad. Un grand pèlerinage fut fait au dernier siècle par un bénédictin appelé Bernaid, dont on peut lire le récit dans le tom. u des Actes de sainl Pénoit. Il revint de la Terre-Sainte à Rome» et au Mont-Gargan, et de là il vint terminer sa péiégrinalion au Mont Saint-Michel de Normandie. Le Mont était si célèbre au Moyen-Age, qu'il était proverbial de dire : « Un poids plus grand que si je portais le Mont Saint-Michel », comme on peut le voir dans cette curieuse vision infernale qu'Orderic Vital raconte dans son huitième livre, et dans laquelle il parle de cette chasse ■ des gens de Herlequin • , à laquelle on croit encore en Basse- Normandie , et qu'on entend dans l'air dans les belles nuits d'été , sous le nom de CbasseHeilcqutn.

les ducs de Normandie , les rois d'Angleterre et de France. Il peint les bruits joyeux de ces voyages , et l'abondance qui régnait sur leur route ou sur les voies montoises :

Les meschines et les vallée Chcscun* «Tels dit vers ou sonnet »

Ncis H viellart, revunt chantant De leece funt tuît semblant...

Cil jugleor la oti il vunt Tuît lor viele* traites ont Lais et sonnea vont viciant, .

Lo tens est beals, la joie est grant, Cors et boisines et fresteals Et fleustes et chalemeals Sonnoient, si que les niontaignes En retintoient et les pleignes, Hues ont fait par les chemins t Picoté i ont de dirers vins , Pain et pastes, fruit et poissons, Oiscls , ouMeies , veneisons , De totes pars aveit a vendre , etc. *.

Le Roman du Mont Saint- Michel est le seul ouvrage qu'on connaisse de G. de Saint-Pair : il dit l'avoir composé pour les pèlerins. Le manuscrit qui le renfermait passa en Angleterre pendant la Révolution *.

Ce jouvencel, moine sous l'abbé Robert mort en 1186 , fut presque contemporain d'un autre poète du pays, dont nous avons parlé >, et sur lequel nous avons de plus amples renseigitemensdus aux recherches de M. de Pirch*, Henri d'A-

i Voir l'article du Val-Saint-Père. — a De son temps et dans son diocèse vivait un autre trouvère, André de Coula uecs :

Seignor, mettre Andié de Costa iices

Qui moult aima sonnez et dances , auteur du Roman de ta Résurrection de J» C, et du Roman des François, — 3 Vuir Saint-Martin. — 4 Dans un voyage en Angleterre , M. de Pirch a recueilli des reoseignemeos sur ce poète, dont les Bénédictins n'avaient presque tien dit (tom* xvin), et il a retrouvé un poème fait

Tranches. Le roi d'Angleterre Henri ni, dont la seule qualité fut le goût pour la littérature , revenant d'un voyage en Guyenne, rencontra en Normandie un poète appelé Henricus de Abrincis. 11 remmena à sa cour avec le titre de versificateur. En qualité de chef de l'Académie littéraire du roi , et en vertu de son mérite poétique, il était appelé Magistsr. C'est sous ce titre que le cite un article de l'Échiquier pour le paiement de sa pension : « Rex thesaurario et cameriis salutem. Liberato de nostro thesauro nobis magistro Henrico de Abrincis versificatori centum solidos qui ei debentur de arreragiis stipendiorum suorum. Et hoc sine dilatione et difficultate faciatis, licet scaccarium sit clausum. * Cette citation révèle en même temps les embarras financiers du roi. Pour faire de l'argent , Henri vexa d'une manière inique ses sujets , et souleva contre lui le clergé et ses barons. II chargea son versificateur de le venger et de faire une satire violente contre cette noblesse rebelle. Cette arme fut impuissante contre les barons bardés de fer et d'ignorance. Cependant Henri fut content de son poète et créa pour lui un titre littéraire : il le nomma Archîpoète du roi , et celte fonction devint plus tard celle de poète lauréat qui existe encore en Angleterre*. Cette faveur augmenta encore la colère des barons et surtout des moines. Dans cet état d'agitation , Henri d'Avranches eut l'audace de lancer une nouvelle satire , et tous ceux qui ont parlé de la controverse le regardent comme l'aggrcsscur gratuit. Il se trouvait dans cette pièce quelques traits dirigés contre les habitans de la province de Cornouaillcs ou Comubicu TJa moine nommé Michel Blan-pain , d'origine française , mais né Cornubien, dont le nom avait été saxonisé en Blaiin-paine , ou B tank -pain ou même en Blanken-payne , prit la défense de sa patrie 2. Il répondit à l'archipoète par une satire de plus

contre lui par son adversaire Blanpain, dont il y avait deux exemplaires au Musée Britannique et un a Oxford. Notice de M. de Pirch.

1 Rob. Soulbcy, mort récemment, était poète lau éat. — aCamden dit

de deux mille vers d'une violence excessive. Celte pièce eut un retentissement prodigieux. De toutes parts, évéques, abbés , moiues -vinrent en entendre la lecture publique et solennelle.

Vide d'idées et de poésie , le poème de Blan - pain est , il faut l'avouer , d'une richesse de calembourgs , et d'une verve

que Blan -pain soutint dignement l'honneur de son pays contre les injures de H. de Abrincis, l'archipoète d'Henri ni* Dritannia, t. i", Comté de Cornwall, p. 3 Carew écrivait dans le môme temps que Camden (fin du xti* siècle) : • Blank-paine of Cornwall admirable for thosedays, for lus vaiiely of latine rimes , who maintayncd the réputation of bis countrey against Henry de Abrincis, the King arclu-poet, but somewhat angerly.... » 5 arvey of Cornwall , p. 58.. Bî. de Pirch a fait faire une copie du poème de Blan -pain et l'a donnée a la Société d'Archéologie «TAvranches. Il est intitulé : Versas Magistri Miehaelis Cornu bien ti* contra Magistrum Henricum Abrincensem , coràm Abbate uvs t- monaderit, etc. Circa annum uSo floracrunt duo egregii poêlas.

Le po«me, ou réunion de trois satires , a deux mille deux cent quarante-quatre vers. Au principe de la versification latine , il en ajoute un autre propre aux poésies du Nord, l'allittération. Le fond n'a rien de remarquable; la forme métrique et les jeux de mots dont il est rempli, avec une verve étonnante , lui donnent son principal intérêt. C'est un type de la satire latine des xw et xm« siècles , et il ressemble, pour l'allittération et le calembourg , à un autre poème en distiques de la bibliothèque d'Avranches, que nous avons transcrit, et qui a été publié dans l'ouvrage de M. Edelestand du Meril , Poésie* latines anté' rieur es au xu« siècle. C'est le petit poème de l'^urea Capta, Le début donnera une idée du poème de Blan-pain :

Archipoela , vide quod non sit cura tibide Non reprehendendis in me, qui dum reprehendis Fis rcpreltcnsibilis mihi non rtprehensio vitis, Henri d'Avranches l'avait appelé Cornuba capra. Il riposte ainsi : Cornu ba capra vocor, sed primo deposito cor Max B, sumplo D. puto quod in merito de Te vvx ipsa sonat.

d'injures grossières , qui a son originalité. Xoos doutons que Henri d'Avranches , dont les vers n'ont pas été retrouvés , ait porté dans l'attaque la vigueur que son adversaire met dans la riposte, et nous croyons qu'il dut se repentir d'avoir appelé le Cornwall, mundi postrema cloaca. Historien et descripteur de l'Avrauchin , nous avons cherché, mais en vain , dans le poème do Blan - pain des traits qui pussent peindre Henri d'Avranches et suppléer à ses œuvres jusqu'ici ignorées. Nous n'y avons trouvé que ce portrait fantastique et grotesque qui du moins donne le ton du poème et le caractère de la satire du Moyen-Age :

Est iibi gamba eapri ^crus pasteris , et (ai ut apri , Os teporit , ealuli natut, dens et gêna muli , Frons vetufe , lauri cap ut , et color undique mauri, His arguments , quibus estargutia mentis Quod non à monslro differs satis hoc tibi monstro, OmaU ribalde.

Toutefois M. de Pirch suppose que les vers suivans pourraient être un fragment de la satire de Henri d'Avranches, et le passage qui servit de prétexte à la diatribe de son adversaire :

Terga ( fer arum Titanlbus) dabant vestes, cruor haustun, pocula trunci, Antra lares, dumeta thoros, cacnacula rupes, Praeda cibos, raptus venerem t spectacula caedes, Jmperium vires, animos furor, hnpetus arma,,.,

Sed monttrorum pfarima tract u$

Pars erat occidui , terror majora ue premebat, To furor extremum Zephiri Comubia Umcn.

La mention de ces poètes dot notre étude sur les riches matériaux de l'histoire de Saint-Pair. Il n'a manqué à cette localité aucun des éléroens du passé et son souvenir est plein de tous les charmes de l'antiquité et de la poésie. Toutefois Saint- Pair , outre l'originalité de son histoire , a un caractère propre. L'histoire des guerres , histoire monotone à force d'être commune, attriste toujours les tableaux du conteur et de l'archéologue : Saint-Pair, la terre religieuse et légendaire, n'offre

point le souvenir des luttes sanglantes des hommes et ne rappelle aue des saints . des légendes, des miracles . des Doètes.

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