CANTON DE GRAMME
Abbat et conventui Sti MichatUs in pcricttfo
maris s uni patroni ecc(e$ic Beati Albini de Prattllii.
(Livre Blanc de l'évechê de Coatances.)
kB plan général de Saint-Aubin est tin triangle , dans le sommet duquel se projette bizarrement un appendice de Saint-Planchers : le côté sud-est est une ligne idéale et la rivière du Thar sur laquelle sont le Pont de la Rosée, le Pont de Thar et le Pont Guigeois; le côté de l'ouest est tracé par le ruisseau de Gialigny ; la ligne du nord est le cours du ruisseau de Loiselière ou la Saigue. Plusieurs hameaux de
cette commuue renferment des noms d'hommes et corroborent le principe que l'homme nomme la terre : Angotmesnil , Marquandville , la Maison des Bâles , la Huberdière , le Ménage aux . Hyvers , le Hameau Jouvin t la Maison à maître Pierre , le Pont Roger \ la Croix Hullin , etc. Resserré entre deux grandes vallées , Sain t- A u bin-des-Préa ux , de PratelUs ê explique par sa position son aflixe : d'ailleurs la même idée est marquée dans le lieu appelé la Prée. En outre elle se trouve dans ce bois des Préaux , acquis en 1519 par le Mont
Saint-Michel , en Saint-Jean-dcs-Champs , et dans ce bois du Prael , de Pratellù, que les manuscrits du Mont Saint-Michel mettent tantôt en Saint-Planchers , tantôt en Saint-Jean-des- Gbamps , tantôt en Saint-Aubin , parce qu'il était à la limite des trois paroisses4. Deux bois remplissent l'angle oriental. La Meilleraye et Crau sont deux Gefs de Saint-Aubin cités dans les chroniques de l'Abbaye , et acquis par elle en 1380a.
Le nom d'Aubin est d'origine latine , et le saint qui le porta naquit dans le diocèse de Vannes , au Ve siècle s. Il fut particulièrement honoré dans le diocèse de Goutances : ainsi Saint- Aubin-du-Perron , de Petrâ, Saint-Aubin-de-l'Ocque , Saint- Aubin-des-Bois, Sain t- A ubia-en- Jersey; Aubigny, Àttngneium, offre le même nom*. L'Avranchin a Sainl-Aubin-de-Terregatte; la Bretagne Saint-Aubin-du- Cormier, etc.5 Saint- Aubiu-dcs-
i Voir ces commune». Le nom de la plante amie des prés , appelée Prêle, Equisctum, a la même racine. — a Mss. de la bibliothèque de Cherbourg : le Livra de* Curieuses Recherche* du Mont Saint-Michel, par don» Thomas Le Roy. Voir poor les bois des Préaux et du Prael.
— 3 Baillet , tom. m. — 4 Dans le même diocèse, Brain ville est sous l'invocation de saint Aubin ; de même Mobec , Merbec. Ce nom est un des plus fécond» de notre topographie : il a produit les nombreux Aubin, Aubigny, Aubigné, Aubignac, Albigny, Albigoac, Aubmesnil.
— 5 Cette afiiie de localité donne aux saints un double nom : le même procédé servit aussi à nommer les seigneurs. Tout noble normand avait deux noms, le nom propre et le surnom : ce qui le distinguait, par exemple , des Saxons en Angleterre. Aussi lit-on daus la Chronique de Rob. de Glocester une curieuse histoire d'une noble normande qui ne veut pas épouser le bâtard du roi, parce qu'il n'a pas deux noms, a tordwithout hit two namtt , p. 43a. On pourrait citer beaucoup de ces surnoms, seulement dans l'Avranchin qui compte au premier rang Hugues-le-Loup, La lecture du Domtsday en fournit d'intéressans : Petrus çui non dormit. Roger os deu* suivait dominas» Waller Scott , le profond antiquaire , a parfaitement nommé le Regiuald Front de-Bœuf de son roman d'ivanhoé, où respire une si grande et si
Préaux appartenait a a diocèse de Coutances , séparé de l'Avranchin par le Tbar.
L'église de cette commune s'élève sur le point culminant do la côte orientale de la baie du Mont Saint-Michel. Sa tour carrée , avec son clocher en coin élancé , est le premier objet qui point à l'horizon aux yeux des marins : aussi avait-on projeté d'établir un phare sur cette hauteur. La vue dont on jouit de là est admirable par sa grandeur et sa variété : à l'horizon, comme on nuage , la côte indécise de Bretagne, au second plan la mer, blanche ou grise, encadrée dans des bords vcrdoyans , puis , sous le spectateur , la campagne nuancée de verdure , un sol bosselé et tourmenté , la fraîche vallée du Tbar , et son embouchure avec ses môles gigantesques, le cap pelé et noir du pignon Butor , et la pointe de Quéron où la rivière s'épanouit en lac ou serpente en ruisseaux. Par derrière, c'est une merde verdure où percent , comme des îlots , des villages , des églises, des manoirs.
L'église de Saint-Aubin a quelques restes romans : on remarque pour cette époque les contreforts en moyen appareil qui appuient l'angle du pignon occidental. Un porche roman s'accolait à la nef du midi et servait de portail : disposition déjà plusieurs fois signalée dans l'Avranchin. Quelques statues peuvent remonter à cette période , c'est un grand-relief du martyre de sainte Apolline , un saint Gerbourg , un saint Eloi , un saint Gilles , et un saint Jean-Baptiste \ A la nef romane on ajouta , dans le xur ou le xiv* siècle , une tour et un chœur. Il reste de cette tour deux fenêtres , les jolies nervures rondes qui se croisent sous la voûte de la tour actuelle , et du chœur il reste deux colonnettes élégantes. Ce chœur fut allongé par un prêtre nommé M. Lepault, qui a fait beau-
poe tique intelligence du Moyen-Age , et dont les scènes les plu* caractéristiques sont ducs a une imagination vivilice par les C (ironique*. 1 Plusieurs de ces statues sont dans la tour.
coup de changemens malheureux dans l'édifice. C'est lai qui a détruit le porche roman et mutilé le chœur gothique. C'est encore lui qui , en 1825 , fil faire ce portail bourgeois qui a dévoré une partie d'une jolie fenêtre ogivale dont les meneaux et la tracerie ont été brisés. La troisième époque est marquée par cette fenêtre et par la tour solidement dallée et contrebutée , avec ses quatre ouïes à transoms ou croisées , sa jolie balustrade de quatre-feuilJes, et avec ses pignons ornés de crosses végétales : c'est le xvr siècle. La plupart des pierres tombales sont du MIT : elles recouvrent généralement des Lcfebvre ou des Lecoupey,deux familles inscrites dans les Fondations. Le xvm* siècle est rappelé par de grands reliquaires assez étégans qu'envoya de Rome un religieux originaire de Saint- Aubin, par la construction du chœur et de la sacristie, et par deux petites peintures assez curieuses qui représentent le martyre de saint Etienne et de sainte Apolline.
L'abbaye du Mont Saint-Michel avait le patronage de cette église , comme le constate cette notule du Livre Blanc de Tévêché de Coutances t dressé au milieu du m" siècle par ordre de Louis d'Erquery \ m Abbas et convenais Sancti MichaeUs in periculo maris sunt patroni ecclesie Beati Albmi de PraieUis, taxata est ad triginta quinque Ubras, rector percipit terciam partent decimarum in duabus partibus parrochie et in alia sextam partent et habet quatuor acras terre elemosine cum manerio vel cocirca rector débet annuatim priori de Sancto Paterno m die Pasche viginti solidos quatuor solides pro capa episcopi*. » Cette église était moins
i llegistre dreisé nn siècle après le Livre Noir, dont l'original est perdu , et dans lequel travailla Toustain de Billy (Voir notre travail sur Jersey), mais dont on a des copies authentiques. — a Livre Blanc, fol. an r". C'est à l'obligeance de M. Denis, sociétaire de la Société d»r Saint-Lo, que nous devons toute.* les notules du Livre Neir et du Livre Btnnc qui sont dans cet ouvrage. M. Le Canu , Hist. des Éviquet
riche un siècle auparavant , quand le Livre Noir fut rédigé : « Ecclesia S. Albini de Prateltis patronus abbas S, Michaetis et percipit duos garbas in duabus partibus ville rector terciam cum altalagio et in tereia parte ville percipit idem abbas quintam décime frugum rector sextam cum altalagio totius ville valet xxx Ub. 1 »
En 1648 , cette église rendait 400 liv.' En 1698 , M. Foucault écrivait sur cette paroisse : « La cure vaut 600 liv. L'abbé du Mont Saint-Michel en est seigneur et patron. Terroir médiocre, partie en labour, quelques prairies et beaucoup de landes. Cette paroisse paye 758 liv. de taille , et renferme 80 feux.» »
H n'y a pas de manoir dans Saint-Aubin , puisqu'il n'y avait pas de seigneurs laïques : on voit par la notule précédente que son presbytère est appelé Manerium. Aussi n'est-ce pas à cette paroisse qu'il faut rapporter le seigneur des Préaux de la Conquête :
De jootte lui cil des Fraiaus4.
Dans un vallon inculte , appelé le Vau-de-la-Roche , où coule un ruisselet tributaire du Thar, imisible sous ses berles et ses cressons, est une pierre qui lui donne son nom , et qui s'appelle spécialement la Pierre - Caillebotte. Sa forme , sa grandeur , son isolement , sa situation , la superstition qui s'y attache , lui communiquent tout d'abord une apparence
de Coutances, assigne 38 liv. de décime de revenu à cette église; mais il lui donne pour patron le seigneur du lieu» C'est une erreur ; au milieu du xvn* siècle, elle était encore au Mont Saint-Michel, d'après dom Huynes au Chapitre des Biens de cette Abbaye, Ou lit cette notule daos Thomas Le Roy : • Présentation de la cure de Saint-Aubin-dea- Frcaux par les moines. if>4i. • Le Pouillè de 1 648 dit la même chose.
1 Livre Noir de Pévéché de Coutances , fol. 39 v°. — a Pouitlê du diocèse de Coutances, p. C. — 3 Uèm. sur fa Gcn, de Carn. — 4 Rob. Wacc. Bat. d'Hastings. Il y a une dizaine de rommum s de ce nom en Normandie. Selon M. Le Prévost, il s'agit de Préaux près Rouen.
druidique. C'est un parallélogramme ou un trapèze de granit à gros grain, de l'espèce pouding avec cinq mètres de côtés et deux de profondeur du côté du nord , et quatre du côté de la vallée. Il est légèrement incliné vers le sud-ouest où sa face est ondulée en petits retraits semblables à des degrés. Des autres côtés, il est à pic; du côté dt» nord il semble comme coupé et isolé des rocs voisins , et par là il borde une voie taillée dans la pierre, parfaitement régulière. Sa surface , revêtue de mousses , de lichens et d'orpins , est presque unie , et de là , la vue s'étend sur une vallée sauvage et boisée au bout de laquelle apparaît la mare du Thar , se dresse le Pignon- Butor aux flancs raides et dénudés , se développe une mer triangulaire , comme celle qu'on voit d'un bassin profond : au-delà , la Bretagne se perd dans le ciel. Le site et la vue sont encore éminemment druidiques , et le temps n'a pu qu'altérer le caractère sauvage de cette vallée. Enfin , la tradition consacre encore cette antique roche : la nuit de Noël , à minuit , elle tourne trois fois sur elle-même , en sorte, que la Pierre Caillebotte présente la plupart des caractères celtiques, et peut être assimilée à un dolmen. Cependant ce bloc n'est pas détaché du sol , et ne porte de trace d'oeuvre humaine que du côté de sa coupure. Mais , en l'absence de cette condition importante , nous ne renoncerons pas à notre hypothèse ; car il a dû arriver très-souvent que le culte druidique se soit contenté de la disposition que la nature donnait elle-même aux rochers : cette roche serait un dolmen naturel , ou plutôt un autel qui appellerait un nom spécial dans la nomenclature. Du reste notre idée n'est qu'une hypothèse ; mais l'hypothèse est généralement Tunique procédé de l'antiquaire en fait de monumens druidiques2.
i Commune à Jersey, où clin foi me plusieurs monnmens druidiques. — 3 Pour les pierres druidiques de PAvranclitn , voir les communes de Bouillon , du Grand-Celland . de Saint-James, de Fontorson, Chausey.
Niehotaus de Verdun miles patronat um medietati* eectesie S. J. Baptiste de Botlon eoneessit
(Charte du xn« siècle.) Uttera Normanni Langiois de Mara de Boutto.
(xit» siècle.)
carré long , dirigé de l'est à l'ouest , avec une longue bande tracée sur la grève par le Thar , figure assez bien le plan de Bouillon. Quant au relief, c'est la moitié de la vallée du Thar , depuis la ligne de l'eau jusqu'au rebord du coteau , double ligne qui forme les limites du nord et du sud ; la mer baigne la commune à l'ouest ; le ruisseau du Pont de Leseaux à l'est. Dans l'angle sud de ce côté est la forêt de Bouillon. Cette situation péninsulaire et aquatique se révèle dans les appellations topographiques, le village de Leseaux ou Lez- Eaux , le village sur Thar , celui de la Rivière , la Mare de Bouillon , la Hougue ou hauteur au bord de l'eau.
Robert Cenalis traduit Bouillon par Ager Boarius sive Bovilltts 1 : c'est une de ses étymologies primesautières qui n'ont d'autre mérite que de peindre l'homme et son temps. Nous croyons que ce mot est un nom propre d'homme , et
i Ilisrarchia Nenstriar.
probablement celui du chef normand qui reçut cette parcelle du territoire de la Neustrie. Ce nom est celui de Boite ou de Boita 3 qu'on retrouve plusieurs fois dans le Domesday, et même dans les chartes du xr et du xir siècle relatives à cette paroisse. Ainsi une charte du xr nous donne le nom de Roger de BoilUm, et la charte de donation de l'église à l'évêque d'Avranches au xir offre l'expression même du Domesday : « Carta episcopi de ecclesia de Bollon.... patrmatos medietatù ecclesieS. B. de Bollon f. » Nous avons déjà trouvé ce nom propre comme un des élémens du mot la Boulouze'. D'ailleurs ce radical se retrouve dans les nombreuses localités de Bouillon , Bouilly, Bouillé , et Bouillat. Il est plus transparent encore dans Bol bec et Bolleville.
i Voir plus loin. — 1 Voir cette commune. La mention de cette localité nous fournit le moyen , quoique très-indirect » nous l'avouons, de mentionner des chartes qui nous sont arrivées trop tard pour figurer à son chapitre. Nous en analyserons ici quelques-unes : elles viennent du dépôt départemental, et nous les devons encore à M. Dubosc, l'archiviste : *• Carta J. do Doolosa pro venditione de tenementis d$ Tetnires de ta Gonterio, da ta Peu l lever te. Bootosa. obèatio B. M. de Mont»
U.M//; mt nrvt A^trr. Hhr',* aunm m'irU't in ■ner***\tai* ffttdfrunt .
jtiurcttt ci ciinuniciiiii prv uccern ituri* y une rritcm in iiccmiuiiip ueusrunim
contra omnes gentes tenemur garantizare.. . a* Carta Stephani de Bootosa pro vcnditione meaietatts ae la f cul lever te et pro aitis in Dooiosa.... «wi aboutie Montis Morelli medietatem mature de Peulevria... et septem ova cum filiis Nicholai et quinque cenom. m feodo de ta Gretonnire et jus patronat us quod habebam in ecclesia de Bootosa... 3* Carta R. de Boolosa pie Stephani pro vendit ione seoo sot, 1237... 4* Carta Rannulfi de Boolm fitit Stephani de Bootosa pro dono octo sol. 1337... 5* Carta P. etB.de Bootosa de patronal u ecclcsie de Mesnit Osane. 1*39. A b bâtie Montit Morelli... eonfirmavimut donationem tercie pairie patronat u$ ecetesie de Mesnit Osane quam Durand us antenatus frater nos ter dederat. Voici une charte sur MesniUOtênne : Ego Tlametinut de Maris dedi DeoetB. M. de Montemoretti clausutum de Alneto sabler viam in parrochia de Metnit Osanne situm.... insuper in ecclesia de Mesnit Osanne super sacrosanda
juravimus hoc tenere. An. ia54*
Entre la pointe de Carolles ou Pignon-Butor et le rocher du Tbar ou le Cailiou-Sainte-Anne s'étend une vallée semi-circulaire, petite plaine de sable aux dunes légèrement ondulées, où serpente un petit lac, épanouissement de la rivière du Thar: c'est la Mare de Bouillon , dont le bassin est bordé d'une frange de scirpes et de roseaux , et qui , se resserrant pour traverser ces miellés dans un lit plein de potamots et de calKtriche, va se décharger dans la mer, près d'un pont rustique appelé le Pont-Hoguerie. Ces sables arides n'alimentent qu'une chétive végétation , celle qu'offre d'ailleurs une grande partie du littoral voisin ; c'est le Roseau des sables, le Convolvulus soldaneUe, la SabUne, Y Euphorbe littorale, le Glaux maritime, les Panicauts, les Chausses-Trapes , etc. Sous le Pignon ou cap Butor se trouve VJnthyltis vulnéraire, et dans les haies de la commune la rose qui porte le nom de Rose d'Avranches Ce site est admirable en lui-même et par sa variété : c'est un petit abrégé de la nature, ou la réunion de ses différentes formes , la mer , le désert sablonneux , le lac 1 immobile, la rivière capricieuse , la montagne âpre et nue,
1 M. de Gerville, Mèm. de la Société Lituùenne. Voici l'histoire de cette rose, que l'on conserve an Jardin des Plantes d'Avranches sons le nom de Rota Abrinccnsis, et qu'a citée dans sa Flore de Normandie M. de Brétmson comme une variété du Iiosa Gallica. Elle fut trouvée par M. Le Chevalier, professeur a l'École Centrale, qui raconta ainsi sa découverte à Ventenat, membre de l'Institut : « Comme vous vous occupez , dans un superbe ouvrage , de publier les nouvelles plantes , il serait possible qu'on n'eût pas encore décrit un rosier que j'ai trouvé auprès d'Avranches, sur la haie d'nn jardin. Je ne me rappelle avoir vu ce rosier nulle part, pas même à Paris. Il se rapprocherait du ro- Mer musqué à fleur simple, mais sa fleur est beaucoup plus grande,
ses pétales ont une légère teinte...» • Ventenat le caractérisa par le 4 nom de Rota a/finis motchatœ , mais il a gardé le nom.de sa patrie, et il est connu sous le nom d'Abrinetnsis. Voir notre biographie de M. Le Chevalier, p. t3.
la prairie verte , le champ cultivé. La Mare de Bouillon est l'étalement de la rivière qui limitait les diocèses de Gootances et d'Avranches , et qu'on peut appeler la rivière sacrée du pays. Ses deux rameaux supérieurs ont leur origine sous deux églises , l'un dans la fontaine du Fougeray, sous l'église de Noirpaiu , et l'autre auprès du cimetière de la Mouche : dans son bassin sont semés un grand nombre d'édifices religieux , les deux églises de sa source , celle de la Haye-Pesnel , le prieuré d'Hocquigny , la chapelle Saint-Jacques , l'abbaye de la Luzerne, l'église de Saint-Ursin , celle de Saint-Léger, et à son embouchure celles de Quéron et de Bouillon. Avant la Révolution , cette Mare avait une lieue d'étendue ; mais , par suite du curage opéré par les habitans de Bouillon et de Saint-Pair, le lit de la rivière s'est rétréci, la Mare a diminué, et même un rocher, jusqu'alors ignoré , a montré sa tête dans les basses eaux de l'été. Sur cette plage , il y avait on petit port dont les pêcheurs devaient à l'église un plat de poisson le dimanche des brandons. 11 y avait encore , avant 1500 , plusieurs parcs en pierre appelés pescheriesK La Mare de Bouillon n'a peut-être pas toujours existé. La tradition la considère comme une espèce de Mer-Morte qui aurait englouti des villages : aux basses eaux , ràconte-t-ou , on y aperçoit encore des habitations , à telles enseignes qu'un pêcheur embar- ' rassa un jour sa rame dans l'orifice d'une cheminée ; mais les rocs sous les eaux ont peut-être été transformés en maisons par l'imagination populaire. Cependant M. de Gerville fait passer la voie romaine à travers le terrain submergé , et assure qu'on y retrouve des restes d'anciennes habitations3. Ce lac est désigné dans les chartes du Mont Saint-Michel sous le
i Nous devons ces détails, et la plupart des reoscignemeos généalogiques de ce chapitre, à M. Martin de Bouillon. — a Filles et Foies romaines en Basse- Normandie, t La ligne droite .passe par la Mare de Bouillon. » P. il et i4.
nom de Mara de Boullo. La nomenclature des chartes renfermées dans l'armoire du Trésor « renferme un titre de Lûtera Normanni Langlois de Mara de Boullo. Ce monastère avait la d!me des pêches de ces parages el de cet étang , tandis que l'évêque de Coutances avait la dîme des soles9 plus au nord , depuis le Caredel jusqu'au Thar. Nous Usons dans le Lwre Terrier du Mont un article intitulé : • Marre de Bouillon... Jean Louvel , sieur de Leiseaux , doit par chacun an , terme de S. Michel , deux plats de poisson de la Marre de Bouillon , et au défaut du poisson 1 6 sous. Il doit prester deux fois Tan ses batteaux et fillets pour pcscher à ladite Marre3. • Il paraît certain qu'au Moyen-Age les cétacés étaient communs sur les côtes de Normandie , et on trouve dans beaucoup de chartes normandes mention des dîmes de baleines. Ainsi le Conquérant donna à la Trinité de Caen la dîme des baleines prises à Dives*. Des titres du Mont Saint-Michel confirment cette observation : l'un est intitulé : • Recognitio carthe de pùcibus ad Tardum * vid. balena, pospeù, grospelUs6. » Un autre du carlulaire est intitulé : « Lxttera pro balena. » On lit encore dans le môme recueil : « Quod jus baleneadnos pertinet7. • Il se pourrait toutefois que cette expression désignât en général les grands poissons, baleines, cachalots, phoques, etc.* Cette plage de la Mare de Bouillon se divise en trois es-
i Àrmariolum. Mm. 54- — * Deeimam lingulacarum. Le Caredel est sans doute la Venlée. — 3 Mm. n* i5i. — 4 Pluquet, Bttax Ritt. gur Bayettao , p. a6o. Cet auteur dit qu*oo trouve quelquefois dans d'anciennes maisons des vertèbres de baleines. — 5 Le Thar. 11 est appelé Tarn dans la fameuse charte de Richard. Voir Saint-Pair. Le Tbarel , son affluent , est appelé Thamttiam dans une charte du Mont.
6 Mm. n° 34. — 7 Fol. 990. — 8 Les esturgeons sont clairement
spécifiés : • Littcra pro $turgione. • Cart. Le droit de pêcher dea «stnrgeons, réservé au Mont Saint-Michel, est indiqué dana Thomas Le Boy. Voir Carollei,
paces , Yestran ou la partie du rivage découverte 4 la basse mer , la miellé ou les sables mobiles , et l'arèue terrée , partie plus ferme, intermédiaire entre le sable et la terre franche. L'estran est à la mer, l'arène terrée est au pâturage, la miellé est aux vents. Pourquoi ne serait-elle pas a l'homme? Après les beaux travaux qui ont couvert de bois de pins les 120,000 hectares des dunes du golfe de Gascogne , et fixé le sol des Landes , on pourrait bien fertiliser de vastes espaces sablonneux comme ceux des bords de la baie du Mont Saint-Michel et de la côte de l'arrondissement de Cootanccs. À voir l'élévation du prix des terres , le mouvement des défrichemens , l'élan qui emporte les villes dans les campagnes , on peut bien légitimement rêver l'époque où des bois verdoieront sur ces arènes légères , et mireront leurs têtes dans les flots bleus de notre océan , ou marieront leur voix à celle de la mer irritée. Mais comment fixer ces sables si brûlans l'été, si mobiles sous le pied du voyageur, qui tourbillonnent au souffle du vent? comment fixer les dunes et les miellés ? La nature a donné elle-même à ces sables la plante qui doit les fixer. Le roseau des sables ( Arttndo arenaria ), appelé Gourbet d&ns les Landes, et Milgreu dans le nord du département de la Manche , ou une graminée appelée Oyat , qu'on sème dans les dunes du Pas-de-Calais , sont les premiers végétaux , le premier tissu qui doit enchaîner ces sables. À l'abri de ces plantes et de quelques autres qu'y disperse la nature, les bugranes, les lotiers , on sème des ajoncs et des genêts , et parmi eux des pins jdont ils protègent la jeunesse. « La perméabilité du sol , rbumidité constante qu'y entretient la capillarité , favorisent la rapide extension des racines , et la forêt d'arbres verts s'élève. L'une des plus belles de France est celle dont sont aujourd'hui couvertes les dunes qui blanchissaient , il y a soixante ans , l'horizon à l'ouest de la Teste de Buck : c'est là que Bremontier a fait ses premiers essais ; ces arbres bnt été semés
par lui , et leurs troncs robustes , leurs cimes verdoyantes ' . . . »
Aux flancs de ce bassin sont suspendus des villages , des corps-de-garde 2 , dont on offre de robustes ruines, des huttes de douaniers et des églises, celle de Quéron et celle de Bouillon. Celle-ci , dédiée à saint Jean-Baptiste , s'élève à micôte , et son clocher blanc se détache sur le fond sombre du coteau , du sein d'un village , aux maisons sales et décrépites. Elle remonte a une époque reculée. Des traces de la construction originelle se voient dans la maçonnerie de la base , dans la côtière du midi , et dans les deux fenestrellcs de la tour. Ces vestiges , d'ailleurs peu caractérisés , peuvent remonter au XIV siècle. Les arcs doubleaux qui se croisent sous la tour avec flexibilité et élégance , leurs colonnettes et celles du chœur appartiennent à la rondeur et à la pureté du xme siècle. Les grands arcs ouverts sous la croisée, qui sont d'une ogive aiguë, à archivoltes plates , et la partie supérieure de la tour, peuvent être attribués à une époque assez récente , au xvii* siècle. Le porche latéral pourrait être contemporain. Le reste a été bâti par nos pères. Les fonts sont remarquables par leur étrangeté: c'est une boite de bois assez semblable a un bahut Cette
i Rêv. des Deux-Monde*. Les eûtes de France et d'Angleterre par M. Bande. — a Ils datent de l'époque (i8o3) où le Premier Consul fit particulièrement fortifier les cote» de la Manche. Celui dont noua parlons a été voûté. — 3 Le Bahut, partie si importante de la sculpture du Moyen-Age, n'est point étranger a l'art et à l'archéologie : il suit les phases de l'architecture, et exprime, d'une manière plus réelle, l'imagination et l'esprit de cette grande époque. L'Avranchin ne manque pas de ces vieux meubles chargés de saints, de grotesques, d'arabesques, de lignes architecturales. Nous en connaissons peu qui aillent jusqu'au xiii*, et portent la sévère élégance de cette époque. Nous en possédons un du xiv*. 11 y en a beaucoup en style flamboyant. Le Musée d'Avranches en a un fort beau de cette époque : le première de Saint-Pierre-du-Tronchet en renferme un joli qui vient d'uu couvent de Capucins d'auprès de Rouen. Les monastères et les cha-
église , petite et sombre , n'a pas de transepts. Ce chœur, qui rappelle la chapelle de l'Hôpital d'Avranches , fut fait à pen près, dans le même temps par les évêques d'Avranches , qui avaient reçu une partie de l'église par un legs de la fin do xir siècle , et qui avaient affecté cent sous du revenu à cette Maison- Dieu : « Domus Dei Abr. ad suslentalionem pouperttm » Une seule statue a quelque mérite d'antiquité : c'est un saint Jean-Baptiste de bois , écussonné sur le socle. Il n'y a pas de dalles mortuaires ; mais le cimetière en renferme trois: c'est assez dire qu'elles ne sont pas anciennes. Elles portent les noms de Pierre Le Boucher , ancien professeur t curé du lieu pro majori, 1730, de messire Martin, entier , chevalier, seigneur et patron de Bouillon, le père des pauvres et l'ami de tous, de M. Lepron-Vau moisson , 1835.
L'épitaphe du curé nous rappelle qu'il y avait deux cures à Bouillon ; elles avaient pour présentateurs le Chantre de Cléri , pro minori, et l'évêque d'Avranches, pro majori2. Voici la notule du Fouillé pour 1648 : « pro majori l'évêque 200 liv. pro mwori Clery 200 liv. 3 » ; et celle de la Statistique de 1698:
teaux possédaient surtout les bahuts. On en trouve beaucoup de l'époque de la Renaissance et des siècles suivans. Le dressoir du Musée d'Avranches est de cette première époque. Nous en possédons deux, l'un venu du Mont Saint-Michel, et l'autre du Prieuré de la Bloutière. Nous en connaissons encore un à Tessy, venu de l'abbaye de Hambïe. Le xviii» siècle se perd dans tes arabesques : le bahut de cette époque n'est que festons et astragales ; il y associe l'allégorie mythologique. Nous avons un dressoir de ce type. Sur les bords de la Baie, se trouve fréquemment une armoire venue de Bretagne, dans le dernier siècle, meuble de château que la Révolution a jeté dans les chaumières. Elle se reconnaît à ses douze colonoettes torses et ses quatre battans. La saillie du relief et le fouillement des ombres tracent la chronologie du bahut : il se termine dans des ligatures plates et comme rabotées.
t Voir plus bas. — a Mss. de M. Cousin. État du Paroitw du Diocèse en ty^S, — 3 Pouiltê, p. 5.
« les deux cures valent chacune 200 liv. , 730 liv. de taille, 122 taillabies4. • Cette moitié de patronage fut donnée à l'évêché d'Avranches a la fin du xiv siècle par Nicolas de Yerdun , d'après la charte suivante : « Noverit universitas vestra quod cum Dficholaus de Verdum miles patronatum medietatù ecclesie S. J. Bapt. de Bollon qui ad iptumjure hèreditario pertinebat canonice et secundum Deum in pitram libérant et perpetuam elemosinam eciam nobis mùericorditer concessisset , nos voUntes ut quod coUatum est tam devoto animo in pios usus cedat et expendatur.... ut redditus veniens ex medietate ecclesie salva vicaria competenti cujus presentationem nobis retinuimus et donationem hoc modo in perpetuum dividatur annuatîm et persohatur... . Capellamts qui ministrabit in capella ecclesie Abr. habebit centum solidos usualis monete et Domus Dei Abr. ad sustentationem pauperum centum solidos2. »
Au sud de l'église de Bouillon , sur le versant qui regarde la Mare de Bouillon , Granville et la mer , s'élève Ja Pierre levée , Menhir » de Bouillon , et populairement la Pierre-au- Diable. On raconte que Satan , chargé de ce bloc , qu'il était allé prendre à Chausey sans se mouiller les pieds , le portait pour la construction du Pont-au-Bault : il gravissait déjà ce Pignon-Bute-d'Or ou Butor qui recèle ses trésors , lorsqu'il aperçut un prêtre avec son élole. A la vue de cet adversaire , il laissa choir son fardeau : ses cinq griffes sont restées empreintes dans le granit , et à l'endroit de la rencontre s'est
i Mim. sur ta Gen. de Ce m. — s Livre Vert, fol. 14. Dans cette charte, que nous abrégeons, il est question do luminaire de la cathédrale d'Avranches , et d'une lampe consacrée « in eepetta novi cemeter'd », c'est-à-dire à l'édieule de Saint-JeanBapliste qui «tait dans le cimetière et dans lea remparts. V. Àvr. — 3 Les synonymes normand* de Menhir sont Pierre levée, Pierre butée, Pierrefitte, Pou pelée : ce dernier nom domine à Jersey.
élevée une croix , image de la foi en face de l'œuvre du démon Ce menhir est une pierre conoïdale de granit brun , profondément enterrée , et surgissant au-dessus du sol d'environ trois mètres avec six de circonférence. Le sommet est plat , et l'homme qui est debout sur ce piédestal promène sa vue au loin sur GranviUe , la mer, et la vallée variée du Thar. La croix voisine est un tronc couvert de nœuds , posé sur un monolithe rayé de tores et de douanes a. Cette pierre est dans la direction de la voie romaine é'Alaumum à Condate par Fanwn Martis*, qui est jalonnée dans l'arrondissement d'Avranches par le menhir de Longueville , à son entrée, par Saint -Pair ou Fanum Martis 3 le Menhir de Bouillon , les Cbâtelliers de Carolles, et par un grand nombre de noms topographiques. Ainsi , en ce lieu , trois civilisations sont évoquées par un triple monument , par la pierre druidique , la voie romaine , la croix chrétienne , et l'œil du souvenir entrevoit en même temps le Druide, le Légionnaire, et le Prêtre. La double nature du menhir , qui était a la fois le
i M. le docteur Follaio , de Bouillon , a qui l'on doit de sérieux trivaux sur l'histoire de GranviUe et l'histoire naturelle locale, s'est égayé en une légeode sor la Pierre au- Diable» dans laquelle il a dramatisé les traditions et expliqué la plantation de la croix. Les lignes suivantes reproduisent les croyances locales : « Tantôt le diable apparaissait sous la forme d'un mouton égaré qui semblait les inviter à le reporter au troupeau ; s'ils s'en chargeaient , ils le trouvaient si lourd qu'ils étaient obligés de le mettre bas, et le malin esprit manifestait son contentement par des éclats de rire. Tantôt ils trouvaient un grand cheval blanc , nommé dans le pays Virlin , qui leur offrait sa croupe : s'ils profitaient de son obligeance, il s'allongeait assez pour admettre sur son dos trots ou quatre personnes ; il les menait plus fort et plus loin qu'ils ne voulaient , et finissait par s'en décharger dans quelque ornière. Mais, depuis la Révolution, les hauteurs ont disparu.... — a La chute d'un arbre a abattu le croisillon. — 3 M. de Gerville. Btutt sur tes Villes cl Velt» romaines en Basse- Normandie et Supplément,
jalon de la voie et l'obélisque de la sépulture , est peinte dans ces vers qu'Homère consacre à la borne de la carrière :
H T«U ffTJJXOC êpOTOtO 7CaXail xotteOvtjOTOç ,
H toye vu<root tstuxto tiw upoxepwv otv8pu>itwv. 4
Des fouilles au pied de ce Menhir auraient l'avantage d'en déterminer les dimensions , et pourraient amener la découverte d'objets antiques
C'est sur cette côte de Bouillon , après le récit de ces croyances légendaires , qu'il conviendrait peut-être le mieux de placer une légende antique , relative aux habitans des côtes de la Gaule vers l'Angleterre , racontée par Procope * : c'est le passage des âmes, tradition celtique qui existe encore en Bretagne.
« Beaucoup de villages bordent le rivage de la. Gaule qui répond à la Bretagne4 dans lesquels habitent des pêcheurs, des laboureurs , et d'autres personnes qni naviguent pour cette tle pour cause de commerce , soumis aux rois des Francs, mais exemptés jadis de tributs, à cause d'une fonction dont je vais parler. Les indigènes racontent qu'ils ont , chacun à son tour , la charge de passer les âmes. C'est pourquoi ceux qui doivent se tenir prêts à la remplir la nuit qui suit le jour où
i « C'était le monument d'un guerrier mort depuis long temps , ou la borne placée par les anciens hommes. > Iliade, ch. uni , vers 33o. — a M. Desroches dit, daos son Histoire du Mont Saint-Michel , que, dans ces derniers temps, une grande quantité de pièces d'argent ont été trouvées aux environs de cette pierre* Tom. 1", p. Si. Une fouille faite par le» habttans , qui cherchaient un trésoc * fut signalée par l'apparition d'un essaim de guibets (éphémères), insectes endiablés qui les mirent en fuite. — 5 De belto Gothico , lib. ir, cliap. xi. Nous citons la tiaducliou latine de préférence. — 4 Httut regionit ouœ Brittia* Oteani insulm retpondet.
leur tour a été marqué , se rendent chez cm aux premières ténèbres , se livrent an sommeil et attendent le chef de l'expédition. Au milieu d'une nuit sombre, leur porte est heurtée, et Us s'entendent appeler à l'ouvrage par une voix sourde1. Sans retard ils se lèvent, et vont vers le rivage ignorant quelle force les pousse. Cependant entraînés là , ils voient des barques préparées , vides d'hommes , non pas leurs propres barques , mais d'autres. Quand ils sont à bord , ils prennent les rames , et sentent que les navires sont chargés de tant de passagers que plongés jusqu'au pont et au bordage* , ils s'élèvent a peine d'un doigt au-dessus de l'eau. Ils ne voient personne, et après avoir ramé moins d'une heure , ils abordent en Bretagne, quoique, quand ils se servent de leurs propres navires, non à la voile , mais à lr rame , ils font le passage à peine en on jour et une nuit. Arrivés à l'île , ils comprennent que le débarquement est opéré , il s'éloignent , après avoir déchargé soudainement leur navire , et tellement allégé qu'il ne plonge plus que la quille. Ils ne voient personne , personne naviguer avec eux , personne débarquer, seulement ils affirment qu'ils entendent du navire une voix , qui semble livrer à des êtres qui les reçoivent les noms de chacun des passagers , mentionner leurs dignités d'autrefois , et les appeler en ajoutant le nom paternel. Si quelques femmes passent ensemble, elles appellent nominalement les hommes avec lesquels elles ont vécu dans les liens du mariage. Voilà ce que disent les indigènes.3 »
i Vou obscurâ. «poivra tivoç etepoevouç. — * Columbaria. — 3 Nous trouvons cette tradition en Bretagne d'après M. Souvestre : « Près de Saint Gildas, les pécheurs de mauvaise vie sont réveillés la nuit par trois coups ; Us se lèvent.... se rendent an rivage où ils trouvent de longs bateaux noirs qui semblent vides, et qui pourtant enfoncent jusqu'au niveau de la vague. Dès qu'Us y sont entrés , la barque file... et elle ne reparaît plus : les pécheurs sont condamnés à errer jusqu'au jour du Jugement. • Lts Dernier* Bretons, p. i lo.Édit. Charpentier.
Il n'y avait pas de château à Bouillon , mais une très-ancienne maison , flanquée d'une tourelle à escalier. La ferme dite du Logis en rappelle le souvenir , avec celui de ses seigneurs. Le chef normand qui donna son nom a cette corn mune nTa laissé d'autre souvenir que ce nom : ses successeurs immédiats n'ont pas même laissé ce souvenir. Un Baudoin de Bouillon est cité par Masseville comme ayant été à la Couquête 1 : le Domesday renferme , comme Tenants en chef et comme Sous-Tenants dans le comté de Dorset , Bollo et Bollo presbyte)*2. Une charte du Mont Saint-Michel, du xi* siècle, mentionne Roger de BoilUm y une de la Luzerne , vers 1200 , cite RacL de Baillun. Aux xir et xilT siècle , nous trouvons les de Verdun : Nicolas de Verdun donna l'église à l'évêque d'Avranches. En 1316 ou 1315 , Normand Langlois, donna sa seigneurie de Bouillon aux religieux du Mont Saint-Michel , et se fit moine dans leur monastère3, ce qu'un annaliste du Mont a exprimé sous cette forme : « Don et démission de la fieuferme de Bouillon au Mont 1315. 4 » Cette abbaye resta suzeraine de Bouillon pendant plus d'un siècle. Dans le xiv*, Bouillon avait pour seigneurs les Hérault, illustre famille qui a laissé son nom à un village voisin , le Hamel-Herault , et le donna à la sergenterie dont Bouillon faisait partie. Au commencement du xv* siècle , elle offrit un spectacle assez commun alors sur la terre désolée de Normandie : F. Hérault se renferma dans le Mont Saint-Michel , et son écusson , trois meriettes ou pies de sable au champ d'argent, fut peint sur les mura de la basilique'; Obvier Hérault
i Hittoire de Normandie. Il y a deux Bouillon en Normandie : noua ne pourona affirmer qu'il s'agisse ici de celui de l'Avranchin. — a Domesday, fol. 84. C'eat le même nom que celui du Livre Vert. — 5 Dom Hoynes , Hist. de ta célèbre Abbaye et Cari. — 4 Th. Le Roy, Mw. intitulé : Livre de* curieute* Recherche*. — 5 Voir la Liste dea
reçut ses biens de Henri v , roi d'Angleterre èt de France ». Cette famille tomba en quenouille dans ce siècle , et Louise Hérault , dame et patronne honoraire3 de Bouillon , donna sa main à un sieur Martin , seigneur de Chaotepie et des Chambres*. Les armes des Martin sont trois pies de sable deux et un sur champ d'argent , et sont de Hérault Un seigneur anglais porte les mêmes armes4. Cette famille est ancienne , car, en 1200 , André Jehan Martin , écuyer , fit un échange du fief de la Meilleraie , situé en Saint-Aubin-des- Préaux, avec le Mont Saint-Michel*. Les Martin ont possédé cette seigneurie jusqu'en 1789 , et le dernier seigneur do Logis a été Louis Martin. Aujourd'hui , il n'y a plus que la Ferme du Logis , et le seul monument d'aspect féodal que renferme Bouillon est le beau colombier de la maison de Rainfray •. A la fin du xv* siècle , Jean du Pray fut déclaré non noble à Bouillon7.
Bouillon est rattaché à Saint-Pair par le Pont de Leseaux , jeté sur le Thar , à peu de distance du village Sur-Thar, et du village proprement dit de Leseaux , qui est en Saint-Pair. Les noms de ces deux villages ont une semblable origine ; l'un signifie village sur le Thar , et l'autre village près ou lèî les eaux, ou Uz eaux. (Je dernier offre un intérêt historique : les seigneurs qui en recevaient leur nom sont sans cesse cités dans les chartes du Mont Sainl-Michel*. Les fréquentes sous-
i Béguin de» Don», p. 73. — a Les patron» réel» étaient l'évêque et Cléry. — 5 L'auteur doit d'utile* renseignemens sur les Martin à an de leur» descendan» , M. Martin de Bouillon , de Bréville. — 4 M. de Bouillon. — 5 Id. Toutefois, Th. Le Roy date de i38o l'acquisition du fief de la Mcilleraye par son monastère. —6 Un Rainfrai est cité dan» le Domcsday • Rainfridu» liomo JvonU Taittgcbosc (Taillebois) Lincoln, fol. 35o. — 7 Recherche de Montfaut. — 8 Une charte du xii» siècle sur la donation de l'églUe de Carteret est souscrite par Th. de Leisels. De même pour celle de t'ègliae de Cham peaux, même siècle. Dans le détail des empiétement de Tlw de Saint-Jean, on lit :
triplions des Leseaux auraient de quoi étonner si l'on ne savait qu'ils étaient héréditairement camériers de l'abbé, ce que constate la charte suivante :
« Lorsqu'entrc moi G* de Leiseaus , chevalier, et l'abbé do Mont Saint-Michel était faite une convention sur le service de camérier.... j'ai reconnu que j'étais le camérier inféodé de l'abné et mes héritiers après moi , ainsi que quand moi ou nies héritiers nous ferons notre service au Mont , nous recevrons chaque jour par nous on notre représentant deux pains mo* nastiques — fnonackales — et trois mesures de la boisson du monastère et deux deniers tournois et six pièces de chandelle mince de cire — sex pecios candele minute de cei-a — et une somme raisonnable pour deux chevaux sans fer — duos caballos sine ferro; — mais si à cause de nos affaires, avec la permission de l'abbé ou de son représentant , nous nous éloignons du Mont , pendant notre absence — quandiù nos absentaverimus — nous recevrons seulement un pain et la boisson, selon la forme précitée , jusqu'au terme assigné à notre retour ; mais si nous tardons au-delà , nous ne percevrons rien des choses susdites jusqu'à ce que nous soyons revenus à notre service. Mais si , sans la permission de l'abbé ou de son représentant , nous nous éloignons du Mont , alors nous serons complètement privés tant du pain que de la boisson , jusqu'à ce que nous soyons revenus à notre service. En outre si l'abbé nous emmène à ses affaires , nous chevaucherons avec lui à ses frais , et notre procureur recevra dans l'abbaye seulement les reçus — liberationes — du pain et de la boisson.... Fait aux Assises d'Àvranches l'an 121 8. 4 »
Si la mention du Pont-de-Leseaux nous engage à mettre en
m In honoré S. Paierai occupavit maximum partent Thome de Lcyscls. » Richard de LeiSiax souscrivit à la charte de F. Peanrl sur IVglise de SartiUy. G. de Leseaux est cité parmi les hommes lige» du Mout. i Galt. Christ. Instrumenta, toin. xi, col. 116.
Bouillon une notice sur le fief de ce nom , qui appartient a Saint- Pair ' , nous mettrons encore en cette commune ce que nous avons à dire sur le fief de Cbasney, parce que , dans les chartes , il est associé à la seigneurie de Bouillon. Ces deux fiefs formaient un fief de haubert : « An. 1218. m Assista episcopi Abr.... recognomt quod debebat reddere de feodo torice de Chasneiet de Bâillon*. » Dans les Assises de 1225 furent établis les devoirs du fief de Cbaney : « In Assista Abr. ann. D. 1225 fuit inquisitum de feodo de Chanei cum pertinencits suis in hune modum : Nicholaus de Verdum miles ptacita sua faciebat de feodo de Chanei cum pertinenciis suis.. . respondebat de auxilio exercitus cum eveniebat. . . Hugo de Granvill, Rogerus de Ruppella, G. de S. Petro... audxerunt pre fatum Nicholaum cognoscentem se tenere feodwn de Chanei et de Champeissons et de LoUf....9 » Dans la liste des chevaliers et écuyers qui devaient garder le Mont en temps de guerre est D. Normandus de Gbaunay en compagnie des seigneurs voisins, Th. Consel de feodo de Gastignie, Rad. de Granvilla, G. de Leseaux*.
L'abbaye de Saint -Sever possédait , d'après une bulle d'Adrien iv de 1158: • Apud Bullutn terrant unius caruc<e et unam piscariam in mari super fluvium Thar celle de la Luzerne : « Terram quant W. de Verduno tenet de nobis ad Bâillon. 1162. » « Unam piscariam in mare juxta Boillun. 1194. »
C'est ainsi que Bouillon ne manque pas plus des illustrations de l'histoire que des beautés naturelles.
i S'il entrait dans notre plan de faire la série des seigneurs des simples 'fiefs, nous pourrions aisément établir celle des Lexcaux. Le Cartulaire de la Luxcrnc , reconstitué par M. Dubosc , cite trois ou quatre LcUiax , Leisiaus , Letiaut , Lisiaut. — t Cartulaire du Mont, fui. i*4. — 3 Uid. fol. ia4. — 4 Anno \t6S'<mnota(m tttnt in itia pagina, nnmina mititum et armigerûm qui aebent custodiam Montit in tempore guerre. Cartul. fol. i»4.
Ego A. Dei gratté Const, epitcopvs dedi ecctesic de Savigneio medietatem décime parroehie de Vonvilta.
(Charte du xir» siècle.)
ç^f^on ville est une petite commune triangulaire dont la t^b? base s'appuie à la mer : la rivière du Bosc trace un des côtés , une ligne à peu près idéale la sépare de Bréville.
Les principales localités sont les Blancs- Arbres , le Pont-au- Rat , la Croix-du-Lud\ et les Miellés où Cassini indique une ligne de pêcheries af et où commence cette forêt disparue qui courait le long de la côte , bien au- delà de la Venlée , et que ce géographe figure sous le nom si significatif de Hougue-
i Nous croyons que ce root signifie lt Croix du Marais. Le root Palus est resté empreint en mille localités : nous ne parlerons pas des Palus- Méotidcs, et des Palus, et des Paludiers de nos côtes de l'Océan : nous prendrons nos exemples dans l'Avraochin et ses environs. Une de ses communes s'appelle Noir-Palu, Kigra Palus. Un marécage de Saint-James est dit Vieille-Paluelle, Patudclla : une crique de Carolles Port du Leud ou Lud. Un village de la Bloutière s'appelle MougePalu. Un village au bord de l'Ouve s'appelle le Lud. Aux confins de l'A vi anchin, dans le Maine, est la Pallu,ct en Bretagne Paluel au bord des marais. Rien de plus naturel que l'abréviation. V. les nombreux Lus ou Lud. — a « Piscariam Matrevartjuxla Donvillam. no4f »
Garenne , c'est-à-dire bois sur le flanc d'un coteau au bord des eaux. Le lieu appelé le Rocher— Feodum de Roqueriù le fief de Montmorel , la Masure de Roillon*, — eensam elemosinariam quod tenebat Kerrif*, — le Moulin , sont les principaux lieux relatés dans les chartes.
La vue du littoral de Donville suggère naturellement l'étymotogie de Dunorum villa ; mais l'analogie générale , les exemples historiques, l'orthographe des chartes ne permettent pas de reconnaître d'autre radical qu'un des noms propres les plus communs parmi les Normands : Donville , c'est Odonù villa. Le même nom propre se retrouve dans d'autres communes du déparlement, dans Ouville, Chevilla, et Audouville, Eudorwilla , Hudimesnil , Eudimemilum , peut-être dans Denneville, et assurément dans Doville , car on connaît ponr celle-ci l'époque où elle prit son nom , et le seigneur qui le lui donna. Son nom primitif est Escaleclif, dans lequel on retrouve le nom saxon d'Escale , mêlé à notre histoire du XV siècle. Eudes ou Odon Le Bouteiffler , Seigneur d'Escaleclif et de l'Estre , partant pour la Terre^Sainte vers 1233, donna à l'abbaye de Blancheland l'église d'Escaleclif : c'est de cet Odon que la paroisse prit son moderne de Doville. Sainl- Martin-d'On, ou en latin des chartes Don , offre probablement le nom d'Odon4. Il y a encore un Donville en Normandie : il y a trois ou quatre Douville.
L'église de Donville est bâtie au pied d'une haute falaise , au bord des miellés ; la vague bat auprès du cimetière , et des flancs de sa falaise 5 on aperçoit une mer immense où surgissent , avec les navires , la côte de Bretagne , l'archipel de Cbausey, et, dans les beaux temps, l'île de Jersey. Ce site so-
t Livré Blanc. — i Livre Blanc. — 3 Charte de Sarigny. — 4 M. Le Cann , Flisi. éet Éviques d* Coûtante* , p. 5oo. — 5 Elle eut tapissée de saxifrages , de silène maritime, de roses pirapren elles, ete. Voir la Flore doGranrille.
litaire , poétique et pittoresque est le plus grand intérêt de celte humble église , qui n*a pas même le charme des années. C'est un chœur et une nef bâtis il y a environ vingt ans , sur la place d'une plus vieille, espèce de chapelle à laquelle on montait par des degrés , et dont il ne reste que la base de la tour actuelle , et quelques débris de sculpture , surtout une belle statue en pierre. La jolie croix ronde du cimetière ferait rêver à un oratoire roman, si elle n'était venue d'une paroisse voisine. La tradition parle d'une station en ce lieu de saint Clair , qui est le patron , et d'un monastère ; mais il pourrait bien y avoir eu là une vraie station romaine. Quand on creuse les fosses dans le cimetière, on trouve beaucoup de briques et de tuiles : nous y avons vu beaucoup de tuiles à rebord La voie romaine d'Alaumum à Condate passait an nord de Don* ville , en se dirigeant sur Saint-Pair , venant de Bréville où la jalonnait tin Menhir 2. La station ou l'Observatoire se trouvait sans doute sur un contrefort de la falaise , où Cassini place un corps-de-garde , et qui s'appelle le Rocher , point d'où l'on pouvait à la fois surveiller la terre et la mer. Si l'église n'a pas de valeur architecturale ou historique , elle oflre une particularité très-rare , et unique dans l'Àvranchin : elle est dirigée du nord au sud. La lande de Donville , escarpée en falaise sur le Bosc , traversée par la route royale , montre sur son sein décharné de grands blocs de pierre , comme des pierres druidiques : c'est à peu près le principal lieu de l'arrondissement où le quart? se trouve en masse exploitable.
Dans le cimetière , une seule tombe se fait remarquer : Cy gît Callop, steuv de Ruillé, brigadier des gardes du corps du roi, officier de V ordre du Mérite civil et militaire, décédé en 1752.
i Nous possédons deux reliques de Donville, une tête de Christ en bois , et une tuile à rebord que nous avons déposée au Musée d'Avraaehes. — » ViU«tt rotes Romaines de M. de Get ville.
La seigneurie et la cure de Donvilte ont passé a un grand nombre de titulaires très-divers, tant de Tordre nobiliaire que de Tordre religieux. Il est difficile d'expliquer toutes ces vicissitudes, mais on pourra en pressentir les causes en parcourant la série suivante dos documens que nous avons pu recueillir.
Le nom d'Odon est essentiellement Scandinave : c'est le même qu'Odin ou "Woden ; parti de cette forme , il a passé par la forme latine Odo, et est arrivé à la forme française Eudes. 1 Le Domesday est rempli d'Odons : il y a encore la forme plus primitive d'Odin. Le plus illustre guerrier de la Conquête qui ail porté ce nom était Odon , frère utérin du Conquérant , évêque de Bayeux3. Si on ne sait quel fut le chef Scandinave qui donna son nom a Donville, on ne sait pas davantage si cette localité envoya un guerrier à la Conquête. La plus ancienne ebarte que nous connaissions sur Donville est de 1150 : elle est relative à la donation de la dtme de Donville à Tabbaye de Savigny, et signale les Saint-Pierre comme les anciens patrons de cette paroisse : • In nomine Patris et F. et S. S. Amen. Notum esse volumus universis S. Matrù ecclesie filiis tam presentibus qttam futuris quod ego Algarus Dei gratta Consterne, eps. anno ab mcarnatione dni M°. c°. Lj°. dedi et concessi in perpétua elemosina ecclesie de Savigneio medietatem décime parrochie de Donvilla et unam censam elemosinariam qtiam ibidem tenebat quidam homo nomine Kerrif et hoc feci concessu et precatione Philippi de S. Petro de cujus feodo supradicta erant. Testes fuerunt Gislebertus et Radulfus
i Ion est traduit par Odo et Yvo. — a Noos appelons Odon an guerrier, parce qu'on sait qu'il combattit railla mnaent à la Conquête. D'ailleurs , dans la Tapisserie de la reine Mathilde, dans le passage de l'année de Guillaume à travers la baie du Mont Saint-Michel , il est représenté couvert d'une armure et armé d'une massue. Voir notre Mont Saint-Michel.
Ml
ConsU archidiaconi , magùter Ricardus episcopus , Ricardus de Piroio et muUiaUV. »
Le Mont Saint-Michel avait aussi dans ce siècle un droit de suzeraineté sur Donville. Dans la liste des barons qui rendirent 'hommage à l'abbé Robert de Thorigny , en 1158 , figure le- comte d'Arondel, probablement un des ûlsde Roger d'Arondel qui était a la Conquête3. On lit dans ce Catalogue : • In honore S, Paterni cornes de Arundel est vavassor de Longamila et de DurwillaK »
Aussi , par une charte de 4238 , l'abbé Richard Turstain concéda à ses hommes de Coudeville , Donville , etc., des droits dans les marais qui bordent ces paroisses : « Noverit universitas vestra nos concessisse hominibus nostris de Couéeoilla, de Brevilla, de Donvilla necnon homxnibtts nobilis viri domim Francisci Paganelli in perpetuum tangam, sabulum, juncum et haudinam, et toîum patwragium quod in marescis habemus quœ sunt inter fcUesiam de Donvilla et maresctan de Brehai*. »
A l'époque du Livre Noir , c'est-à-dire en 1278 , Richard de Malherbe était seigneur de Donville, et la Luzerne et Montmorel avaient des fiefs en cette paroisse : « Ecclesia de Donvilla patronm Richardus de Malaherba, Rector percipit altalagium totum et mediatem décime excepto feodo abbatù de Montemoretli in quo idem abbas percipit tria quarteria frumenti Abbas de Lucerna percipit aliam medietatem et valet xxx tib.* «
i Charte de Savigny. Archives départementales. — a Voir Subligny pour les Arondel. — 3 Recherches sur te Domesday, ton. t*% p. aie^ — 4 Cette charte a été publiée par M. Dudesert, de Grao ville, a l'occasion d'un procès entre les commune» citées. Elle offre de l'intérêt philologique. La tangue, tonga, est citée dans les Rôles de l'Echiquier. V. Villedieu. - 5 Fol. 4o. r*. Le Livre Noir est intitulé : Registrum confecium super patronatibut ecci. totius diœeteis Constantin per inquuri-
Au xiii* siècle , Raoul d'Argougcs , qui fut lait chevalier pour ses belles actions , était seigneur de Donville , du chef de sa femme , dame de Granville , Donville , Saint-Pair, etc. Un de leurs fils, Philippe , fut curé de Granville en 1310 ».
Le Livre Blanc , registre du milieu du XIV siècle , nous fait connaître qu'à cette époque les seigneurs de Dontille étaient les Malherbe , que l'abbaye de la Luzerne , celle de Montmorel , le Roi avaient des fiefs en ce lieu : « Heredes domini Ricardi Maleherbe sunt patroni ecclesie de DonviUa, taxata est ad triginta libras. Rector ejusdem percipit in feodo de Roqueriù sextam partem decimarvm et abbas de Lucerna percipit in Mo feodo qm'nque garbas in feodo de Montemorelli, Abbas de MontemorelU percipit duos partes decùne. Abbas de Lucerna percipit sextam partem in Mo feodo, Rector ejusdem loci percipit in dicto feodo sextam partem. In masura' Roiilon quœ est de feodo Régis abbas de Lucerna percipit mediatem décime et rector percipit aUam medietatem. Elemosina ad dictam ecclesiam pertinens commet sex decim virgatas terre in dicta parrochia, Rector percipit totum altalagium, solvit quinque solidos pro capa episcopi2. »
Pour ce même siècle , on trouve mention d'une charte intitulée : «• Caria Johannis de Ceaux de parochia de Banville*. »
Au xv€ siècle , après l'occupation anglaise , Donville revint aux d'Argouges.
Donville n'est pas cité dans le Pomllé du diocèse de Cou* tances de 1648.
En 1698 , M. Foucault écrivait cette notule sur Donville :
iionem faetam venerabili pâtre Joh. Const. epo. ann. dni. 1*78 et 1379. Ccst aussi k M. Denis que nous derons nos extrait* du Livre Noir»
1 Mss. de M. de Guiton , intitulé : Paroisses et Ftefs portant te nom tfjirgougés. — 2 Livra Blanc, fol. 3. r*. Le Mont donna à la Luzerne la Pêcherie. 1178. — 3 Mss. n* 34. Pièces de l'Armoire, Jrmariotum.
« La cure vaut &00 liv. Les enfans du sieur Gautier, seigneur de Coudeville , en sont patrons. Les dîmes sont partie au curé , partie au Mont Saint-Michel , partie à l'Abbaye Blanche de Mortain. La paroisse s'étend jusqu'à la moitié du faubourg de Granville ; son terroir est en labour , plants et prairies ; elle paye 591 liv. de taille , et contient 90 feux 4. »
Sur le rivage de Donville , comme sur tout le littoral de la Baie , les partisans de cette forêt de Sciscy, qui allait jusqu'à Saint-Pair, ou jusqu'à Cbausey , ou jusqu'à Jersey, trouveront des témoins antédiluviens dans quelques couarons*, ou quelques balises , ou encore dans ce nom des Blancs- Arbres qui leur permettra d'évoquer les spectres du passé et fera apparaître les squelettes de ces chênes séculaires qui abritèrent les horreurs celtiques et les austérités des anachorètes de l'Avranchin*. Cette partie de la côte est une terre sacrée : à Saint- Pair vécurent les saint Pair, les Scubilion ; à Granville saint Aubert dompta un dragon ; à Donville s'arrêta saint Clair ; à BréviUe , la vague apporta le corps de saint Hélier.
i Mèm. sur ta Gin. de Caen, Expilly lui donne îao feux en 1764. Donville était de la sergenterie de Saint-Pair. — a C'est le nom que le» Bretons donnent à ces bots de chêne, durs et noirs comme l'ébène, qu'ils trouvent sur leur littoral. Les digues de la côte de Dot sont bordées d'arbres innombrables enfoncés dans la grève pour défendre les digues. — 3 Voir Saint-Pair.
GrandUvitla, urbs exeetea in rupe ad matt,
benè m uni ta, portu famosa, efavit vctutitt propugnaculum advenus Angbrttm ûr«;« tiones.
(Topographie Galtee.)
Granville sur un roc allier que baigne l'Océan.
(J. Jariv, La Normandie.)
Granville un Gibraltar en miniature.
( DiBDtn , Voyage en Normandie.)
lieginaUus de Grandet Ula,
(Acte de io54.)
j^^ranvillb est la plus petite commune de l'arrondisse- ^vï? ment d'Àvranches ; mais elle est la seconde en importance historique et -politique , et la première pour la beauté sévère du site et la grandeur du panorama. C'est un promontoire allongé qui se projette vers la pointe de Bretagne pour fermer rentrée de la Baie du Mont Saint-Michel ; c'est uo roc sauvage, déchiré par une mer toujours turbulente et quelquefois furieuse , et dénudé par les vents qui l'assaillent de trois côtés. Le Roc de Granville , ou le morne de l'église , comme l'appelle Nodier*, masse schisteuse veinée de quartz, s'est
i Fia «u* Met Ut, p. Édil. Charpentier.
appelé primitivement Lihou , nom que porte encore son extrémité occidentale, dite Cap-Lihou : ce mot, Lxght home, est une. expression saxonne qui signifie habitation élevée et éclairée : le phare qui le domine aujourd'hui , en anglais moderne , Light house , maison de lumière , rappelle dans un autre sens l'appellation originelle. 11 se fend et s'enfonce en une crique sauvage, où la mer en fureur est magnifique, et les deux pointes portent, celledu nord, le nom de Rocher-Fourchu, auprès duquel Gassini met le fort de Lihou , celle du sud , le nom de Corps-de-Garde, près duquel est la batterie Saint-Pair. Sur le Roc , dans un espace ouvert , s'élèvent l'ancienne et la nouvelle caserne * , le phare 3 , la poudrière , la halle , et le parc d'artillerie. Au sud , légèrement arqué, le Roc offre une espèce de havre : c'est de ce côté que se projettent la vieille jetée et Je môle neuf , une de ces belles œuvres de force et de régularité , les seules que sache faire notre époque. Un petit phare se dresse à son extrémité. La vieille jetée , faite en blocs secs, rongée et disjointe, ressemble a la vieille galère trouée et désemparée auprès de la frégate fraîche et fière , solidement posée sur sa carène nette et brillante. Un roc sinistre , dit le Loup , obstrue l'entrée du port. La rivière du Bosc forme ce
i Sous les casernes , la mer a creosé des cavernes que les inGltrations ont revêtues d'une mousse drue et rase, d'un pourpre noir, qui donne à leurs parois une couleur de sang. C'est dans une de ces grottes que se dénone un roman dont le théâtre est Granville, et dont l'auteur est de Granville : M. Fulgencc Girard l'a décrire ainsi dans Berlhe la Mar&tuto : « L'intérieur de cette caverne avait quelque chose de sinistre. Creusée irrégulièrement dans le roc , des masses de pierre semblaient prêtes à se détacher de sa capricieuse ogive. L'eau saumâtre d'âne source suintant goutte à. goutte les avait rouîllées d'une mousse rougeâtre. » Ch. Nodier a aussi placé à Granville l'action principale de la Fie aux Miettes. — a Le phare de Lihou correspond à celui du cap Frehel ; l'intervalle va être éclairé par un phare posé sur le pic de la grande île de Chauscy.
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port , et se dirige au sud du Loup. Les pauvres maisons des pêcheurs et des marins , avec lesquels contraste la beauté du quai , sont adossées au Roc , ainsi qu'un fort appelé Fort-des- Foutaincs ou de l'Œuvre , et populairement Fort-Inutile. Le Roc reçoit la forme insulaire d'une coupure pratiquée dans sou isthme, appelée Trancbée-aux-Anglais, parce qu'elle fut faite par le sire de Scale. Une seconde coupure , appelée Gueule-d'Ane , sert de fosse à la place de ce côté : entre ces deux tranchées le terrain porte le nom de Mouliu-à-Vent. La plateforme en arrière de la Gueule-d'Ane est bastionnée et portait un fort , marqué sur la carte de Cassini. C'est une des trois entrées de la ville proprement dite : les autres sont la Porte-de-l'GEuvre , et la Porte-des-Morts. La Porte-dei'OEurre est la principale : c'est un boulevart composé d'un travail avaocé ou Fort-de-l'CEuvre , d'une place extérieure ou Promenade-de-l'OEuvre , d'une porte extérieure , d'un ravelin ou place d'armes , et d'une porte a pont-levis , autrefois flanquée de quatre tours, dont l'une s'appelait la Tour-aux-Sar- MsinsSetdeux autres les Tours-aux-Moines, parce que les religieux du Mont Saint -Michel en étaient propriétaires. Il ne reste que peu de chose de ces fortifications faites par les Anglais en 1439, ou par Charles vu en 1445 , excepté peutêtre quelques modillons de mâchicoulis. Le caractère de la Renaissance est imprimé sur la façade de cette porte. Audessus était la maison dite le Logis-du-Roi , demeure du gouverneur ou du lieutenant de Roi. Là encore était le corps-degarde de la milice bourgeoise. De cette porte , les murailles se dirigent à droite vers l'entrée du Moulin à- Vent , à gauche vers la Porle-des-Morts , qui ouvre sur le Roc : la partie du rempart contiguë à cette porte sur le cimetière s'appelle les Gabions. Du côté du nord , l'escarpement du roc tient lieu de
i Ce nom singulier se trouve dan» Richard Séguin. Butoir* <ks Bocains.
rempart. La forme de la ville de Cran ville, d'une assiette inégale , selon l'expression de Vauban , est une ellipse : c'est aussi une enceinte elliptique, flanquée de tours, qui est figurée sur le plan de T&ssin*. Détruites en 1691 , selon Beaudrand*, en 1689 selon Expilly3, les fortifications se relevèrent pins simples vers 1725 , et les seuls témoins qui en restent sont des fragmens de mâchicoulis, et une partie de la Porte-de-l'OEuvrc. Au milieu de la ville , près du Tribunal de Commerce , aux colonnes de marbre bleu , est la place d'armes , où l'on voit un reste de maison de la fin du xvr siècle, et un puits creusé dans le siège de 1574. L'unique monument est l'église.
L'église de Granville est une des trois plus belles de l'arrondissement d'Avranches < si l'on excepte le Mont Saint- Michel , la merveille sans pair. Elle se dresse sur le point culminant du morne promontoire de Lihou , et domiue le Roc, le port et la mer. Tout en admirant la beauté de son site , on est frappé dn défaut de proportion entre la tour et la flèche. Ce vaisseau de granit, tout dallé de pierres tombales, est remarquable par sa construction si bien agencée qu'on le dirait taillé dans le roc vif. Des transepts accolés au centre lui donnent la forme de la croix grecque , et celte disposition , jointe à 1'accolement d'une sacristie4, lui enlève la forme antique et symbolique. La sacristie et les deux transepts, faits en 1676 et 1688, contrastent par leur masse lourde et opaque avec la tracerie ajourée des bas-côtés du chœur.
Quoiqu'elle soit d'une analyse chronologique difficile ,
t Plant $t profits du principauté lieux de Franc», par le «leur Tassin , géographe ordinaire de Sa Majesté. i638. — a Beaudrand, Diction, Géographique — S Dictionnaire du Gaula. Cet auteur ajoute que le» muni lions de guerre furent embarquées pour le Him sur un navire qui périt dans la traversée. — 4 Cette malencontreuse sacristie , qui dévore deux fenêtres flamboyantes , est d'ailleurs très-remarquable par le poli et l'agencement hermétique de son appareil.
l'église de Granville laisse apercevoir trois principales époques, le xvr siècle dans les bas-côtés et une partie de la tour , le commencement du xvir dans la nef et le chœur , et la fin du xvir dans les transepts et la sacristie, avec deux restes, l'un roman1, l'autre du xv siècle.
La jolie croix ronde du cimetière est romane, et représente l'ancienne chapelle de Notre-Dame.
Les bas-côtés sont la partie la plus artistique , malgré les ravages du temps ou des hommes , car quelques meneaux sont en bois. Les fenêtres offrent une tracerie variée , et sont séparées par des contreforts et des clochetons dont quelquesuns sont évidemment plutôt de la Renaissance que gothiques , et servent de transition entre le xvie et le xvir siècle. La plupart des fenêtres représentent une triple lancette qui s'épanouit en cœurs, trèfles et quatre-feuilles. Une frise à trilobés ou quatre-feuilles, en intaille , court sous la corniche du chevet, et brode le sommet des contreforts. Un fragment de vitrail subsiste dans la tracerie de l'une d'elles , et fait rêver aux splendeurs que la peinture devait associer aux caprices de l'architecture. La tour est en partie contemporaine des bascôtés. Sous sa voûte , et sous les deux travées intermédiaires1 entre elle et les transepts, sont des arêtes pures et flexibles, et d élégantes clefs de voûte. L'extérieur de la tour est plus
i S'il faut prendre une fantaisie au eérieux, Nodier, dans sa Fcc aux MuAlei, a supposé un porche à l'église de Granville, car elle n'en a pas : « Si vous éles jamais allé à Granville, vous devez avoir entendu
parler de la naine qui couchait sous le porche de l'église , et qui mendiait à la porte.... La naine de Granville était une petite femme de deux pieds et demi au plus, dont la taille courte, et d'ailleurs assez •veite, était la moindre singularité.... On citait un titre, de 1569, où le droit de coucher sous le porche du grand pottatl et de présenter l'eau bénite lui était garanti en reconnaissance du don qu'elle avait fait à l'église de plusieurs belles reliques de la Thébaidc. » P. 44- Édit. Charpentier.
jeune. La flèche n'a pas été faite en même temps que la tour, comme l'indique le défaut de proportion et l'évidente différence de style : nous croyons qu'èlle est celle de la primitive église , celle que le XVe siècle éleva dans la ville naissante» Cette église a été frappée plusieurs fois par la fondre.
La nef de Granville n'appartient pas à la véritable Renaissance , épanouissement du gothique expirant sut les lignes sévères de l'architecture classique : elle appartient a une phase plus froide et plus correcte, le commencement du x vu* siècle; entre ces deux époques , il y a la distance qui sépare M a rot ou Montaigne de Malherbe ou de Boileau. Cependant cette nef est un type précieux pour l'histoire de l'architecture , et elle offre un beau caractère de sévérité et d'unité. Mais cette architecture n'est pas plus fidèle a son idéal que la littérature d'alors : un architecte grec n'eût pas bâti cette façade d'ordre ionique, à colonnes renflées, dont la base égale presque la moitié de la colonne. Deux niches sont vides sur les cotés. Sur le linteau du portail, on lit cette inscription :
" U' Si l'amour de Marie " ^ " ~ ' * '
Dans ton cœur est gravé, En passant, ne t'oublie ' '
De lui dire un Ave*.
Un clocheton , qui figure parfaitement une cheminée , termine le gable de cette façade hybride. Une porte latérale rattache son fronton à ses jambages par un mouvement de ligne assez remarquable. Sa sainte Barbe vient sans doute de la primitive église, ou chapelle de Notre-Dame.
Le chœur, quoique d'un style différent et plus religieux,
i Nul élément dans l'église ne justifie l'opinion de Miss Costello, qui 'appelle cette église une construction normande primitive, A Summer, etc., cbap. iv. M. Hairby a dit plus justement :■ The Huucli of Granville, a large handsome , but not ancient building. > Avrunches and Us vieinity, p. 169.
est contemporain de la nef : ses arcs sont des cintres ou de» ogi?es surbaissées , excepté les deux plus voisins de l'autel : aussi cette partie a-t-elle peu d'élancement et d'élégance. Les fenêtres qui l'éclairent par le haut , ogives plates et lourdes , attestent la décadence de l'ogive au xvir siècle. On reconnaît que ce chœur a été exhaussé , car son faîte bouche une des ouïes de la tour.
Considérée en général , l'église de Granville frappe par un caractère de force et de sévérité : l'intérieur, sobrement éclairé, a bien aussi le jour rccueill i que voulaient les artistes d'autrefois : ces deux causes impriment à ce monument un caractère d'austère religion , que développe encore la scène grande et sévère qui l'entoure et les bruits formidables des vents et de la mer. En vain chercherait-on dans l'intérieur le détail et le caprice ; le tailleur de pierre a presque seul travaillé la surface de ce vaisseau de granit ; le sculpteur n'a essayé son ciseau que sur quelques chapiteaux dont le seul ornement consiste en de simples feuilles. Les détails sur lesquels s'arrête le regard , c'est le tableau du maître-autel, peint en 1712 par Claude Coucy , prêtre a Coutances , la chaire , les orgues , soutenues par deux belles colonnes monolithiques. Dans la multitude de pierres tombales qui dallent cette église, et rendent présente partout l'image de la mort , aucune ne se dislingue sensiblement des autres : c'est l'uniformité du néant. Toutefois le cimetière renferme une tombe consacrée à un curé de Granville , avec cette inscription :
• Le prêtre dont le corps gtt eu ce monument Fut à se* hauts talents jusqu'à la Qn fidèle, Eu chaire, au tribunal , en ville ou autrement, Du vice le fléau, des vertus le modèle.
Maître Léonard Le Caille tel, decedè le 19 mars 1681 ,en odeur de sainteté. » L'axe de l'église décrit une de ces courbes symboliques par lesquelles les artistes imitaient l'inclinaison de h tête du Christ sur la croix. <
Après la description de l'église se place naturellement son histoire ; mais nous la rejetterons après la description complète de la localité, en l'associant à son histoire générale.
La ville dé Granville n'est pas toute renfermée par le Roc et les murailles ; elle a deux faubourgs , le Grand-Faubourg , depuis la Porte-de-l'GEuvre Jusqu'au Pont-du-Bosc ou Parquiet*, le Petit-Faubourg, au-delà du pont, maison Saint- Nicolas *. Le grand môle, commencé en 1828, par l'ingénieur Bourgognon , les quais , l'ancien môle , bâti en pierres sèches par les G ranv illais , à l'aide d'un droit perçu sur les navires3, le Fort-de-l'GEuvre, la pompe à feu , deux beaux hôtels dus au commerce , tels sont les monumens du Grand-Faubourg. Le Pont-du-Bosc n'a rien de remarquable : il remplace « un mauvais petit pont de carreaux étroits et assez mal ajustés , sous lequel coule la rivière, et qu'on ne peut passer lors d'un grand vent sans risquer de tomber dans l'eau. Il est inondé dans toutes les grandes marées ; et alors on passe dans de petits bateaux conduits par des enfans4. • Celui qui est figuré dans le tableau du siège de Granville, est conique et élevé5, Le Petit-Faubourg n'a rien d'intéressant, excepté peut-être l'Hôpital , fondé en 1683 , par Beaubriand , bourgeois de la ville, dont la simple chapelle est dédiée à Saint-Sauveur °.
Si Granville possède la beauté du site , et l'intérêt des monumens , son histoire est assez riche en événemens , et , aux charmes de la nature et de l'art , cette ville peut associer celui des. souvenirs.
Le Roc de Granville s'est d'abord appelé du nom saxon de Lihou : cette appellation remonte à l'époque où les Saxons couvraient le littoral de la Neustrie , c'est-à-dire au iv* et au
i Ce dernier nomeet d'Expilly. — a V. St-Nicolas. — 3Expi(lyexpoie longuement ce Urif. — 4 Diet. des Gaules. — 5 V. pins loin. —6 C'est ver* l'Hôpital qu'eat le beau point de t.* dt la ville de Granville : c'est d« là que M. Morel Fatio l'a pru.
r siècle. D'ailleurs les noms saxons abondent dans ces parages : c'est Lihou , c'est la Petite et la Grande- Houle , c'est Hogueville, le Pont-Hoguerie , les Hogues-Garennes, Prestot, Blackmar , etc. Les premiers habilans dureot être des pêcheurs qui s'abritèrent dans l'anse formée par le Bosc , entre le Roc et Roche-Gautier , au village de la Houlle1. L'histoire de ces temps est inconnue , ou légendaire : < Saint Aubert , dit dom Huynes , deslivra la coste de Grandville d'un espouvantable dragon. » Quelques lueurs commencent a poindre seulement à l'époque normande.
Rollon avait conquis la Neustrie : il avait distribué le sol à ses Leudes2. Le roc et le havre de Lihou échurent à un chef nommé Glam, ou peut-être Grant ou Grente, et, selon l'usage de ces temps , l'affîxe latine de ville s'ajoutant au nom du chef, la localité s'appela Grantville3. Ce nom , essentiellement Scandinave , se trouve plusieurs fois dans le Domesday. Il se trouve évidemment comme nom propre dans le nom d'une très-illustre famille , celle de Grantemesnil. Sir Henri Ellis dit à propos de ce nom : « Hugues de Grantemaisnil est dit avoir été ainsi appelé de son habitation en Normandie , bâtie par Grenthoj en latin Grentonis mansio*. » D'autres noms de
i C'est à la Houle que M. de Gervillc a placé le vieux Granville. — a Suis fidetibus. Voir D. de Saint-Quentin et Rob. Wace. — 3 Nous savons que Grauville est latinUé dans les chartes en Grandisvitla , et par les modernes en Magnavilla, en Macropolis, comme Garlmann en Carolus Mugnut ; mais outre que nous pourrions opposer l'orthographe du Livre Blanc et des charte» du Mont Saint-Michel et de la Luzerne qui est Granvil/a {V, plus loin) , nous ne concevons guère qu'une localité qui commence, une. buurgade de pêcheurs, se donne un nom si impropre et si orgueilleux. On ne peut pas dire qu'il s'agit de grandeur relative, car Saint- Pair, le Funum Mmrlis, ou du moins la localité sainte, la villa de» pèlerinages, la barouie, le gros bourg, était contigu. — 4 Introd. au Domesday, loin. i«, p. 4»9-
cette époque renferment ce même radical avec des affixes différentes, Grentebridge* , on pont de Grente, Grantham\ ou hameau de Grant, Grantemotit, Grantcurt*, Granhou*, Grenteville*. Mais si la consonne R apparaît surtout dans le latin des chartes à partir du xr siècle, il est un document qui mérite encore plus de créance : c'est le Domesday. Le nom de Robert de Glamrille est signalé dix fois pour le comté de Suffolk. Partout il est écrit R. de Glanvill, R. de Glamrilta. Il y a une orthographe plus concluante encore , qui détache parfaitement le nom propre , c'est R. de Glam Villa*. Quoiqu'il en soit , le radical de Granvillc serait toujours un nom propre , qui ne varierait que dans deux consonnes presque identiques, et son nom complet signifierai! l'habitation de Glam ou de Grant. Une forteresse dut s'élever sur le Roc pour servir à la fois de lieu de défense et d'observatoire : on croit qu'elle s'éleva sur le point où sont les gabions , et qu'on en retrouve encore les foudemens. Deux historiens lui donnent raCme le nom de Fort-Ldheux7; c'était sans doute cette fortification première des Normands, qui consistait surtout en une enceinte palissadce , une kaya , une barbacane. A l'abri de cette défense s'éleva , selon l'usage , l'église ou la chapelle , et l'on eut les deux élémens primitifs de toute société , le temple et le château. Ce fut cette chapelle citée dans la charte de
x Maintenant Cambridge. — a Voir Stapleton, tom. ti , p. 3o4. Ecclesia S. Wïtfrani dt Grantham.—Z 11 y a plusieurs Grancourt en France. — 4 Dans le Perche. — 5 Près de Baycux. — 6 Suff. 4oo b. et 3oo4 , 3oo4 b. ùo$% 399, etc. Il y a aussi Glanvile dans la Liste de Taylor. 11 est probable que le Crenanel de la LUle de Brompton est le même nom. — 7 MM. Richard Seguin et Houel Ce dentier affirme qu'il y avait sur le Roc un fort qui a existé jusqu'en t55a, époque où il Tut détruit par le comte de Matignon. Il en attribue la construction aux Normands conduits par le ravageur liasting. !\'otvs fur l'Ilntoir* du département de la Manche , p. 9S.
Charles ni : • Eglise paroissiale très-dévote fondée en l'honneur et révérence de N. D..... que l'on dit être un des plus anciens pèlerinages de Normandie , et où sont avenus et avicnnent souvent beaux et apparents miracles »
L'histoire pour GranviUe ne commence guère avant le xr siècle. En 1054, il y avait des seigneurs de ce nom : car une charte du Mont Saint- Michel est souscrite alors par Reginaldits de Grandevilta\ Cette famille fournit un chef à la Conquête, Rotbertus de Gtanvilla. Ce devait être un chef secondaire , car le Domesday ne le signale que comme Sous-Tenant, Il reçut du Conquérant des biens, tous situés dans le comté de Suffolk.
Voici ce qu'il obtint du Conquérant :
Sudf. — In Torstanestuna. VI. ac. val XII den. hoc tenet R. de Glam Villa, de W. de Varena. — H. de Stov. Cratinga tenet Rotbt. de Glanvill. de Rotbt. motet, quam tenuit Le Win tib. ho. Edrici anteccss. — In eâd. I. lib. ho. de. I. acr. dim. qui fuit ho. cujusdam comendati Edrici. val. il. sot. tenet Rolb. de Gtanvill. — In eadem l. lib. ho. cmd. I. acr. et dim. val. VI. de Rob. de Glanvill. — Rob. de Glanvill. mi. de xx. acr. — In Gtiemham. Aluem. tib. ho. xv. acr. vol. II. sot. Rotb. de Gtanvilla tenet. soca abbatis. — In burch tenet R. de Gtanvilla unum liberum hoem. Weuunum psbm. comd. — Tenet Rodbr. de Gtanvilla de R.
Malet I. car. tre hoc totum tenet R. de Gtanvilla de R.
Malet. — In caresfelda tenet R. de Gtanvilla de Rob. Malet XXIIII. libo. hoes comd. Edrici..... — In Dalingehou tenet. Rotbt. de Gtanvilla de R. Malet nu. libos. hoes cmd. E. Lxxx. acr.3
i Charte de i445. Bibl. roy. reg. 177. — a Cart. du Mont Saint- Michel. M. Le Cart 11, p. 47a. — 3 En faisant cette citation nous aroos voulu en même temps donner un spécimen de ce rare ouvrage. En outre, cet extruit peimvt de saisir la physionomie de cette époque ex* traordinaiic. Un peu d'étude donnera la clef de cetl« sténographia.
Après la mort de Richard de Granville , son frère , Fitzliamon , hérita de tous les biens que ce seigneur possédait en Normandie. Il épousa Isabelle de Buckingham , se croisa en 116.7 , et mourut dans le Toyage. Il laissa un fils qui épousa Adeline, veuve de Hugues de Montfort , et en eut deux fils, Robert, souche des Granville d'Angleterre'.
Dans une liste du Cartuiaire du Mont, on voit qu'en 1180 Rogerus de Gratidevilla était un des soldats de l'abbaye, et qu'il y devait le service en temps de guerre s. En ce siècle Rainaldus et Rannulfus de Grandivilla souscrivirent à une charte de Sacey3. On lit dans les-Ravages de Thomas de Saint- Jean : « Occupant in honore S. Paterni terram W. de Grandivilla \ » Cette localité n'est pas citée dans les Rôles de l'Echiquier pour la fin de ce siècle , ce qui peut faire supposer qu'elle avait alors peu d'importance. En 1225, Hugues de Granville assiste aux Assises d'Avranches. En 1252 , Thomas de Granville, fils de Fitz-Hamon , était seigneur du fief de Lihou , et sa fille Marie , héritière de ce fief, épousa en cette année Raoul d'Argouges, seigneur de Gratot5, qui fut fait chevalier à cause de ses exploits. Vers cette époque était rédigé le Livre Noir, avec cette notule. Ecc. de Grandivilla. sunt duo patroni Dominas de Musca et filia Thome de Grandivilla, Duo redores percipiunt totum pro diviso et valet pro Rogerio c. I. pro altéra parte cxj. /.• Les d'Argouges , connus sous le nom d'Argouges-d-Za-Fré 7 , étaient d'auprès de Bayeux , et une de leurs branches avait possédé et nommé la
. i M. Follain. Rectierehes hisl. sur Granville. Mim. de la Soc. d'Arc*. d'Avranches. — a Cartuiaire. — 3 Cart. du Mont Saint-Michel, fol. 94. — 4 Ibid. fol. io3. — 5 Gratot, habitation de Girard ou Guerard, lalînUé dans le Livre Noir en Gerardtot. Une charte de la Luzerne est intitulée : Carta Guerardi de Guerartot milHis. 1 j53. — 6 Livre Noir, fol. 39. 1*. — 7 Cette tradition du patronage d'une fée a été appliquée aussi a la famille La Champagne, dans rAvranchin. Voir Bouffigny.
commune d'Argougcs dans l'Avranchtn f. Dans-une charte de 1302 on trouve la souscription de Guillelmus de Granvilla. Dans ce xir siècle , on trouve mention d'une charte : « G. Martini et Petronille ejus uxoris in parrochia de Granville: » les Martin étaient seigneurs de Bouillon ; et une autre : « Mich. Fornelinparrochiade Granvill*. » En 1348, le roi Philippe-» de- Valois fonda un couvent de Cordeliers à Chausey , dans la paroisse de Granville*. Les d'Argouges continuèrent à posséder Grauville : un prêtre de ce nom et de cette famille y fut curé en 1310 ; Jean , son frère , le fut après lui. Vers le milieu de ce siècle, de 1345 à 1370, fut rédigé le Livre Blanc, sous Louis d'Erqoery , avec cette notule pour Granville: • Taxtis tricesime lxxiiij. s. Taxus décime cxj. Ib. Granvitla pro Philippo. Taxus tredecime lxxiijs. iiij. d. ex. Ib. Item pro alia parte*. Dans ce siècle, Robert de Granville donna deux sous pour le luminaire de l'église de Chausey * scion un historien qui ne cite pas d'autorités8 ; mais nous avons constaté son assertion par une charte : « Rob. de Granvill mililis ecclesie B. M. de Chausey videlicet il sol. cen. super masw*am filii Hugonis de Hacqueville1. » Il paraît qu'il y eut contestation , car on trouve dans le même recueil : « Littcra pacis super contestationc diu agitata inter Priorem de Chausei et rectorem ecclesie de Grandivilta*. » Un Trinchard de Granville était à Cocherel sous Duguesclin*. G. de Granville parut aux Revues de 1370 ,0. En 1418,teroid'An-
i Voir Argougcs. — s Charte de la Luzerne. Caria de S. Leodegario. Voir Saint-Léger. — 3 Mss. n- if. — 4 Masseville. État géog. de ta Normandie. L'archipel de Chauspy devrait figurer dans tm travail «or la commune de Granville , dont il fait partie ; mais nous le réservons ponr nn ouvrage spécial intitulé : Le Ment Saint-Miehet monumental et historique, Tombttaine, Chausey et Jersey, suite et complément de P Avrnnehin. — 5 Livre Blanc, fol. 3. v*. — 6 Rie. Seguin , Histoire areh. des Itocains , p. 196. — 7 Mss. 11* 34* Pour Hagueville voir Saint- Nicolas. — 8 Ibid.— 9 Maweville , tom. m-, p. 3ao.— 10 Md. P. 4o3.
gteterre présenta $ la petite cure de Granville. . Comme ville , cette localité ne date que du milieu du xv* siècle.
Les Anglais étaient depuis plus de vingt ans maîtres de la Normandie , moins le Mont Saint-Michel , lorsque lord Thomas Scale, que les chroniques appellent le sire d'EscalIe , sénéchal de cette province pour le roi d'Angleterre , pensa à construire à Granvillc une forteresse qui pourrait tenir en respect la garnison du Mont II acheta de Jean d'Argougcs le Roc de Granville, ainsi qu'il résulte des lettres-patentes de 4439, ainsi conçues : « Par devant Jean Perrée , tabellion juré au siège de S. Pair fut présent haut et puissant seigneur Thomas, sire Descalle Dencellc,... lequel recogneut et confessa de sa bonne volenté, sans nul perforcement, avoir pris en fief et par hommage a fin d'héritage de noble homme Jean d' Ai gouges, ecuyer, seigneurie Gratot et de Granville pour partir tous et tels droits comme ledit ecuyer a ou peut avoir en la roche , montagne et circuit de ladite roche de Granville auquel lieu est assise leglise parrochiale de N. D. de Granville avec le droit de grevage tant dun côté que de lautre , autaut que la roche se pourporte et jusqu'au pont ; et fut fait en faisant par icelui seigneur audit ecoyer et ses hoirs pour un ebapel de roses vermeilles1 par chacun an de rente a la fête S J. Baptiste , avec lesdits foi et hommage et ses droits seigneuriaux :
réservé audit ecuyer de présenter à ladite église et de
quatre perches de terre en ladite montagne....3 »
Le groupe d'habitation était alors a la Houle , au fond du havre, du côté de Roche-Gautier. Le général anglais força les habitans à quitter ce lien , à démolir leurs maisons et à transporter les matériaux sur le Roc de Lihou. Il dépouilla Saint-
1 Ce chepel de roses vermeilles est une nouvelle preuve que dans la féodaHié la redevance était plutôt ua signe qu'une valeur intrinsèque. Voir Saint.QuenlHi. Voir Ronthott, sur les suites de cette vente. — a Ap. M. Follain , foc. eif.
Pair de -son commerce , de son marché , et même de ses maisons dont les pierres furent portées dans la Tille naissante. La première pierre en fut solennellement posée, en 1440, devant une grande multitude , par Philippe Badin , de Saint-Pierre- Langers, abbé de la Luzerne*. Lord Scale construisit des fortifications , isola le Roc par la coupure dite Tranchée-aux- Anglcûs, agrandit la chapelle Notre-Dame, et éleva auprès un château , ou Fort de Lihou : « Les fondemens du mur ouest ont été trouvés , il y a peu d'années , à peu près à égale distance du front du cimetière au portail de l'église , et derrière les maisons qui bordent la ruelle Saint-Michel on a trouvé de vieux murs fort épais, que Ton croit être le mur est La partie sud s'étend aux fortifications actuelles , et les vieilles casernes doivent être bâties sur son mur nord. Ainsi ce château avait 134 mètres de longueur sur 62 de largeur a. »
Lord Scale pressa beaucoup l'ouvrage pour mettre la ville en état de défense ; mais , dès l'année suivante , Louis d'Estouteville , le glorieux commandant des braves défenseurs du Mont Saint-Michel , à la tête de son intrépide garnison , vint surprendre la place. Il s'en empara « par le moyeu d'un Anglois d'Angleterre qui bouta les François dedans de nuict , pour un desplaisir que le bâtard de l'Escalle , qui en estoit lieutenant, lui avoit faict3. » Ce fut ainsi que GranviHe retomba au pouvoir du roi de France , et que sa reprise commença cette série de succès qui se termina , en 1450 , par la bataille de Formiguy , et l'expulsion de l'étranger. En sonve-
i Voir Saint-Pierre- Langera et la Luteroe. Cet abbé Jouit d'une grande faveur auprès de Henri t. On Ut dans le Registre de* Dont : ■ Expédition des lettres do roy nostre sire, que portait messire Philipes , abbé de la Luzerne du don fait à Nicolas Badin , son frère , de ses héritages et rentes. • P. i55. Voir encore Ncuetria Pia, p. 8oo, et Gatlia Christian* , tom. xi , col. 5$9. — % M. Follain , toc. cit. — 3 Monstrelct.
nir de l'exploit de d'Estouteville , deux des quatre tours qui formaient la Porte-dc-l'QEuvre furent données aux moines du Mout , et leur appartinrent jusqu'en 1689 , époque de la démolition des fortifications1. Les hommes du voisinage qui s'étaient jetés dans la place pour la défendre et la conserver remontrèrent à Charles vu que ce service les arrachait à leurs affaires , et qu'ils seraient forcés de se retirer, si on ne leur concédait des franchises. Alors le roi leur octroya la charte suivante :
« Charles..... savoir faisons que , comme à l'occasion des guerres et divisions qui puis quarante ans en ça ont été en notre royaume , plusieurs villes , cités et forteresses , passages3 et ports de mer , soient échus et tournés les uns en diminution, les autres en ruines et désertion, et mêmement en notre païs et duché de Normandie , duquel nos anciens ennemis et adversaires les Anglois détiennent et occupent grande partie , et lesquels par forme de nouvelle habitation et création , la ville ayant, puis huit ans en ça* ou environ , commencé à édifier, fortifier et emparer une place et champ sur un roc» presque tout environné de mer , auquel n'avoit aucun édifice ni habitation4, fors une église parrochialc très-devote , fondée en l'honneur et révérence de N. D.5 ladite place nommée Granville, que l'on dit être un des plus anciens pèlerinages de notre païs de Normandie0 et où sont avenus et aviennent
■ Voir plus loto. — a Ce mot passage, autrefois Pas, dUTéient do port de mer, s'applique assez souvent à des débouchés du littoral: sur l'autre bord de la baie , il y a Us Pas et la Pas-aux-Batufs. — 3 Ces mots reculeraient jusqu'en i{ùj les premiers travaux des Anglais à Granville. — 4 SU y avait eu un fort de Lihou ou de Ldbeux , il n'existait plus alors. — 5 Cette invocation a la Vierge, SUlla maris, est une présomption que les anciens habitans étaient marins et pêcheurs. — 6 Ce passage confirme le nom de rivage sacré que nous avons appliqué à cette cote de StPair, Granville, Donville, Bréville oh virent les souvenirs des S. Pair, S. Aubert, Notre-Dame, S. Clair, saint Hélier.
souvent beau* el appareils miracles , en laquelle paroisse sonioit avoir plusieurs villages , bourgades , hameaux , auquel champ nos ennemis firent lors ville et château , comme en la plus forte place et clé du pais de Normandie 1 , par terre et par mer que l'on pût choisir et trouver afin de tenir ledit pais de Normandie et ses marchés voisins en subjeclion ; laquelle place puis quatre ans en ça ait été par mêmes gens de notre parti mise et réduite en notre obéissance3, et depuis pour obvier aux dommages qui, par la perdition d'icelle, se puissent être on pourroient advenir à notre dit royaume et seigneurie, avons fait remparer et fortifier ladite place3, et icelle fait pourvoir de gens de guerre , de vivres , d'artillerie et autres choses propres , et il soit ainsi que notre cher et amé cousin Jean de Loraine , capitaine de par nous à ladite place de Granville et les chevaliers , escuyers et antres gens de guerre étant sous lui en garnison ; et pareillement les manans et habilans dudit lieu nous ayant fait dire et remontrer que ladite place de Granville a petit nombre de marchands et gens de métier et que , pour la garde et sûreté d'icelle , est expédient «t nécessaire d'entretenir et avoir une pins grande quantité et
t Granville a été attaqué comme un point de fonction entre la France et l'Angleterre dan» deux époques particulières: au temps des guerre» de religion, (le» Huguenant, flot» de Chausey, rappellent le» Huguenots de France et d'Angleterre), et, en 93, quand la Vendée vint en faire le siège. — a LVxpuUion des Anglais fut une joie dan» toute la Normandie. L'Ordodu diocèse de Coutancea d'avant la Révolution contenait une Action de grâces «ur ce sujet. Le Mont Saint- Michel fêta cette expulsion d'une manière particulière. Le Missel n» o4 porte au 1 3 août : Beductio ducatus NormannU de manibus Angtorum fada cou d. m* c.. d* j* et fit protesHO cirea vittam in qua tenetur este de qualibel dotno una persona. — 3 Charles vif donna pour armes h Granville un bras armé d'argent , sortant d'un nuage, accompagné de trois étoile» d'or au champ d'azur. C'est une allusion à la reprise de cette place, pendant la nuit , par d'Estouteville.
qu'autrement ladite place ne pourroit longuement être ni demeurer en notre obéissance , mais pourroit légèrement être occupée de nos ennemis , mêmeraent que partie des habitaos qui souloient être dans ladite place s'en sont allés en partie demeurer autre part puis les trêves prises avec notre neveu d'Angleterre..... donc , si pourvu n'y etoit , se pourroit en suivre la perdition d'icelle place et qu'en donnant quelques exemptions et afTranchissemens à toute manières de gens qui voudraient y venir demeurer , en leur baillant places à rentes pour y édifier et faire leurs maisons et habitations , par ce moien seroit en sûreté plus grande et au temps à venir pourroit être cause du recouvrement de notre pays de Normandie; pour ce est-il que nous..,., voulons et ordonnons que toute manière de gens qui voudront venir demeurer et faire résidence à Granville soient francs, quittes et exempts des tailles ordonnées pour la guerre et de toutes tailles mises ou à mettre. ... et que par nos baillifs places vuides leur soient baillées et délivrées pour édifier et faire habitations, et être le propre héritage d'eux, de leurs hoirs et successeurs , perpétuellement et à toujours , en nous faisant pour ce lesdits habitans tels cens et rentes.... DonnéàChinon 1445. 1 »
Telles sont les principales dispositions d'une charte qui peint parfaitement l'état de Granville au milieu du xv* siècle. Le silence des documens relatifs à l'époque de l'occupation anglaise prouve son peu d'importance alors9; à partir de l'occupation française , grâce à ses privilèges et à son enceinte de fortifications, que Charles vu fit doubler', cette localité devint
i L'examen du style des chattes nous révèle en général une riche synonymie, fondée sur le besoin d'être clair : celle-ci, à ce caractère en ajoute un antre , c'est une symétrie de doubles expressions , d'après laquelle nul mot important ne marche sans 6on équivalent. — • a Le Uegistre des Dons, le Mss. de Torigni, etc., ne mentionnent pasGranville. — 5 M. de Gerville , Châteaux du département de fa Manche.
une ville et une des plus fortes places de la province. Par une autre charte du même roi et de la même année « il ne se tiendra hôtelleries , foires ni marchés à un quart de lieue de Granville, et toutes denrées et marchandises seront portées en icelle ville , pour y être vendues et distribuées •> Tous les successeurs de Charles vu jusqu'à Louis xiv confirmèrent l'octroi de ces franchises2. Gc xv* siècle est assurément l'époque la plus importante de l'histoire de Granville : vers le temps où les Anglais en jetaient les fondemens , un de ses enfans était évéque de Bayeux. Nicolas Habart fut élu évéque de ce diocèse en 1421 ; en celte année , une bulle du pape Martin confirma son élection ; mais il fallut que cette bulle fût soumise au chancelier du roi d'Angleterre , qui autorisa le prélat et reçut son serment Nicolas Habart mourut en 1431. 11 avait un frère, nommé Richard» qui était son grand-vicaire «t archidiacre de Caen : il fut un des prélats qui condamnèrent la Pucelle d'Orléans8.
L'histoire de G ranville est assez stérile dans le reste de ce siècle et la moitié du siècle suivant , parce que cette ville n'a guère d'histoire que pendant les luttes de la France et de l'Angleterre , et que , dans cet intervalle , les deux rivales vécurent généralement en paix. La Réforme et les guerres de Religion rendent à Granville de la vie et de l'importance." Les noms des Matignon, des Montgommery, d'Arthur de Cossé assurent de l'intérêt à son histoire.
Trois villes du département , le Mont Saint-Michel, Granville et Cherbourg , restèrent catholiques et furent fermées
i jip. M. Follaio. — a Lettres de Louis xi , i463; de Charles vm , •483 ; de Louis su , 1498 ; de François t", i5i5; de Henri 11, iSiy; de Charles ix , i56i ; de Henri m, t58a; de Henri iv, 159a ; de Louis xin, 1618. Jbid. — 3 Bcssin, p. aô5. Hcrroant, 3a4« N* Babart è Grandivilla in diateeti Const. oriundui... Pucltam Aurelianentem condamnât U an. i43i. Call. Christ., tora. xi, col. 379.
aux Protestant Cependant ils s'acharnèrent contre ces trois places , contre la première sans doute à cause de son prestige religieux , contre les deux autres à cause de leur position en face de Jersey et l'Angleterre qui les rendait accessible à l'étranger. Alors l'idée de l'inviolabilité du sol de la patrie n'était guère un principe , et si un sentiment a fait des progrès depuis , c'est assurément celui de la nationalité.
Fermée aux Protestons , et aux Montgommery , et aux Coloni bières , qui relâchaient à Chausey', où les Huguenots ont laissé leur nom aux îlots dits les Hugueuaos , Granville vit passer les navires anglais et calvinistes dans ses eaux , et ne s'ouvrit, en 1662, que pour recevoir Arthur de Cossé, évêquc de Gootanccs et abbé du Mont Saint-Michel , qui venait de s'échapper de Saint-Lo , où les Protestans l'avaieut abreuvé d'ignominies3. En 1563 , Matignon y mit des troupes et empêcha les Calvinistes d'y pénétrer s. L'année précédente , il avait adressé cette note au roi : « A Granville est besoiu de faire quelque réparation qui ne reviendra pas à grands frais4. » A ses nombreux titres , le maréchal joignait celui de gouverneur de Granville , et il y a une vue de cette place , avec sa ceinture de murs et sa couronne de mâchicoulis et de cré-
i Dès i543, maltraités par les Anglais, les Cordeliers de Chauscy avaient quitté lear lie et s'étaient retirés dans un couvent aux portes de Granville. (Voir Chausey dans notre Mont Saint-MUhel.) François Dcarues a mis Jersey pour Chausey dans la note suivante : « Le pays de Gostentin a quelques îles , comme Jersay ou Gersay , auquel lieu la dévotion des gens de bien avait fondé un couvent de Frères Mineurs, mais la barbarie et l'iniquité des Huguenots et hérétiques a ruiné cette sainte maison , et chassé les religieux servant a Dieu en cette insulaire solitude. Leur maison est à présent un lieu champestre tout auprès de Grandville, par la libéralité de feu madamede Hambie et d'Estout eville. ■ Description de la France , p. 3$4« — a Voir Saint- Planchers. Voir Ybert, poème sur Saint-Lo. — 5 Masseville, tom. v,p. i46. —4 Notes trouvées dans les papiers de Matignon, ap. Laroque.
neaux , dans on cartouche de cette galerie de Torigni où furent peints les exploits et les propriétés de la famille1. En 1564 fut entreprise la vieille jetée , a l'aide d'un impôt prélevé sur les navires9. Tandis que le reste de la Basse-Normandie recevait , an moins momentanément , la loi des Huguenots , Cran ville restait inaccessible aux religionnaires , grâce à sa force et an soin particulier de sou gouverneur, le maréchal de Matignon. Cependant , comme avec Cherbourg , cette place était la conquête la plus désirable pour un parti qui avait besoin de donner la main à l'Angleterre , les religionnaires devaient faire une vigoureuse et désespérée tentative pour s'en emparer. En 157a, Granviile fnt assiégé. Matignon, qui n'avait que peu de troupes , abandonnant une partie de la Basse-Normandie à Montgommery renforcé de cinq mille Anglais , concentra ses forces dans les deux principaux ports de la presqutle : les habitans de Granviile secondèrent les troupes avec une vigueur et une fidélité qui ont reçu les éloges des historiens '. C'est dans ce siège que fut creusé le puits de la Place-d'Armes. Les Protestans furent obliges de se retirer. Quelques années après, cependant , Granviile tomba au pouvoir des troupes royales, et cette place fut très -utile à Henri iv , par sa proximité de Jersey et de l'Angleterre. En 1589, quatre mille Anglais qui lui étaient envoyés par Elisabeth, débarquèrent à Granviile4. En 1592, Henri iv garantit et confirma à Granviile les privilèges de la charte de Charles vil A la ûn de ce siècle, le gouverneur était Hervé de Pierrepont,
i Par C. Vignon, au commencement du ?m* tiède. Chautey y est peint aussi. Voir notre Mont Saini-MieM. — a Conformément aux délibérations de* habitons , aux arrêts du Parlement , et aux lettres-patentes de 1564, i5;3, i6i3, 1618, 16S8. ExpHly. — 3 Voir Masse ville , toui. v, p. au. — { M, Coupey, Histoire des guerres du Jieligton dans ta Manche, dans les Jnnaaires de ce département. M. Le Cauu, UUiviredcs Eièqua do Coûtantes , p. 555.
auquel fut adressée nue lettre autographe de Grillon , le brave, l'ami d'Henri iv '.
A la gloire militaire que Granville acquit dans ce xvr siècle, cette ville ajouta encore les expéditions maritimes. Le portugais Gorteréal avait découvert le banc de Terre-Neuve en 1500, et dès 1504 les marins de Granville y faisaient la pèche. Un marin anglais , Dickson , rapporte avoir vu en 1521 sur ce banc plus de cinquante navires , dont plusieurs appartenaient à Saint-Malo et à Granville, A la fin du siècle et au commencement du suivant » Granville armait de cinquante à soixante gros navires3. Vers 1580, François Desrues écrivait: « Environ sept lieues de ce pays3 est la forte place de Grandville , qui est un bon port de mer servant comme de clef et de deffence de ce costé contre les Anglois4. » En ce siècle naquit à Granville le poète Pierre Lombard. Vers 1560, Jean de Yitel était initié à l'art des vers à Granville, par son oncle, curé du lieu5.
La plus grande partie du xyiP siècle fut pour Granville uue époque de paix et de prospérité commerciale. Louis xiu confirma la charte des privilèges en 1618 , et rendit en 1613 des lettres-patentes, relatives au môle. En 1648 était publié le Pouillé du diocèse de Coutances qui reconnaissait à cette église pour patron le seigneur Le Mercier • pour une portion t et celui d' A r gouges pour une autre , avec 1,200 liv. de revenu7. En 1672, René Le Sauvage, de Granville, fut nommé à révéché de Lavaur8. Il était frère de N. Le Sauvage , lieu-
i Une pierre tombale d'Etienville porle le nom du sieur de Pierrepont, commandant des Tilles et forts de Granville. — a Piganiolde La Force , Ducript'um de ta Franc*. — i La Laode-d'Airou , patrie do cet auteur. — 4 Description de la France, p. 38 1. — 5 • Qui me guidait citez le saint chœur nonain. • Exerc. poèt. de J. de Vite!. — 6 II y a Mutcu par erreur. — 7 Pouillé, p. 6. — 8 Maascvtlle, tom. ?i , p. 5aa. En i65o, Cl. La Ferrièrc, commandant, bâtît deux balles.
tenant-général de l'Amirauté de Granville1. En 1681 mourait un curé vénéré , Léonard Le Cailletel , auquel l'amour uni- . versel décernait le don de sainteté3. En 1683 , l'Hôpital fat fondé par Beaubriand , bourgeois de cette Tille. En 1686 , Yauban , qui venait de Coutances où , devant la cathédrale , cet esprit positif et enthousiaste s'était écrié : « Quel est le fou sublime qui a lancé ces pierres vers le ciel l » Vauban visitait Granville et le décrivait ainsi : « La ville est petite , d'une assiette fort inégale. Le dedans est rempli de maisons , tant bonnes que mauvaises , contenant 2,913 personnes de tout âge et de tout sexe... Le total de la ville et des faubourgs monte à 3,768 personnes de tout âge et de tout sexe. Tout ce peuple peut mettre 550 à 600 hommes sous les armes. Présentement , il y a vingt-sept navires à la pêche de la morue. • Dans la fin do siècle , les mers furent ensanglantées par les luttes de la France et de l'Angleterre. En 1695 , les Anglais bombardèrent Granville : quatre ou cinq cents bombes furent lancées sans produire de désastres sensibles. René de Carbonne! , lieutenant pour le roi en Normandie , gouverneur de la ville et du château d'Avrauches , se mettant à la tête de la noblesse et d'une levée volontaire des habitans , fit échouer la tentative des Anglais Masscviile ajoute un fait honorable pour Granville : « Calais, Dunkerque, Saint-Malo eurent le môme sort , mais le dommage fait à ces quatre villes ne montait pas à la valeur d'un des vaisseaux qui furent pris quelques semaines après par les sieurs de Beaubriand et du Guay de Saint-Malo «. *
i L'amiral de France avait dans le pays deui lieutenaos , l'un à Granville, l'autre au Mont Saint-Michel. Voir Danioulio, en tfitede son Histoire de Normandie. — % Voir ci-dessus. — 5 M. de Gerville, Châteaux. Arrondissement de Saint-Lo. — 4 Uistoire de Normandie, tom. vi , p. 390. Quelques années auparavant un de Beaubriant , bourgeois t avait fondé l'Hôpital , sur l'ordre de Louis xiv. M. du Guay, c'est Duguay-Tiouio.
Mais , dans la fin de ce siècle , Granville perdit deux choses précieuses , ses privilèges et ses fortifications.
Malgré la charte de Charles vu et les couGrniations des rois de France , malgré la confirmation de Louis xm , faite en 4 61 8 v Louis xivt dans ses besoins , et dans sa tendance à cette unité dont il fut, avec Richelieu et la Révolution française , un des plus grands organisateurs , voulut établir à Granville une capitation en 1636. G r an ville refusa de payer. L'affaire fut portée au conseil d'état qui reconnut le droit de franchise. Louis xiv voulut encore établir d'autres droits sur Granville. Un nouvel arrêt du conseil -d'état déclara que les échevins et habilans conserveraient leurs privilèges , et que leurs propriétés devaient être tenues en franc-aleu et franche bourgeoisie. Alors les Granvillais sollicitèrent une charte de Louis xiv, lui représentant les dépenses et les périls auxquels les assujétissait la garde de la ville. Le roi , en 1674, déclara Granville exempt de taille, aides, quatrièmes , droits de gabelle, logemens de gens de guerre. Mais les murs de Granville , bâtis par les Anglais, développés par Charles vu, remparts inexpugnables contre les Calvinistes , ne trouvèrent pas grâce devant Louis xiv , qui , dans sa pensée d'unité et de pouvoir absolu , et sa crainte de voir renaître la turbulence huguenote ou le fanatisme de la Ligue , fit , en 1689 , démolir une partie des fortifications'. C'est à cette époque que tombèrent les tours crénelées de la Porte-de-l'QEuvre et ce château qui pyramidait sur le Roc avec l'église , et qui remplissait et animait ce morne solitaire et monotone. L'année précédente était mort
i Bumhand a dit iCoi , Dictionnaire Géographique. Toutefois en 1689, selon Massevillc , les fortifications furent augmentées. *Elat Géographique de la Normandie. Mais nous préférons suivre Expiliy, dont l'article, très-circonstancié sur GranTilic, est celui d'uu nomme bien informé.
Hervé de La Ferrière , qui porta le dernier le titre de lieutenant de la ville et château de Granville.
Comme transition entre ce siècle et le suivant se présente un homme né à Granville, qui, par sa naissance , appartient au xvu« siècle , et par la plus grande partie de sa vie au xviir, Anne de Neuville', jésuite, né en 1693 et mort en 1774, que Laharpc a mis , immédiatement après l'abbé Poule , a la tête des prédicateurs* du xvill' siècle. Son caractère littéraire est un style fleuri et élaboré ; son œuvre principale est l'oraison funèbre du cardinal Fleury, ou , selon d'autres, celle du maréchal de Belle-Ile. Il a laissé cinq volumes de sermons , et ses Œuvres ont été publiées en huit volumes in-12. Quand le Parlement supprima les Jésuites, le P. Neuville resta en France, sans prêter serment, et ne fut pas inquiété. A l'éloquence de la Chaire il unit l'érudition historique : il avait compose trois volumes d'Observations historiques et critiques, mais à sa mort il fit jeter le manuscrit au feu.
Dans le xvrjr siècle , comme dans les deux précédens , l'histoire de Granville n'est riche et intéressante que dans la seconde partie. Dans le commencement , le narrateur est réduit à glaner de petits faits qui n'ont d'importance que pour la localité.
De 1727 jusqu'en 1731 , le roi fit travailler à réparer les fortifications. En 1731 , les Echevins fixèrent à 100 liv. le logement douné à l'ingénieur de la Hougue, quand il faisait sa tournée à Granville. En 1718, Louis xv déclara que Granville était exempt de droit de gabelle, mais que, de sa seule autorité, il ne pouvait l'exempter des nouveaux droits établis depuis la concession des privilèges a. Le zèle militaire des GranviUais fut refroidi par ces empiétemens sur leurs privilèges. Il fallut
t Le Guide éu Poyagcur de Didot le fait naître à Granville. L» Biographie Universelle le dit «exile ment originaire du diocèse de Coutancet. — a M. Follain. Notice sur Granville.
mettre une garnison dans leur ville , et y construire des casernes. C'est vers l'aunée 1740 qu'on peut placer l'érection des deux vieilles casernes» En 1763 , un incendie dévora quatre-vingt-dix-huit maisons du faubourg. Le sieur de Bre~ beuf , gouverneur , dirigea les secours. Dans cette période , Granville était administré de la manière suivante : le corps de ville était composé de trois Echevins élus tous les trois ans , no connaissant que des affaires de la commune. 11 n'y avait point d'Hôicl-de- Ville : les séances municipales se tenaient dans le logis de la Juridiction royale. La milice bourgeoise était sujette au guet et à la garde de la ville , et se composait de sept compagnies , sous le commandement du gouverneur. Les officiers étaient perpétuels et nommés par lui. Cette milice se distingua dans le bombardement de Granville et dans les descentes crue les Anglais tentèrent dans le voismace. Le cou- , vernement était héréditaire dans la maison de Matignon. Alors le prince de Monaco était gouverneur. Il y avait quatre juridictions ; la vicomté , composée du vicomte , d'un lieutenantgénéral , d'un lieutenant particulier , et d'un procureur du roi ; l'amirauté , composée d'un lieutenant civil et criminel , et d'un procureur du roi ; la police qui avait un lieutenantgénéral et un procureur du roi ; la moyenne justice, qui avait un sénéchal et un procureur fiscal , appartenait au Mont Saint- Michel , et siégeait dans le faubourg. Les Fermiers-Généraux avaient à Granville une patache qui croisait depuis Saiut- Malo jusqu'à Carteret. Il y avait un Maître de Quai Pour l'entretien du feu du cap Frehel , un droit de 2 sous était prélevé sur les navires à l'entrée. Cet impôt soulevait des plaintes : on prétendait que la recette de Saint- Malo était suffisante , et qu'A aurait mieux valu appliquer le surplus à créer un phare à la pointe du Roc. II n'y avait point d'école de garçons.
L'église de Saint-Nicolas n'était que succursale , mais avec un patron spécial. Les deux curés desservaient les deux églises alternativement, chacun dans sa semaine. Le clergé de
Granville se composait de deox corés , de deax vicaires, et de trente-trois prêtres ».
En 1758 , une flotte anglaise de quatre-vingts voiles , commandée par Malboroagh , parât dans la baie de Caecale , et manœuvra devant Granville et Chausey. L'expédition était dirigée sur Saint-Malo ; elle eut peu de succès. Son principal résultat fut le ravage de Saint-Servan et des maisons de campagne des Malouins. On apercevait très-bien la flotte de Granville où furent faits des préparatifs de défense par le gouverneur Fraslin du Lorey. Arrivés le 4 juin , les Anglais repartirent le 11. Les Bretons prirent spontanément les armes pour défendre le littoral. Un volontaire de Saint-Cast, Rionsl des Villcs-Audrais, a écrit le journal des manœuvres de la flotte2. Deux ans auparavant, les Anglais s'étaient emparés de Chausey, et y avaient établi une station destinée à surveiller Saint-Malo et Granville. En 1780 eut lieu devant Granville une affaire qui fit honneur à ses marins, et où se révéla le courage d'un enfant qui devait devenir contre-amiral. Un corsaire anglais était retenu par le calme au mouillage de Chausey. Le capi-
i La plupart de ces détail* sont empruntés à Expilly qui traYaillait sur un Mémoire local. Pour les détails commerciaux, voir l'article de €aen dans son Dictionnaire. — a Publié dans VJnnualr» Dinannais, i838. Dans cette expédition eut Heu un fait tics-remarquable, que nous avons lu raconté par une plume savante et habile : « En ijSS% sur la grève de Saint-Cast , les Anglais étant en guerre avec nous , une compagnie de montagnards gallois débarque ; tes paysans bretons prennent leurs vieux fusils et vont au pas redoublé à la rencontre de» ennemis ; mais tout à coup ils «'arrêtent : les montagnards se sont mis à ebanter leur chant de guerre ; nos Bretons reconnaissent cet air qui a bercé leur enfance : mêmes paroles , même musique. Les officiers gallois et bretons commandent feu dans la même langue. Les descendans des vieux Keltes se sentent frètes « laissent tomber leurs armes, et s'embrassent avec larmes. ■ Philarëte Chaslcs, Bev. des Deuso-Mondet* Juin i844. V. sur cette expédition le Journal Mss.de Voisin LaDougue.
taine Lelourneur arma deux embarcations pour aller l'enlever pendant la nuit Un volontaire de quatorze ans , qui était sur le garde-côte le Pilote des Indes, commandé par ce capitaine, demanda à faire partie de l'expédition. 11 fut un des premiers à s'élancer à l'abordage : le corsaire fut pris et amené à Granville. Le jeune volontaire était L'Hermite, de Coutanccs, qui devint contre-amiral1. En 1782 , l'Américaine, corsaire de Granville, fît une riche capture sur les côles d'Ecosse3. C'est encore en celte année que partit cette expédition audacieuse de Rulecourt , qui alla relâcher à Ghausey , et s'élança de ce point, avec 1,200 hommes, sur Jersey dont il fut maître pendant quelques heures \ A cette époque, comme on le voit , il y avait beaucoup, de mouvémens militaires dans les eaux de Granville : son port était animé par une grande activité. En 1786, il comptait, outre les bâtimens de cabotage et les bateaux pêcheurs , cent dix navires dont cinq seulement n'allaient pas à la pêche de la morue ; et plus de 6,000 matelots étaient classés dans cette place4.
La Révolution fut une ère nouvelle pour la France , et plus particulièrement pour Granville qui lui rendit un glorieux service, la sauva peut-être, et qui lui donna un grand nombre d'hommes pour sa défense et son illustration. Quand on arrive à cette époque , dout nous ne détachons pas l'Empire , les grands noms , surtout ceux des hommes de mer , se pressent sous la plume. Les Letourneur, les Lecoupé, les Renier, les Pléville-le-Peley , lesEpron , les Ponée, les Quernel, les Hugon
i Vérusmor , France Maritime» — • a M. Fulgence Girard. — 3 Voir les articles de Chausey et de Jersey dans notre Mont Saint-Michel, En 1783, uu corsaire de Granville, monté par vingt cinq hommes , fit naufrage près de Cherbourg. L'équipage fut sauvé par le citoyen Duchesne, employé aux fermes. La Convention fit insérer ce trait dans le petit livre qu'elle donna aux marins. P. 90. — 4 Guide Pittoresque du Voyageur en France. Manche. P. 17.
forment une illustre élite, et ces noms, presque tous plébéiens, annoncent une époque nouvelle1. Nous esquisserons plusieurs de ces vies glorieuses, après avoir raconté le siège de Granvillc.
Ce siège fut remarquable par la force de l'attaque et la vigueur de la défense ; mais encore il eut une haute importance politique que les historiens n'ont pas généralement aperçue*. Granville alors donna le coup de mort à la Vendée, et sauva la Révolution de ses deux plus redoutables ennemis , les Vendéens et les Anglais. Granville pris était un port ouvert a l'Angleterre : Vendée et Angleterre se donnaient la main sur son rocher , et s'élançaient de la dans une attaque dont il est facile d'apercevoir les vastes conséquences. Tout était préparé: une flotte anglaise , prête pour le débarquement , attendait à dix lieues de là , à Jersey ; l'émigration vendéenne se précipitait vers celte flotte espérée : il n'y avait que Granville entre cette flotte et cotte armée.
Les républicains le comprirent ainsi : les conventionnels Lccarpcntier et Laplancbe appelèrent de Cherbourg , de la Hougue et des autres points du littoral toutes les troupes disponibles, pour les concentrer à Granville. Ils réunirent ainsi quatre mille soldats de ligne ; quinze pièces de canon furent amenées du nord de la presqu'île. Les habitans de Granville, les Granvitlaises qui furent des hommes dans cette circonstance,
i On sait qu'en général les emplois de la flotte appartenaient spécialement a la noblesse. Il y a cependant des exemptions. L'une d'elles est un marin de Granville , André Levêque , mort à Saint- Malo, en i6a3, qui, de simple marin, s'était élevé au rang de capitaine de frégate. M. Fulgencc Girard, Annuaire, p. 84. — a M. Mignet parle a peine de ce siège. L'abbé Montgaillard se contente de le citer. M. Tbiers le raconte assez longuement, mais n'en constate pas la portée. Il donne un but très-secondaire à cette grande expédition : • Les Vendéens voulaient se rapprocher de la Normandie qu'on leur représentait comme très-fertile et bien approvisionnée. • Histoire d* ta Révolution, totn. v.
les débris des Républicains battus à Fougères , des volontaires des villes de la Manche , particulièrement d'Avranches , cornposèrent une douzaine de mille combattons L'émigration vendéenne était arrivée a Avranches. Les hommes valides et les troupes d'élite, commandées par Larochejacquelin, au nombre de trente mille , se portèrent sur Granville : c'était le 15 novembre 1793. Une colonne républicaine, commandée par le général Peyrc , se porta à l'embranchement du Calvaire , et poussa des éclaireurs sur les routes d'Âvranches et de Villedieu. Les tirailleurs de Stofflet firent reculer les troupes envoyées sur la route d'Avranches , tandis que la cavalerie vendéenne , se glissant le long de la grève de Port-Foulon , menaçait de tourner la colonne du général républicain. Celleci avertie à temps, ralliant ses tirailleurs, se rejeta dans la ville, et tout le monde courut à son poste sur les remparts. Les chefs de l'armée royale et catholique envoyèrent en parlementaires deux prisonniers républicains , avec des sommations. Une d'elles renfermait une sanglante menace : « Si dans uue heure nous n'avons reçu de réponse , le canon vous annoncera que nos prisonniers ne seront plus.3 » Les Républicains ne répondirent pas : Granville ouvrit le feu, et les batteries vendéennes postées sur le Fort-Gautier répondirent aussitôt L'attaque commençait à neuf heures du soir. La cavalerie était au Calvaire ; l'infanterie se logea sous les remparts dans les maisons de la rue des Juifs. Les Vendéens tiraillèrent de là contre les artilleurs , et en tuèrent plusieurs sur leurs pièces. Clément des Maisons, officier municipal , fut tué sur les remparts. Ils essayèrent de forcer les palissades et d'escalader les murailles : M"" de Larochejacquelin , témoin oculaire , raconte que les assiégeans enfonçant leurs baïonnettes dans les murailles s'en faisaient une échelle3 ; quelques-uns, ayant à leur tête Forestier, parvinrent même jusque sur les remparts ; mais ils furent re-
i M. Thicndit i5à 16,000.— a H. BoudenM. h.— oMimoiri, p. 3oa.
poussés 1 . Cependant , retranchés dans les maisons , les Vendéens , bons tireurs , faisaient nne fusillade serrée et meurtrière. Lecarpentier proposa de brûler les faubourgs pour sauver la ville. Une pluie de bombes et de boulets rouges écrasa les maisons, et, pendant la nuit, l'adjudant général Vachot, à la tôte de quelques braves , sortit de la place et incendia ce que les projectiles avaient laissé debout. L'incendie fut si violent qu'il menaça la place elle-même , et que les assiégés furent obligés de combattre deux ennemis à la fois. Un second assaut fut ordonné , mais les Vendéens étaient rebutés : o Ils n'étaient pas accoutumés à la longue portée des canons de rempart3. • Larochejacquelin et Stofflet essayèrent en vain de ranimer leur courage : il fallut que l'évêque d'Agra , avec ses habits pontificaux et le crucifix à la main , parcourût les rangs pour les décider à retourner à l'assaut. Les Suisses firent des prodiges de valeur , et il y en eut vingt de tués s. Dans ce découragement et cette impuissance , un' chef vendéen imagina de profiter de la marée pour prendre la ville du côté du Roc*. Cependant , au bruit du canon , deux corvettes canonnières étaient sorties de Saiut-Malo , et embossées en travers de la ville , elles foudroyèrent en écharpe les Vendéens. Cette intervention décida la retraite ou plutôt la déroute des ennemis , qui laissèrent plus de quinze cents morts ou blessés dans les faubourgs et sur la grève : l'attaque avait duré deux jours et une nuit , avec un feu continuel. C'était un terrible spectacle que cette artillerie qui tonnait de la mer, des remparts, et de la pointe Gautier , ces faubourgs embrasés , cette foule de mourans étendus dans les rues , ces paysans en sabots , se battant avec courage , mais sans ensemble , lancés dans la
i M-« de Larochejacquelin dit que le premie/ assaut échoua par la faute d'un déserteur, encore vetu de sa reste blanche, qui cria : Nous sommes trahis ! et à qui M. Âllard brûla la cervelle. P. 3o3. — % Ibid. — 3 Ibid, — 4M» Tbiers.
déroute Ters le Pont du Bosc , et mitraillés dans leur fuite. C'est ce moment terrible que représente le tableau du siège de Granville que la Convention vota à la cité victorieuse , et dont la terrible scène peut bien se passer, pour émouvoir, des prestiges de la science et de l'art1. L'armée vendéenne, décimée , démoralisée , défiante de ses chefs , se croyant trahie , retourna à Àvrancbes où la reçut la foule éplorée des femmes , des enfans et des vieillards. L'année suivante , le 23 juin , eut lieu à Granville une solennité funèbre pour les citoyens morts dans les journées des 15 et 16 novembre 1793.
Granville avait opposé uue résistance invincible au plus redoutable ennemi de la Révolution , à la Vendée, et par contrecoup à l'Angleterre. Après avoir porté un coup terrible à la guerre civile 2 et à l'ambition étrangère , cette ville donna à la Patrie un grand nombre d'illustres enfans , surtout dans la marine. Elle fournit à la Révolution un homme qui joua un rôle très-considérable , et dont la vie, rapidement parcourue, en rappelant la cité natale , retracera les phases de la période révolutionnaire , et nous servira de transition pour passer à l'Empire.
Lctourneur, né à Granville en 1751, fit de bonnes études, surtout dans les mathématiques , et entra , en 1768 , dans le génie militaire. Il avait obtenu le grade de capitaine et la croix de Saint-Louis , quand la Révolution commença ; il en
i Ce tableau est à l'Hotcl-de-Ville. M. Hairby l'a décrit. Avraneheg and ils vieinily, p. 84. L'artiste a représenté en particulier la corvette tirant sur le pont où la foule se précipite, les Vendéens courbés sous des sacs pleins , et deux chefs , l'un avec un sabre, l'autre avec an pistolet à la main , «'efforçant d'arrêter les fuyards. Beaucoup des détails de notre récit ont été empruntés à une bonne narration de M. Boudent. Essai statistique et historique sur FAvranchin, p. ao, tom. u. — a La guerre civile ue fut pas étouffée ; mais ta déroule de Granville commence la série de revers qui aboutira à la pacification de l'Ouest, i. i. 36
Gif,
adopta les idées, cl fut député en 1791 à la Législative , et en 92 à la Convention , par le département de la Manche. Il fat peu remarqué dans les commencemens , et Letourneur est un homme pour lequel la fortune fît plus que le talent Après le
10 août t on le chargea des travaux du camp de Paris. 11 iravailla activement dans les comités militaires avec Carnot , son collègue et son camarade. Il alla réorganiser l'armée des Pyrénées , cl parvint à lui faire reprendre l'offensive. Dans le procès de Louis xvi , il vota pour l'appel au peuple , pour la mort , et contre le sursis. Letourneur cependant ne fut pas cruel dans ses missions. Après le 9 thermidor , il fit adopter un nouveau système dans l'arme du Génie. Il paraissait alors suivre des principes modérés , mais la réaction contre les conventionnels le rejeta dans le parti de cette assemblée. Letourneur fut un des membres du Directoire , et , dans cette haute position , il ne fit guère parler de lui qu'au moment (1797) où il s'en éloigna. Ses collègues le nommèrent inspecteurgénéral de l'artillerie , et plus tard un des plénipotentiaires avec l'Angleterre. En 1800 , il fut nommé préfet de la Loire- Inférieure ; mais l'empereur l'éloigna de cette place. En 1810,
11 fut nommé maître des Comptes. Il fut destitué à la première Restauration, mais le roi lui fit une pension de 8,000 fr. Au retour de l'empereur , il reprit sa place , et , en 1816 , il fut banni comme régicide. Il mourut a Lackcn, près de Bruxelles, en 1817'.
La noble et chevaleresque existence d'un autre enfant de Granville , qui unit l'austérité romaine au brillant courage et à la modestie, en nous reportant dans les mêmes temps, nous introduit dans une atmosphère plus pure et plus sereine. Pléville-le-Pcley naquit à Granville en 1726. Bercé au murmure des flots, grandi dans une barque, il ne rêva que la mer. Jaloux du bonheur des mousses, il voulut s'embarquer comme
i Biographie universelle. Hitt. Parlement, de lu Révolution.
eux : à ce désir, les parens répondirent par l'envoi au collège. Le jeune Pléville employa inutilement les larmes et les prières, puis prit son parti. Il s'évada du collège de Coutances: il avait douze ans. 11 se rendit furtivement au Havre, et, sous le nom de Vivier , partit pour la pêche de la morue. Après six ans de long cours, Pléville passa lieutenant sur un corsaire du Havre. Avec ce titre , il revint dans la maison natale : le pére concéda ce qu'il ne pouvait refuser , et le marin de dix-huit ans s'embarqua sur un corsaire de Granvide. Ce bâtiment fut écrasé , sous Jersey , par le feu croisé de deux corvettes anglaises : Pléville eut la jambe droite emportée , et fut fait prisonnier. Sa captivité dura peu. De retour en France, il obtint, malgré sa mutilation , le titre de lieutenant de frégate , et , avec ce titre , passa à bord de l'Argonaute , le vaisseau que commandait son oncle , Tilly-le-Peley. A bord du Mercure, il fit partie de l'escadre de d'Amville , envoyée pour reprendre le Cap-Breton. Dans une affaire de cette campagne , Pléville fut mis hors d'action : un boulet enleva sa jambe de bois : « Le boulet s'est trompé, s'écria-t-il , il n'a donné de besogne qu'au charpentier. » En 1748 , commandant la corvette l'Hirondelle, de quatorze canons , il prit trois bâtimens anglais portant quarante-quatre bouches a feu. Une des prises n'amena qu'après un combat opiniâtre dans lequel Pléville eut encore sa jambe de bois emportée. Le délabrement de sa santé le condamna au repos : il fut employé dans les arsenaux. Sa probité , sa vigilance t son énergie brillèr ent dans ce poste : en 1762 , il fut nommé lieutenant de vaisseau. Lieutenant de port et capitaine de brûlot à Marseille, il s'illustra par un noble dévouement. Dans une nuit de mai 1770, la frégate anglaise l'Alann s'affala sur les récifs. S'entourant de pilotes et de marins , Pléville , la jambe de bois , s'amarre à une corde , s'affale le long des rochers , et parvient à bord de la frégate dont il prend le commandement. Le jour éclaira son entrée dans le port de Marseille. Elle était commandée par John Jervis, mort contre-amiral , et connu dans la marine sous le nom de
lord Saint-Vincent. L'amirauté anglaise reconnaissante envoya à Pléville un magnifique vase d'argent qui portait celte inscription : « G. R, Pléville - te - Peley , nobili normano Grandevillensi ob navim regiam in littore GaLlico periclitantem virtute diligentiâque servatam. 1 770. » Cet acte trouva sa récompense : son fils , jeune officier de marine , ayant été pris en 1780, et conduit en Angleterre, l'amirauté le fit renvoyer en France , après l'avoir autorisé à emmener avec loi trois de ses camarades. Dans la guerre de l'indépendance américaine , Pléville était lieutenant à bord du vaisseau le Languedoc, monté par l'amiral d'Estaing. L'escadre dont il faisait partie s'empara de la Grenade et battit l'amiral Byron. D'Estaing chargea Pléville d'aller vendre à la Nouvelle-Angleterre les nombreuses prises faites par nos vaisseaux. A son retour, l'amiral lui offrit une commission sur cette vente de 15 millions. Pléville remercia en disant : « Qu'il était satisfait du salaire que le roi loi donnait pour le servir. » Dans cette guerre , Pléville reçut l'ordre de Cincinnatus. Rentrant en France en 1780, il y trouva son brevet de capitaine de vaisseau. La Révolution arriva : Pléville fut de ceux qui crurent que la Révolution était la France et la Patrie. D'ailleurs , comme la plupart des officiers qui avaient fait la guerre de l'Indépendance américaine, il en adopta les principes. En 17% , il alla organiser la marine dans les ports d'Italie soumis à nos armes, et il siégea comme plénipotentiaire au Congrès de Lille. Pendant son séjour à Lille, le Directoire le nomma ministre de la marine. Le ministre fut honnête homme comme le marin : &0,000 fr. lui furent alloués pour une inspection , • le modeste Pléville ne prit de cette somme que 12,000 fr., n'en dépensa que 7,000 , et voulut remettre le reste au trésor*. » Le gouvernement s'y refusa : Le Peley consacra la somme à l'érection du télégraphe qu'on voit encore sur l'Hôtel du mi-
i François de Neuf-Château , ministre de l'intérieur.
nistère de la marine. Ses services lui valurent le grade de contre-amiral en 1797, et de vice-amiral en 1798. Il déposa le fardeau du ministère trop lourd pour sa santé et ses vieux ans ; cependant , il fut encore nommé au commandement de la flotte de la Méditerranée ; mais arrivé à Toulon , malade, il demanda sa retraite , et se relira dans sa famille. Là , il reçut la dignité de sénateur et ensuite le litre de grand-officier de la Légion-d' Honneur. Comblé de gloire et d'honneurs, Plévillele-Peley mourut à Paris én 1805 , dans sa 80e année
L'histoire de ces deux hommes nous a servi de transition entre la République et l'Empire. La lutte de l'Angleterre et de la France , au commencement du siècle , imprima dans les ports de la Manche une prodigieuse activité. C'est de là que devait partir celle armée admirable que Napoléon voulait jeter sur l'Angleterre , dont les vastes préparatifs attestaient la terreur a. Une seconde Conquête se préparait ; mais si la Providence fit si évidemment tout pour la première, elle fit évidemment tout contre la seconde : l'Angleterre était nécessaire aux destinées du monde.
Granville fut un des ports où se préparèrent ces chaloupescanonnières qui devaient porter l'année d'invasion , et qui s« comportaient bien à la mer , contre les bricks et les frégates, et même lés vaisseaux3. Des convois de trente à cinquante voiles
i Noos avons rédigé cette Biographie d'après trois principaux doaimées ; les Fastes de la Légion-d' Honneur, par Lavalée , l'article de la Biographie universelle, par M. Heonequin, et la Fie de Plèvill», par M. Vérusmor. — a Une triple ligne, ces triplex, défendait le rivage opposé au nôtre ; vingt mille matelots louvoyaient dans de légères embarcations ; tonte plage abordable était garnie de pièces d'artillerie depuis Douvres jusqu'à l'ile de Wight , puis derrière étaient les fencibles de terre. — 3 Témoin l'affaire du a6 août i8o4i à laquelle prit part Napoléon lui-même , et où des bricks , des corvettes furent maltraités par nos canonnières. Une frégate anglaise fut obligée de reprendre le large , gouvernant a peine. Témoin encore le combat
sortirent de Sainl-Malo , de Granville , et de Cherbourg fers la fin de 1803, pour rallier la flolillc de Boulogne. Le Premier Consul envoya eu cette année le capitaine Dangier inspecter et activer les travaux et les départs dans les |>orts de la Déroute En môme temps dans les eaux de Cran ville se croisaient ces nombreux navires qui portaient les agens de l'Angleterre , les émigrés , et surtout les hommes de Georges Cadoudal3. Dans ce temps de l'expédition de Boulogne, le 15 juillet 1805, un bel engagement eut lieu devant Granvitle, sous Cbausey. Deux fortes corvettes anglaises vinrent jeter l'ancre sous la Mont de Bretagne. Le capitaine Jacob , chargé de l'armement de la flotille de Saint-Malo à Cherbourg , conçut le projet de les attaquer pendant la nuit. Il fit appareiller sept bateaux plats qui se trouvaient dans le port. Vers le milieu de la nuit , ils arrivèrent , à la rame , à portée de canon des corvettes , qui les aperçurent et les reçurent avec leurs bordées. Les bateaux plats canonnèrent a leur tour , et , au bout d'une heure, Tune des corvettes, lePlumber, se rendit. L'autre , le Teaser , se battit plus long-temps , mais à sept heures du matin elle fut obligée d'ameuer. Dans l'après-midi, les corvettes entrèrent dans le port de Granville : le Teaser portait quatorze pièces de dix-huit, et le Plumbcr douze3. Vers cette époque , une frégate anglaise , s'enfooçant dans la baie, lançait une embarcation qui venait déposer à Saint-Jeansoutenu par l'amiral Vcrhuell contre de* frégates et des vaisseaux. Août t&>5.
i Dans uoe de »ea dépêches on lit : « Vuus remplirez la même mission qu'à Cherbourg, Granville et Saint-Malo. • Ce fut au capitaine Daugier que fut confiée l'expédition de» chaloupe» de la Garde. L'élan de la France alors fut admirable. De petites villes faisaient les frais d'une ou deux chaloupes : Cuutances et Valognes en ibiiroiieut unt*. — a « Les continuelles descente* des chouans aux îles de Jersey et de Guernesey. » M. Thicrs, loin. »v. — 3 M. Fulgencc Cirai d, France Maritime.
le-Tbomas un détachement qui pénétrait jusqu'à Poterel'. En 1810, une frégate anglaise tentait sans succès d'enlever une canonnière de Grau ville3. Dans cette période, des Granvillais soutenaient l'honneur du pavillon sur d'autres mers : en 1797, le vaisseau tes Droits de l'Homme, après avoir combattu contre plusieurs vaisseaux anglais avec le plus grand courage , faisait naufrage sur le Finistère. Le général Renier , de G r an ville , qui s'était signalé par son intrépidité dans celte lutte inégale , trouvait la mort an milieu des flots. Les Epron , les Lecoupé, les Ponée, les Quernel, les Hugon, luttaient dans des mers lointaines'. En 1805, le capitaine de Peronnc, de Granville, mourut glorieusement sur son vaisseau, t' Intrépide, à la bataille du Ferrol, livrée entre Villeneuve et Calder. En 1806, le capitaiue Epron, de Granville, mort contreamiral , livrait le glorieux combat de ta Pièmontaise *. Dans ce temps, le capitaine Lecoupé, de Granville , livrait les combats qui l'élevèrent au grade de contre-amiral. En 1811 , la frégate la Néréide soutint , sous le commandement de Ponée , de Granville , le combat de Tamatàve , contre trois frégates anglaises : après plusieurs heures de résistance , elle fut délivrée par l'approche de deux frégates françaises5. Aux noms du contre-amiral Quernel et du vice-amiral Hugon , ce Granvillais qui est aujourd'hui un des plus grands noms de notre flotte, s'arrête l'histoire et commence l'époque contemporaine. Le Granville d'aujourd'hui ne peut plus nous occuper que
i Voir l'article de Dragey. — a M. Fulgence Girard, Annuaire, p. 59. — 3 Ibid» p. S9. — 4 Voir Saiut-Nicolas. Ibid. p. 65. — 5 Ibid. p. 57. M. Boudent semble attribuer à M. Ponée, capitaine de la frégate la Miduse, le projet d'enlever Napoléon de l'ilc d'Ail pour le soustraire aux Anglais. Toni. 11 , p. 5o. 11 est certain que le capitaine Ponée avait reçu des instructions très-secrètes de Decrès qui demandaient autant de noblesse de coeur que d'héroïsme. Voir ces instructions , tome u de l'Histoire des Cent Jours par M. Capcfigue.
pour quelques détails qui se rattachent encore au passé , ou pour quelque peinture topographique : ce seront les vignettes qui termineront notre tableau.
Toutefois l'histoire de Granville , dans celle dernière période, ne serait pas complète , si nous ne signalions des illustrations scientifiques et littéraires : plus il est rare que les ports et places de guerre dounent naissance à des hommes de science et de lettres, plus notre énumération offrira d'intérêt. La ville qui avait donné le jour au poète Lombard et au prédicateur La Neuville , enfanta L'Archevêque , célèbre médecin de Montpellier', Nicolas Louvcl, auteur ascétique2, Rosette de Brucourt , né en 1755 3, Lescène Desmaisons, auteur de plusieurs ouvrages philosophiques , historiques et littéraires , parmi lesquels il faut citer son Histoire philosophique de la Révolution française. Sa pièce de Vile des Amis fut jouée à Feydeau en 1790.
Les femmes de Granville sont fort remarquables. Nous ne parlerons pas de leur beauté espagnole4, de la grâce forte de
i R. Seguin, Histoire du Bocage, p. ioj. De son temps vécut an autre médecin de l'Avranchin ., que nous avons omis en son lieu , Roussel, né à Brecey vers 1765, mort du typhus à Vienne, en Autriche, en i8o5 , auteur de la Topographie rurale, économique et médicale du Bocage, an ix, (partie du Calvados, de la Manche et de l'Orne). Un médecin de Granville a publié un ouvrage du môme genre : Topographie physique et médicale de Granville et ses environs, par M. Le Marchand , in-18, avec planches. — a Ibid. M. Dubois le fait naître à Caen. Itinéraire en Normandie. — 3 II était de Grosville , près de Valognes , selon M. Dubois. — 4 Miss Coslcllo , après avoir dit que leur bonnet se rapproche de la forme orientale et du turban, ajonte : • Elles ressemblent beaucoup plus aax Espagnoles qu'aux Françaises, et on ne peut s'empêcher de penser qu'une colonie venue de Cadix a laissé là son costume et sa beauté. • A summer, etc., ebap. iv. M. Hairby dit des Granviltaises : t Elles ont une forte constitution , et il est probable qu'elles ont du sang espagnol dans les veines. » Avr. and iis vicinily, p. 168,
leur démarche1 , de la beauté de leur voix , développée au grand air des grèves , de leur merveilleuse transformation qui fait de la pêcheuse goudronnée du samedi une princesse le dimanche 2 ; nous ne parlerons pas de leur courage , attesté par le siégede Granville , ni de leur intelligence commerciale * , nous ne parlerons que d'une partie originale de leur parure : sous ce sujet pittoresque , se cache une question d'archéologie. En effet , un très-spirituel antiquaire , Nodier , a dit que la Fée aux Miettes avait rapporté des ses voyages d'outre-mer cette coiffure, « £t que nos antiquaires conviennent qu'ils seraient fort embarrassés de lui assigner une origine plus vraisemblable4. *> L'observation et les faits confirment cetle hypothèse , due à l'induction du talent poétique , ce précurseur de la science et de l'Archéologie. Dans son roman , moitié réel , moitié fantastique , comme son propre génie , il a parfaitement peint cette parure , qui est , il faut bien l'avouer , au moins pour un quart dans la beauté des ■ Granvillaises : « La Fée aux Miettes ne montrait jamais ses cheveux. Ils étaient ramassés sous un bandeau d'une blancheur éblouissante, surmonté d'un fichu , également blanc , plié en carré à plusieurs doubles , et posé horizontalement comme la plinthe ou le tailloir du chapiteau corinthien. Celte coiffure , qui est celle des femmes de Granville, de temps immémorial, et dont on ne fait usage en aucune autre partie de la Frauce ,
i ^heir efasttcstep. Miss Costcllo. — a Rien de plus original et de plus brillant que la vue d'une sortie de messe ou d'une assemblée a Granville. — 3 A Granville, si l'homme est le btas qui exécute, la femme est la tête qui combine : aussi en général la femme y est-elle , intellectuellement parlant , supérieure à l'homme : à Granville il y a des armateuses , des banquiiret. La Granvillaise est éminemment propre an commerce : elle se trouve sur tous les marchés , avec sa coiffe originale et son accent traînant : nous l'avons trouvée sous les balles de Jersey : nus soldats la trou\«ieut en «nttaut à Moscou. — 4 Fie aux Mitilu.
quoiqu'elle soit merveilleuse dans sa simplicité , passe pour avoir été apportée chez nous par la Fée aux Miettes , de ses voyages d'outrc~mcr. « Avec tout le respect dû aux maîtres , et toute la répugnance que nous éprouvons à associer notre rude parole à celle de l'homme qui associe la grâce poétique et la science profonde , nous rechercherons la part de vrai et de faux qu'on retrouve dans cette gracieuse description. Oui , cette coiffe a tout le charme de la grâce et de l'antiquité , et les antiquaires sont indécis sur son origine; oui, elle vient d'outremer, et ce fut certainement une Fée qui l'apporta ; oui , un architecte serait frappé de la vérité de la comparaison , et , en voyant ces femmes élancées , avec une corbeille sur leur coiffure régulière et efflorescente , penserait à la colonne corinthienne , et un poète aux Coephores. Mais il n'est pas complètement vrai que cette coiffure ne se trouve en aucune partie de la France. Le bou Nodier a dit assez de vérités pour que son ombre ne s'indigne pas contre nous. II y a deux coiffes essentiellement distinctes dans le nord-ouest de la France , qu'un regard synthétique retrouve au-dessous de leurs variétés infinies , la coiffe normande et la coiffe bretonne , aussi différentes dans leur aspect et leur signification morale que le génie et le sol des deux provinces. La coiffe de la riche et pimpante Normandie est caractérisée par deux ailes plus ou moins étalées , rattachées à un corps élevé et plus ou moins . évasé : le bavolet cauchois , la coiffe de Caen et du Bessin , la comète du Cotentin , la coiffe fine et raide d'Avranfihes , qui rappelle les ailes des libellules au vol , sont les principales variétés de ce type. La coiffe de la pauvre et modeste Bretagne est une pièce d'étoffe pliée en carré et posée sur une chevelure ceinte d'un bandeau : les coiffes de Cancale , de Saint-Malo, pour ne pas nous éloigner des côtes qui regardent la Normandie, offrent ce type, depuis la simple brette jusqu'à la coiffe relevée et amincie en crête imitant parfaitement la carène plissée du nautile. La coiffe de Granville se rattache évidemment à ce type primitif de l'immobile Bretagne ,
dont elle esc le développement le plus artistique et le plus gracieux : Raphaël a orné la tête de plusieurs de ses femmes de coiffures analogues. Si Granville paraît être une colonie , il doit cette hypothèse surtout à l'originalité de cette coiffure, qui ne ressemble en rien à celle des campagnes avoisinantes. Aussi n'a-t-eHc pu venir que d'ontre-mer. D'ailleurs elle était une nécessité dans ce havre et sur ce roc battus par des vents violens , qui auraient vile désemparé la mâture haute et pavoisôe du bonnet normand.
Mais cet emprunt est devenu une véritable création dans les mains granvillaises, et c'est par une suite de perfectionncmens qu'il est devenu la jolie parure qu'admirent les étrangers. Aussi, après son origine, devons-nous faire son histoire. Autrefois cette coiffe avait deux barbes pendantes sur le sein, comme on peut le voir dans le tableau de la Pêche miraculeuse de l'église de Granville, et dans une description du costume grauvillais faite au milieu du siècle dernier : « Les femmes de Granville portent une coeffe de toile très-fine et très-claire , qu'elles retroussent d'un seul pli, dont les barbes sont de moyenne longueur et autour du col un triangle de toile dont deux des angles viennent se croiser par devant. Leurs habits sont de deux pièces : de la ceinture en haut , c'est un corps qu'elles appellent brassière , la taille en queue de morue par devant et par derrière : de la ceinture en bas c'est une jupe ample et très-longue faisant beaucoup de plis très-serrés et profonds *. » Ces deux barbes sont tombées : elles nuisaient à l'élégance de la coiffure et cachaient les beaux bandeaux de cheveux noirs et les riches boucles d'oreilles. Le dernier perfectionnement , qui constitue la coiffe à la Daupliine, consiste dans un froncis de dentelle bouillonnant coquettement sur le côté. L'hiver et dans le mauvais temps , la ^GranvilJaise porte encore un vêtement original , c'est le
i Expilly , Dictionnaire des Gaules. Voir nos vieux gt-ographes.
mantelet des pécheurs, dont le goût a fait un objet élégant; c'est le capot , espèce de mante dont le capuchon encadre la figure , et dont le corps dessine la taille. Cette parure est un peu austère , mais originale et jolie. « C'était autrefois un mautelet de camelot sans plis, avec deux petites manches de six pouces : les femmes un peu distinguées mettaient un galon d'or sur le collet de ce petit manteau »
On trouverait bien d'antres rapports de ressemblance entre Granville et la côte de Bretagne et les fies situées en face. Ce promontoire de Lihou ne ressemble-t-il pas à la pointe du Grouin-de-Cancalc ; et les deux caps ne forment -ils pas les deux moles d'entrée de la baie du Mont St-Michel? Cancale n'esl-il pas disposé comme Granville , le port au pied de la moittagne, la ville sur son sommet et ses flancs? et les noms originaux ne se trouvent-ils pas les mêmes , attestant que la même race a peuplé tous ces rivages? Vous avez la Houle à Grauville et la Houle a Cancale. Presque en face du cap Lihou , à Guernesey , vous trouvez un Lihou , et le souvenir du Prieuré de Lihou. Le Lud de DonviUe est rappelé par le Paluel de la côte opposée a. Il est une ressemblance qui frappera encore quelques rêveurs. Le cimetière de Granville est au bord de la falaise : là on ne voit que la mer et le ciel , deux immensités, et un lieu <jui fait rêver à une troisième, et l'on n'entend que bruissement des flots. En face, dans le même site solitaire et poétique, est une terre funèbre sur laquelle blanchit une tombe vide 3. Enfin , si sur l'autre côté de la baie la mer a englouti des villages4, elle a englouti sur celle-
i Expilly , Dictionnaire des Gaules, — a Voir Donvffle. — 3 La tombe de CUteaubriand sur l'îlot du Grand-Bey. Le cimetière de Granville renferme plusieurs tombes intéressantes, et par leurs épitapb.es, et par les noms des morts. Nous nous rappelons ce demi-cercle avec un soleil couchant et le mot gradalim, et ces mots : cher enfant, ma première et ma prochaine espérance. — t\ Si- Louis et St-Etienne de Paluel.
ci les bois de Sdscy, et elle ronge encore tellement la côte de € rail ville, que les vieillards cherchent vainement des lieux qu'ils y ont vas dans leur enfance: « Cherchez la place de cette cabane que nous avons vue dans notre enfance sur le lieu où Ton veut faire le musoir sud du bassin , de celte corderie située sous l'hôpital , de ces champs labourés connus sous le nom de Malacquis, vous les trouverez sous les eaux. * »
Taxut iricetime. — Taaout décime.
lxxiiij s. cxj Ib. Granvifla pro Pfùlippo.
Ixxiij *. iiij d» ex. Ib. Jlem pro alla parte»
(Livre Blanc.)
0®aint-Nicolas figurerait un carré régulier si la comm une d'Yquelon ne faisait uu enhachement dans son angle nord-est : avec cette commune le carré est complet Indécise du côté de Test , sa configuration est nettement déterminée par des lignes naturelles des autres côtés t au nord
i VL. Follain , Mim. tur la géologie de PJvranchin. Ce roc et la «ote de Granville sont de* stations botanique» très-originales. Voici les plantes les plus rares : Brodium bolri», Erodium malachotdes , Trifoiium littorale, Polyearpon leiraphytlon , Sedum anglicum , Daueut hiêpidut, liosa pimpineilifolia , Pieris Pyrenœa , Ixia bu Icodium , Trlticum ioliaceum, Efymus armariut*
par le Dose , à l'ouest par la racr, au sud par ta Saigue. C'est une commune complète sous le rapport physique et pittoresque : uue belle mer , des rochers maritimes et terrestres , une belle plaine et des bois. La côte est d'une beauté grande et sévère ; ce sont des falaises de schiste veinées de quartz , presque dénuées de végétation 1 , des récifs aigus et noirs, une mer, turbulente. Le Rose est remarquable par son val encaissé et ses coteaux secs et décharnés. La principale saillie du littoral est la Roche-Gautier , couronnée d'un fort qui croise ses feux avec la batterie Saint-Pair sur le Roc , et où les Vendéens postèrent leur artillerie. Sa partie méridionale porte le nom saxon de Hagueville. Sur ce rocher, Cassini marque une chapelle Saint-Go ou Saint-Gaud : il n'y a pas de chapelle aujourd'hui ; mais il y a la rue Saint-Gaud2. Quelques ports ou criques arrondies contrastent sur cette côte avec l'âprcté des falaises par leurs eaux calmes , leur sable fin , et leurs contours purs et gracieux : telle est l'Anse de la Crète et celle de Port- Foulon , tel était le port de la Houle avant les envahissemens de la mer. Celte Houle , ou le vieux Granville , est le principal centre de la population. Maintenant cette côte est sans arbres : Cassini indique des bois assez épais depuis Quéron jusqu'à Roche-Gautier3. Les autres lieux remarquables de l'intérieur sont le Manoir , habitation moderne cachée sous de grands arbres, le Logis de Grain ville, le Mesnil, vieille maison au flanc du coteau du Rose , le Rocher , avec son vieux manoir qui élève la tête carrée de sa tourelle-escalier , site pittoresque d'où l'on voit la vallée du. Rose , le clocher d'Yquclon , la mer et ses voiles, le port et ses mâts. Celte commune et son voisinage nous semblent porter plus
i Quelques touffes de Chrithwe maritimo et de Carotté hispide en sont le* végétaux ordinaires. M. de Brcbisson signale sur ces falaises le type des nombreuses variétés du chou, Brass'ua oleraeca.— * Peutêtre le nom du rocher vient-il de celui du saint, — 3 Voir Saint-Pair.
qu'aucun autre lieu de l'Avranchin l'empreinte du séjour des Saxons ou des Normands dans ses appellations topographiques , dont la plupart sont dérivées des langues Scandinaves. Telles sont la Petite et la Grande Houle, ou la vallée, Prestot, ou l'habitation de Presse, Blackmar, ou la mare noire, Grain* ville 1 et Grentel , qui nous livrent assez clairement le nom propre que nous avons assigné pour radical à Granvîlle. Les commîmes d'Anctoville , Anschetilivilla , habitation d'Anquctil , Donville , villa d'Odon , Breville , villa de Brée , Quéron , Yquelon , se rattachent à des vocables septentrionaux. Le Theil rappelle une division saxonne du sol , interprété par Cenalis en portiuncula terra. Lihou est complètement saxon ; Catteville, Glaligny se rattachent à l'étymologie générale. C'est d'ailleurs sur Je littoral2 que nous retrouvons surtout les vestiges des peuples du nord , des marchands saxons , et des pirates normands : et s'il était permis de concentrer quelque part dans l'Avranchin la population saxonne et de lui donner son Otlinga saxonia, nous la mettrions dans le havre de Granvillc. D'autres noms de Saint-Nicolas ont une origine latine ou française : Maloué , les Pcsrelles , etc. Cassini indique un nom d'une physionomie celtique , Phiibec. Les Pesrelles , les Rues , la Rue Malet , parfaitement droite , nous semblent jalonner dans Saint-Nicolas la voie romaine d'Alaunium à Condate*. Au Port-Foulon on a trouvé un grand vase en bronze , quelques médailles et surtout une fort rare en bronze de Tetricus fils*.
i 11 y a une dizaine de Grainville en Normandie. Ce qui prouve que le radical est un nom propre, c'est qu'il y a aussi des Granicourt, des Grainrourt, des Gianltan, des G m n hou , des Grane. — a Voir nos communes du littoral. — 5 M. Walkenaer a fi«é à Granvîlle la position de Grannonum : avec plus de vraisemblance, M, de Gerville l'a fixée à Porlbail. Voir la Géographie ancienne et comparée des Gaules, de M. Walkenaer, et les Villes cl t'oies Romaines, de M. de Gerville. — 4 M. de Gerville, des Filles et Voies Romùlncs , p. i5.
Suivant quelques archéologues et poêles, il y aurait sur cette côte un témoin de temps plus antiques encore. Ils admirent dans l'Anse- de-la-Crète , entre Saint-Pair et Saint- Nicolas , un reste authentique et vénérable de cette forêt qui aurait abrité le Druidisme et aurait été balayée par le déluge de 709. M. Ephrem Houël, dans sa poétique Notice sur te Mont Saint-Michel, nous décrit cet antique enfant de la terre: p Tronc sec et décharné , presque entièrement couvert de coraux , de polypiers et d'algues marines. » M. Hairby s'est abandonné sur ce sujet à des développemens lyriques qui perdraient à passer dans notre langue : « It is the last oak of the forest , the silent and solitary witucss of a great catastrophe , that men have forgotten , and only conjecture now , from local and external évidences. "When this old» lime bleached trunk shall no longer be able to resist the wastiug influence of the sea wich bas embraced it for more than a thousand years , one of those évidence will have passed away. On this remuant of a trec the sea fowl flaps ils wings , and like the raven wich , in the déserts of Saba and Assyria, may be seen Testing on the fragment of a column , the Océan bird upon bis solitary pcrch seems placed there to indicate that this sandy waste , now profitless and withoul a name , once teemed with vegetable life and bore immortel soûls upon ils lovely and fertile surface
Where is ihe faîne Wich Ihe vaiu glorious mighty of the earth Scck to eteroize 1 1 >
Mais cet arbre est bien dépoétisé par une note qui est aux archives de la marine de Granville , signée Cassini : « La longitude de Granville est à 16° de l'Ile-de-Fer, et à UO de
i A Shori UUt. account of Mont Saint-Wch*l , p. »4» V. SaintPair.
celle de Paris ; la base mesurée sur le terrain depuis la seconde dune en deçà du Bec-de-Champeaux jusqu'au signal qui est dans ï ' Anse-de-la-Crète, est de 5,751 toises 5 pieds 7 pouces » Le cataclysme de 709 et saint Aubert sont deux souvenirs inséparables. S'il nous est permis de localiser quelque part un miracle du saint évêque , c'est sans doute sur la cote que nous décrivons, a II serait ennuyeux de raconter tous les miracles de saint Aubert. Je dirai seulement qu'un jour retournant de ses visites il deslivra la coste de Grand ville d'un espouvantablc dragon qui faisoit de grands desgals dans le païs voisin. Le saint mist son estolle sur ce monstre , et lui commanda de demeurer là immobile , puis il pria Dieu que le flux de la mer montant jusqu'en ce lieu l'estrena de son reflux, ce qui fut faict et jamais il ne fut veu par après •
Qu'il y ait eu sur ce littoral une voie et des stations romaines , c'est ce que rendent indubitable les noms topographiques , les tuiles de Donville , et les vestiges antiques de Port-Foulon. C'est vers ce dernier point , dans un vallon , à la Houle, que s'établit une bourgade saxonne à laquelle se mêlèrent les Normands. L'invasion anglaise, au xve siècle , ramena sur ces bords ces deux élémens confondus en un corps de nation. La nombreuse population de ce quartier est encore aujourd'hui ce qu'étaient ses ancêtres , des pécheurs et des marins. Si l'aristocratie granvillaise habite les hauteurs, dans cette boule est entassée la population typique et originale. Une chapelle dut s'élever à une époque très-reculée au centre
i Ap. M. Boudent , totn. Vers le point ou la falaise s'abaisse et que la côte s'étale en miellé plate, se trouve une roche ronde, en quartz, au moins aussi merveilleuse : ou dit que cette roche s'avance peu à peu vers le rivage , et que quand elle y touchera , ce sera la fin du monde : c'est peut-être la figure des envahissemens de la mer, et des malheurs de son débordement. — a D. Hnynes, Butoirs dû 1m. eifibre Abbaye, au commencement.
de cette bourgade : on en voit des restes dans la chapelle de sainte Geneviève , qui est accolée au presbytère actuel et a la grange décimale. Tel fut l'édifice religieux de la période romane pour Saint-Nicolas » chapelle vicariale annexée à la première des deux cures que les rôles normands et les registres de Cou lances assignent à Granville dans le xn'et le xnr siècle \ Elle n'a cependant conservé rien de bien caractérisé , à part une fcncslrelle ogivale , qui semble appartenir à la transition. À cette chapelle succéda une église , bâtie plus dans l'intérieur, intermédiaire entre la campagne et le rivage. On voit encore éette simple église , sans transepts et sans tour , dans le parc do château de Grainville. Elle n'a rien qui puisse arrêter le regard de l'archéologue , à part peut-être une fenestreJle tri* lobée d'une époque indécise : ses statues ont été transportées à l'église récente de Saint-Nicolas. Celle-ci a été bâtie au bord d'une plaine , plus rapprochée de la Houle que l'ancienne, et plus conforme aux besoins d'une population rapidement croissante. Il n'y a rien à dire de cet édifice d'hier , qui n'a pas de passé , et n'aura guère d'avenir, de cette construction * bâtarde , association du type païen et du type orientai , être hybride , dont la lanterne mesquine posée sur une tour raide et nue, dont la blanche et froide nudité, brillantée de dorures, ne manquent pourtant pas d'admirateurs : il faut bien qu'il y *H des admirateurs pour ces maisons , puisqu'il y a des maçons pour les bâtir. Ce malheureux type a envahi la Normandie et une partie de cette Bretagne , pourtant si fidèle à la tradition9.
i M. Le Cann , ffittoirc des Evêqun de Coutancet, p. 4/3» — a Voir pastim. Nous retrouvons beaucoup de ce» églises. Cependant il n'en est guère qui aient conservé aussi peu que Saint-Nicolas quelques vestiges du passé, excepté peut-être Bacilly. Le cimetière de Saint-Nicolas renferme une tombe illustre, sent Vestige d'histoire où de poésie qu'on trouve associé a cette église, celle du contre-amiral Epron de La Horie, mort en i83o, illustré par ses combats dan» les mers de l'Inde.
Xa chapelle de Saint-Nicolas était une chapelle vicariale de la première cure de Granvillc t et c'est parce que Saint- Nicolas était une partie intégrante de cette cure que nous avons cité l'article du Livre Blanc dans notre épigraphe. A quelle époque l'église paroissiale fut-elle bâtie ? Pour décider cette question , à défout de documens écrits , il n'y a que le monument lui-même , et nous avons vu qu'il n'a pas de caractère nettement accusé : on peut toutefois fixer le xiv* ou le xv* siècle. Dans le milieu du siècle dernier, cette église ^tak une succursale , et dépendait d'une des deux cures de 4»ranville et de son patron particulier. « L'église succursale , «lit Expilly, est à une demi-lieue de la ville pour la commodité ■des habitans de la campagne. Elle est sous l'invocation de saint Nicolas. Ges deux églises sont desservies par deux curés, l'une pour la première portion , a la nomination de M. d'Argouges , et l'autre pour la seconde portion , à la nomination de M. Le Mercier de Grandville , comme seigneur et patron <lu lieu. Ces bénéfices valent environ 1,500 liv. chacun. Les curés desservent les deux églises , chacun leur semaine , à l'alternative. Leurs presbytères sont au village de la Houle , a environ un quart de lieue de la ville , afin qu'ils soient à portée de la ville et de la campagne.... Les curés ont aussi
chacun un vicaire à Saint-Nicolas et qui y résident « *
Mais ce n'est que dans le siècle dernier que la succursale a été érigée en église paroissiale. Le Pouitlé du diocèse, imprimé en 1648, ne mentionne pas de paroisse Saint-Nicolas3; mais elle figure comme paroisse dans un dénombrement de 1 élection de Coutances de 1765 3.
i Dictionnaire des Gaules. II résulte de ces détails très-authentiques qu'alors Saint-Nicolas avait une église : c'était une simple succursale; car l'auteur dit ailleurs que la paroisse de Granville renferme Saint- Nicolas. — a 11 convient toutefois de remarquer que dans le seul doyenné de Saint-Pair , le Pouillé a omis la menlion de Donville et d'une autre paroisse. — 3 Expilly, Dictionnaire des Gaules.
De l'autre côté de la plaine , en face de l'église [paroissiale, est un lien qui porte le nom de Couvent. La fut un couvent <le Cordelière , que les persécutions des Anglais chassèrent de leur monastère dont on voit encore les ruines à Chausey, dans un site admirable pour la contemplation et la poésie. Nous dirons leur histoire au chapitre consacré à cet archipel En arrivant à GranvHle , les Cordelière reçurent l'hospitalité dans une maison où les logea pendant trois ans un bourgeois nommé Le Pigeon. En 1546 , les dames d'Estouteville , Jac- <raeline et Adrienne, leur donnèrent un terrain sur la route de Villedieu1. En 1547, le couvent fut consacré par le suff ragant Pierre Pinchon. L'habitation , assez bien conservée , a cette apparence de comfort et de riante propreté qu'on remarque dans les couvens modernes, et qui rappelle par contraste la physionomie austère et ascétique des cloîtres du Moyen-Age. Le couvent formait un carré , qui a perdu un de ses côtés, celui que formait l'église , aujourd'hui complètement disparue , à part un antéportique où l'on voit encore un bénitier. Elle a été détruite quelque temps après la Révolution. Dans la période révolutionnaire , on y célébrait les Décades. On y voyait les armes des d'Estouteville et celles des d'Argouges , seigneurs de Granville, avec leur Fée dans le cimier. Au centre du carré étaient un parterre et des gazons : un cloître régnait sur les quatre faces. Avec leur couvent , les Cordelière possédaient de la terre : une note de D. Le Roy nous apprend qu'en 1578, les Cordelière de Chausey possédaient dix-sept vergées de terre dans la paroisse de Gran ville1. Expilly donne des détails intéressans sur ces religieux : « A l'extrémité de la campagne de Saint-Nicolas est un petit couvent de Cordelière -Réformés , assez beau. Leur maison , le jardin et les bois forment une solitude agréable. Ces religieux
i Mss. de Toustaiu de Billy. Iles do Cotentio. — a Livre de* CmrUuset Recherche*, ttc. Peut-être eit-ce ta mesure du sol du couvent.
étaient autrefois dans les lies de Chausey, d'où Us furent chassés par les Anglais : ayant été reçus par les babitans de Granville t avec tout l'accueil qu'ils pouvaient souhaiter , ils en ont conservé beaucoup de reconnaissance , et font tous les ans une procession solennelle à l'église de Granville. Ils y chantent la graud'messe paroissiale et y font un sermon sur la prière. Le clergé de Granville va les recevoir hors de la porte de la ville où Ton a soin de faire un reposoir , et les reconduit jusqu'au même reposoir »
Avant la Révolution , Granville ne comprenait que la ville, ou l'espace ceint de remparts. Le Roc , le port , une partie de la rue des Juifs s , les rues Couraye et Herel appartenaient à Saint-Nicolas. Ces terrains ne furent réuuis à Granville qu'en 1790, par un décret de la Constituante'. Saint-Nicolas présentait alors et présente encore le double caractère de cornmuné rurale et urbaine. Si on réunissait en commune l'agglomération d'habitations qui s'appelle Granville, on formerait la ville la plus populeuse de l'arrondissement , un groupe de douze mille habitaus.
Le fief de Hagueville était une propriété du Mont Saint- Michel. 11 est cité dans un manuscrit du xtv siècle : la maison de Hugues de Hacqueville lui devait onze sous manceaux : « 1 1 sol. cenoin. super masuram filii Hngo/ns de Hacqueville *. » L'abbé André de Laurc acquit ce ûef en 1&96 d'après cette notule de D. Le Roy : « Acquisition du fief et seigneurie de Hagueville en la paroisse de Granville 5. » D'ailleurs
i Dictionnaire des Gaules. — s Granville, place de commerce, arait dans cette rue sa Juiveric, où était relégué l'immonde et riche Israélite. Le nom de la rue Couraye est probablement un nom d'homme. L'élection de Coulances renfermait deux sergent cries de ce nom , la sergenteric de Couraye d'il ville , et celle de Coiiraye-de Miincville , commune à quelques lieues de Granville. — 3 M. Follain , Ment, de ta Soc. tCArclî. d'Âxr. — 4 Mss. u» 14. — S Livre des Curieuses Recherches.
dès* 1172 le seigneur du fief de Granville était vavasseur de
l'abbaye : « Hug. de Grandxill vav. de feudo de GrandviU » Aux Assises d'Avranches de 1216 Robert de Granville, a celles de 1223 et 25 Hugues de Granvttle assistèrent comme jurés de l'abbaye ; en 1264 Raoul de Granville était un de ses chevaliers a. Une charte du xiv" siècle mentionne le port de la Houle :
* Hervé de la Fresnaye guarde au scel des obligations de la vicomté d'Avranches... noble homme Henri de Folignie escuyer... avoir pris un poisson appelé esturion en port et terre de la Houle âs metes de leur baronnie de S. Paer... disant que il avoit pris pour et au nom de madame de la Mouche et que a elle appartenoit pour raeson de son lieu de haubert quelle tient des diz religieux par foi et hommage 3s metes de leur dicte baronnie... 1374 *. »
Dans une de ces habitations qui s'abritent sous les bouquets d'arbres épars dans la plaine de Saint-Nicolas, du côté de la mer, au Manoir, vécut un de ces hommes, que l'on s'étonne de trouver si rarement dans ce pays instruit et pittoresque de l'Avranchin, un naturaliste, M. de Beaucoudray, qui, sans avoir beaucoup écrit , a laissé des souvenirs scientifiques consignés par M. de Cauraont dans V Annuaire Normand \ Il s'était surtout adonné à la botanique , cette étude si saine à l'âme et au corps , et à la Flore si variée de ce littoral , qu'il avait explorée sur le sol et sous les eaux. Il avait signalé dans cette station des végé-
i Cart. du Mont, — - a Ibid. Un seigneur de la Mouche était aussi le feudataire des religieux pour Granville : « Sccundus mites fuit pro D. Joli, de Musca pro Mesnillcio Droen (Meanil-Drey) et pro hoc quod tend de nobis in parrochia do Granville. » Gartulaire. — 5 Chartrier de 5atut-Lo. Ap. M. Desruches. — 4 Annuaire de P Association Normande, tom. Tin. M. de Bcaucuudiar a donné des Mémoires à la Société Linnéenne,ct un Mémoire sur la Larve du Hanneton à ['Annuaire Normand , loin. »i.
5<rx
taux rares, Ylxia butbocodium , YErica vagans * , VErodium ou Géranium malacoides : le Musée d'Avranches possède une collection de polypiers coralligènes flexibles recueillis par lui sur ces rivages. (Test là qu'il associa souvent ses recherches à celles du savant qui a créé toute la science dans notre département , l'histoire proprement dite et l'histoire naturelle , M. de Gerville*.
Fanum Setsiacum.
( Fortunat.) Coudia», Fanum Martis, adFmet.
(Itinéraire d'Antonio.) t Ego Rieardui irado Abbatiam S. Patent sitam in pago Conslantino... qum terminotur at> oriente via publiai tendenta CoMtanciat, a septemtrione rivutonomine Vtnlcia, a meridie fluvioto nominê Tarn et ab occasu mari Oceano. »
(Charte de 101a.)
e plan général de Saint-Pair est un carré : au nord la Saigue ou Venlée , à l'ouest la mer avec la ligne du Thar parallèle au rivage , au sud la Mare de Bouillon et le
i Plus probablement pourtant à Cbausey, le seul point de l'arrondissement où cette plante se troure d'une manière authentique. On trouTo encore aur cette côte Je Polycarpe Mraphylle, la Herniaire êommunê, la Carotlë hupid* , «le. — a Sei travaux d'antiquaire,
Thar , a l'est une ligne irrégulière tracée par le ruisseau de Glatigny et un petit affluent de la Saigue , tel est l'encadrement de cette commune , qui est une des plus grandes de l'arrondissement ,^et une des plus riches en souvenirs historiques. Sous le rapport du relief, c'est une plaine légèrement inclinée vers la mer , avec quelques ondulations à sa limite orientale , sans autre inégalité sensible que le mamelon de Quéron. Sur cette surface unie , la grève s'unit à la terre sans transition , et les rivières se perdent dans la mer sans bassin et sans lit. Cette vaste nudité de la campagne de Saint-Pair Rajoutant à celle de l'Océan, produit une vague impression de tristesse et de solitude qui réveille les souvenirs religieux et cénobiliques de ce rivage. Cette commune renferme un grand îymbre de localités remarquables , que nous avons déjà citées ou que nous aurons occasion de citer : le Hamel- Hérault1, Leseaux2, Catteville3, Glatigny4, Gastigny, Angomesnil; trois lieux dénommés par des essences d'arbres , le Sap , le Poirier , le Chcsnay; plusieurs qui attestent des quartiers incultes et stériles, la Landc-de-Passy, les deux Landes-de-Pucy, la Bruyère5, el d'autres lieux que nous énumérerons en traçant le tronçon de voie romaine qui traversait Saint-Pair. Saint-Pair est la localité sainte du pays , le théâtre des Ié-
d'histoi ien , de numismate, ont une célébrité qui dispense d'en faire le détail ; ce qu'on connaît moins , ce sont ses travaux botaniques: il a donné le Catalogue des Plantes de la Manche (Mim. de la Société Linnéennc), çt ses Recherches sur les Fossiles , dont il a une riche et
originale collection : une des espèces a reçu d'une haute autorité scientifique le nom de GervUtii.
i Voir Bouillon. — a IbidU — 3 Les analogues de ce nom dans la Manche sont Galtcvillc (Gattevitta), ou le rat de Cat, ainsi orthographié par Ordeùc Vital dans le récit du naufrage de la Blanche-Nef. la commune de Cats (Kai), celle de Catteville (Cattcvilla). — i 11 y a une commune de Glatigny, Gtaiigneum , habitation de Glatin. Voir Folligny.— 5 Ils lappellcul le culiU et incultit de la charte de Ilichard.
gendes et des histoires pieuses , le berceau du Christianisme , le bourg gaulois , la ville romaine , la baronnie du Moyen- Age. A tous ces titres nulle commune du cercle de nos études n'offre plus d'importance. Avant d'aborder son histoice et sa description , nous avons besoin de rattacher à Saint- Pair trois questions préliminaires ou monographies, d'intérêt local et général à la fois : 1° les limites et les divisions du pagits de l'Avranchin ; 2° l'existence et l'étendue de la forêt de Sciscy ; 3° la direction de la voie d1 'Ataunium à Condate.
La position de Saint-Pair à la limite de deux pagus , de deux comtés et de deux diocèses , la connexion de cette localité avec son évêché et le Mont Saint-Michel , la confusion qui a été faite quelquefois du Cotentin et de l'Avranchin , nous permettront peut-être de mettre ici une notice sur les divisions de ce dernier territoire et sur les principales mentions qui en sont faites dans les documens historiques.
Il est de la plus haute probabilité que dans l'époque celtique , Ingena était Avranches : du moins cette localité était la capitale du territoire des Abrincates , ASpcptaTouoi * , dont les limites ne peuvent être bien exactement dessinées. Pline les cite ainsi : Venetos, Abrincatuos, Osisiîiios*. Ce qu'on sait, c'est qu'il appartenait à la Celtique , avec celui des Unelles , des Bajocasses, des habitans du diocèse de Séez, qui l'entouraient. Il fit partie de PArmorique ou de la confédération armoricaine. Les Commentaires de César ne mentionnent pas les Abrincates, mais seulement les Ambibariet les Ambiliatcs, dont les Diards et Hatnbie rappellent peut-être le nom et signalent l'emplacement. Il est presque certain que , dans la période romaine, alors qu'une nouvelle division avait remplacé une partie de la Celtique par la Secoudc Lyonnaise , au nom d'Ingcna avait succédé celui de Legcdia*, cité intermédiaire
i A6ptyxaTouoi wv ttoXi; L^evoc. Ptolcmée.— aPHnr, Histoire naturtllc, l. ir.V.Avranchci.— 3 A moins que ce ne soit le môme nom altéré.
entre Cosediœ ou Coûtantes, et Condate ou Rennes1. Au n* siècle , Avranches reprend son nom de peuple : Legedia Abrincatum ou Legedia Aprincatum devient Civilas Abrincatitrn 2. Elle est désignée sous ce titre dans la Notice des Dignités: « Prœfectus militum Dalmatarum, Abrincatis. • Bien que plus tard civitas ait été le synonyme é'urbs ou d'oppidum, nous croyons qu'alors ces mots voulaient dire le territoire , l'état , la cité des Abrincates. Dans le V siècle f le Christianisme s'établit dans ce territoire. En 511 , un évêque d'Avranclies souscrivit au concile d'Orléans : « Nepus ecclesiœ Abrincatinœ episcopus subscripsi * et« Pcrpetuus Abrincaiemis ceci n souscrivit en 533 3. Alors la division territoriale de son évêché se modela sur la division politique , de sorte que le territoire de la cité des Abrincates devint celui du diocèse d'Avranches ou du pagus de l'Àvrancbin. Cependant le nom de pagus ne se montre que plus tard : ce n'est que par l'analogie que nous assimilons le pagus et le diocèse d'Avranches. Or le diocèse était borné au nord par le Thar, à l'ouest parle Couësnon , au sud par une ligne idéale qui a dû varier , à l'orient par une ligne au-delà de Cer, de Saint- Cyr et d'Heussé.
L'Avranchin est cité dans les Capitulaires : il figure sous le nom d' Aprincatinus et Abrincatinus dans la liste de tournées des Missi Dominici de 802 et 853 \ Une charte de Charlesle-Chauve , que nous avons citée ailleurs 5 , mentionne au H* siècle Patricliacus dans le pagus Abrincadmus. Nous avons placé à Patrice-le-Déscrt ou à la Lande-Patry, cette localité que cependant d'imposantes autorités avaient placée à Précey0. Aux
i Cosedia xtx. Legedia xlviii. Condate, Table Théodosîenoc — a Notice de* Gaule*. — 3 Sacrotancla. Coneit. tom. iv. 1409 et 17$. — 4 In Àpr'meatino Eirardus Tlteoderieus abbat et Madolgaudue. — 5 Voir Précey. — 6 M. Le Prévost, Mm. des Ant. de Normandie, tom. u, et M. De»rocbe«, Histoire du Mont Saint-Michel.
raisons que nous avons tirées de la charte même, nous ajouterons que la limite sud de l'Avranchin a du varier , ou qu'il y a une erreur de topographie assez commune dans les doo*u ii^tîn § î^îs ^ ^ ^ ciî 1 1 (j u v3S * ÏjC tïi â n u sC'n. t de 1 d tio Canoman Isidori Mercatoris * , exécuté au x* siècle , raen^ lionne dans la Seconde Lyonnaise abritas Abrincatum. Dans le ix" siècle, l'Avranchin et le Cotentin furent envahis par les Bretons : quelques documens de cette époque confondent les deux pagus dans un seul territoire *. Us portèrent même le nom de Terre-des-Bretons , parce que Charlcs-le-Chauve les avait autrefois donnés à Salomon et Pasquiten. En 933, Guillaume-Longue-Épée reçut les comtés d'Avranches et de Coulances du roi Rodolphe s — « Comitatian Constantinum et pagwn Abrincadinum. »
Une charte assez suspecte , car elle n'est pas dans le Cartulaire , et aucune allusion n'est faite à son contenu dans les Mss. , donne au Mont Saint-Michel des biens du diocèse du Mans , qui peuvent servir à établir la limite méridionale de l'Avranchin à la fin du Xe siècle : Yves de Bellême donne au Mont: « Villas Arunton j Cantapia, Valendrin , Lasservus , Mongulfon, Cardun, Larcellosa, Germes, sitas in territo-
l La remarque est de M. Le Prévost lui-même , qui a fait un trèssavant travail sur les divisions territoriales de la Normandie, Ibid. — a N« 109- Ce nom de Lyonnaise seconde n'était pas encore perdu au x* siècle : • Provincia Lugd. iecunda quœ dicilur \ormannia...» ,liu>n dam une des premières chartes du Cart . du Mont S.-Michel. — 3 Aussi M. Le Prévost at-ilmis, avec doute toutefois, dans TAvranchin , à Chavoy, le Canabiacus» expressément attribué au Cotentin : • Prefata res tunt sitôt in pago Constantino in territorio cujut est vocabulum Canabiacus, » Il nous semblerait plus naturel de le mettre a Canisy ou peut-être à Canville, mots qui semblent avoir le même radical que Canabiacus» Ce dernier semblerait alors avoir substitué à la terminaison ecl tiqua l'aflîxe normande, villa. — 4 D- Bouquet, tom. vjii. 189 et no t.
rio Cenomannico in conpnio Abrincatensù regionis (995) *.
Sous les ducs normands , le territoire de l'Avranchin avait le titre de comté avec la même circonscription que le pagus. Ainsi on lit dans la grande charte de Richard du x* siècle : « Concedo denique in comitatu Abricacensi villam quœ rficitur S, Johannis sitam supra mare in eodem comitatu dono in bitrgo qui appetlatur Beverona quidquid in eo mei juris ■erat'K »
Le pagus de l'Avranchin est souveut cité dans les chartes du Mont Saint-Michel : « Monasterimn S. Michaelù quod est situm in monte Tumba in conpnio Abrincensi.,.,, Abrincatensem pagwn dirimit a Britannia..., Locus qui dicitur Mons S, Michaelis qui est proximus nostrœ regionis intra Abrincatensem pagum 1030...* Ho6. dux dédit îiwtort fratri suo Henrico comiti omnem pagum Constantiensem simul et A brincatensem. ... 4
La bulle d'Adrien iv, de 1158 , en faveur de l'abbaye de Saint-Sever, mentionne les propriétés suivantes comme situées dans l'Avranchin : « In Abrincensi pago decimam molendiîiorum de Sancto Jacobo. . . in Burceio de Lucerna ecciesiam. . . in monte Aquitœ lx acras terra. ... in campo BotrP vineam comitis. Apud Bullum terrain unius carrucœ et unam piscariam in mari super fluvium Thar. »
Le pagus et le diocèse d'Avranches se partageaient, sous les premiers ducs normands , en deux grandes divisions , le comté de Mortain et le comté d'Avranches , Comitatus Abrincacensis*, créés vers le milieu du x' siècle. Le premier deviut
i Citée dans VE$$ai Statistique sur Mamers, par H. Cauvin, p* 166. — a Dans cette charte , Richard est appelé Rie, Norm, Marchisus, Cart. du Mont Saint-Michel. — 3 Cart. du Mont, Premières chartes. -— 4 Liber Niger Const. eec. ap. G. Chriit, xi. Instrum. e. aai. Fin du xi* siècle. — 5 Ce champ était à Vains. — 6 Cependant la famille Go* n'eut que le titre de vicomte d'Avranches. Les ducs normand»
Irès-puissant, et s'enrichit du Cotentin pendant quelque temps: aussi a-t-on quelquefois confoudu ces deux territoires. La division intérieure de ce pagus , avant les Normands , était probablement en centenies , comme dans les pagus voisins. Ainsi Digmamcuss Damigny, d'après un document de 732, était : « In pago Osùmensi in centena Alancionensi, et illam rem qua vocatur Manda (Vandes) in centena Sagime'. On lit dans le Polyptique d'Irminon2 le détail des localités situées dans la Centena Corbonensi3. On sait d'ailleurs que celle division était adoptée alors en Angleterre , et qu'elle est commune dans le Domesday, sous le nom de Hundred : les deux branches saxonnes marquaient ainsi leur établissement par les mêmes divisions territoriales. Il est probable que la centenie saxonne devint la baronnie , Yhonos normand. Le territoire de l'arrondissement d'Avrancbes renfermait plusieurs baronnies , Yhonos d'Ardevon , Yhonos de Genêts , Yhonos
étaient les véritables comtes. L'Avrancbin était le comté d'un fils du duc normand, Roberlus corne», nommé daus une charte du Mont, comme ayant enlevé au monastère tout ce que Guillaume avait donné in pago Abrincadmo. M. S tapie ton , tom. i , p. 5j. Les vicomtes d'Avranches furent élevés à la dignité de comtes , comme le prouve cette charte de Henri 11 , en faveur de Ranulphe : c Et hoc ttndè erat vicecomes in Abrinciis et in S, Jacobo de hoc feci comilem et quidquid habui in Abrinclmn ei dedx preeler episcopatum et abbatiam de Monte S. Micliaelis et quidquid eis pertinet, » M. Stapleton , tom. t , p. 92*
1 Chron. Poatanell. Tom. vm. — a xti. p. laa. Ap» M. Le Prévost. — 5 Ce Bref, Brève , est très-intéressant sous beaucoup de rapports : i" (1 offre un grand nombre de Curt avec le nom du propriétaire; a» Deux de ces noms sont saxons, et presque tous septentrionaux. En voici quelques-uns : « Villa que* dicitur Curtis Saoni» (Couigcon\.. Curtis S axone (Court Sessin), Curtis Ansgiti (Courlail), Curtis Dotleni (Courtolain), Curtis Sedoldi (Cour»crault), Curtis Waldradane (Courgaudré), Curtis Molevardi (Moulhard), etc. \ oïr passim nos vocables •axons, et spécialement Vains, Xanis et le Ta nu.
d'Avranchcs on baronnie épiscopale. Saint-Pair était aussi un honos, cité surtout avec celui de Genêts dans le récit des dévastations du seigneur de Saint-Jean ■. Une division religieuse plus étendue , mais ancienne , était Parchidiaconé. Il y avait dans le diocèse ceux d'Avranches et de Mortaio. Celui d'Avranches renfermait le doyenné de la Chrétienté ou d'Avranches , le doyenné de la Croix-Avrancbin , le doyenné de Genêts , le doyenné de Tirepied. TJn évéque d'Avranches , de la fin du ix* siècle , Ragentram , était archidiacre d'Avranches. La plus ancienne mention que nous connaissions ensuite d'un archidiacre d'Avranches est de 1082 : « Dédit Michael epistopus Abrincensis de assensu Gisleberti archidiacom sui*. » Sous le rapport administratif et financier , la Normandie , sous ses ducs-rois , était divisée en préfectures : lès Rôles de l'Échiquier citent souvent la Prefectura d'Avranches, celle de Saint-James , celle de Pontorson, etc. ; le Cartulaire du Mont cite la Prefectura de Genêts 3. L'ensemble de ces prévôtés de l'Avranchin formait le Dallia de l'Avrancbin. Cette division , dont on trouve les élémens dans le xi* siècle , ne fut complètement établie que sous Henri il. Sous ce prince le Bailli de l'Avranchin était ce Richard Silvain , dont la famille avait donné à Saint-Poix son affixe de Saint-Poix-le- Silvain. Son successeur fut Pierre des Préaux : en 1203 , le roi Jean signifia au sénéchal de Normandie de remettre à ce seigneur le Bailliage de l'Avranchin.
Si le pagus et le diocèse d'Avranches embrassaient les deux arrondissemens d'Avranches et de Mortain , ils ne constituèrent plus l'Avranchin proprement dit dans la période nor- -
i Cari, du Mont Saint-Michel, V. Saint-Jcan-leThomas. — a Gallia Chrittiana , tom. zi. Instr. Charte de la Couture relative a Vezins. — 3 Voix* pasiim l'édition des Rôles de t* Echiquier, par M. Stapletoo. Tariout R. Silvanus est cité pour la baillie de l'Avranchin , et G. Diwedcnt ponr la prévôt* d'Avranches.
mande , et depuis les ducs , ce mot s'est appliqué au comté d'Avranches. Ainsi se trouve justifié le litre de notre ouvrage. Un homme Jrès-versé dans la géographie de celte période , Wace, né à Jersey, et chanoine de Bayeux, nous met à môme de constater cette circonscription , et de distinguer nettement l'Avranchin du comté de Mortain vers le milieu du xi* siècle, À l'époque de la Conquête , Robert , frère du Bâtard , était comte de Mortain : à cette époque , Richard était vicomte d'Âvranches , et le Trouvère dit dans son énuméralion des guerriers : « E dAvrencin i fu Richars. » Il ne distingue pas moins bien les deux territoires dans plusieurs autres passages : « Hue (Hugues d'Avranches) araAvrencin — Morctiin Passeiz e tuit Avrancin.* » — E cil dAvrenchin è le C<mtentineiz del val de Moretein.2
Deux grandes voies romaines sillonnaient la presqu'île de la Manche et l'Avranchin : elles sont indiquées dans la Carte de Peutinger ou Table Théodosienne , et dans l'Itinéraire d'Antouin.
Sur la Carte de Peutinger est figurée une route flexueuse ♦ fortement coudée à son milieu , allant de Coriallum^ Condate, ou du vieux Cherbourg à Rennes , passant par Cosedia et Legedia , avec ces détails : Coriallum xxvim. Cosedia xix. Legedia xLVlill. Condate*, Nous nous occuperons de cette route , dont la localisation n'offre pas d'ailleurs de grandes difficultés, quand nous étudierons le canton de la Haye- Pesncl , qu'elle traversait en entier.
Une autre route est indiquée dans l'Itinéraire d'Antonin sous cette forme :
lier ab Alaumo Condate.