IL. — ORIGINES CELTIQUES
Un certain nombre de sobriquets communaux se ratlachent aux origines celtiques du patois et de la langue nationale. Les deux meilleurs criteriums, pour l’admission des racines celtiques, sont les idiômes celtiques encore parlés aujourd’hui, et les termes donnés pour gaulois par les auteurs latins. |
On dit les Banreux de Laselles (Orne), parce qu’en cette commune on BARATTE beaucoup de beurre : or, baralte est le diminutif du bas-latin bara, boîte, caisse. On lit dans la vie de St-Bernard : < delala in quadam capsa seu bara. » On dit pour la même raison les Barrous de Brecey.
On dit des gens de St-Ouen-la-Roirie, à cause de leurs usines à papier, les GUENILLES de St-Uuen : or guenille vient du vieux français gone, robe, en anglais gown, lequel se rattache au gaélique gun, femme, au kymri gton, à l'irl. coinn, et au grec Y"n.
Au celtique beuvre, bièrre (d'où le français bieu), canal, rivière, d'où le nom de notre Beuvron, peut se rattacher le français bourbe, limon, d’où le normand boure, cane, bourrot, canard, caneton. On dit les BourRorTs d’Auxais, arrondissement de St-Lo, un pays de marais.
Le patois bourri, âne, bourrique, est dérivé d’un mot gaulois, cité par Vegèce et Isidore de Seville : « Mannus equus brevior est quem vuled Buricum vocant. » (Origines); c'est l’espagnol burro, âne : on dit les Bourkis d’Eturqueraie. On dit aussi hourri : on appelle les gens de Champsecret, les Hourris de Champsecret, à cause des petits chevaux qui portaient l'argile pour les poteries de cette commune. -
Le celtique briga, réunion d'hommes, donne au français brigade, brigand : On dit les Bricanns de St-Quentin, comme on le voit dans ce dicton rimé :
Poilley-sur-le-Homme.
Laissez passer cet homme D'instruments chargé,
Pour aller écorcher
Chevaux et jumeuts,
Pour avec le crin
Pend'les brigands d' Saint-Quentin.
Le breton Ker, Kar, le Kaer irlandais, signifiant village, se retrouve dans beaucoup de noms locaux, comme dans son dimunitif Karolles, Keruel (Cheruel), et sur Carolles se trouve un dicton, d’ailleurs appliqué à plusieurs autres localités :
C'est à Carolles en Carollais Qu'ies fem’ enfantent au bout d'treis meis, Mais seulement pour la première feis.
Il y a sur cette commune et sur ses voisines un dicton rimé qui est moins une série de sobriquets qu'une suite d'épithètes caractéristiques, des signalements d’après les produits : Carolles-les-Soles, Ronthon-les-Blosses, St-Jean (le Thomas) les Prunes, Champeaux-les-Pléciaux, Bouillon-les- Doucerons; or les blosses sont les fruits de l’épine noire, les pléciaux sont les poissons plats et les doucerons sont un bivalve à coquille lisse et à chair fade.
Le français chat est reclamé par l’armoricain Qaz, et par le latin caltus. M. Monin traduit par chat le cattos, d’une inscription gauloise (V. la Philologie gauloise). On dit par sobriquet les CATS d’Ecoqueneauville, les CHATS- GRILLÉS de Précey, et les CHATS-RÔTIS de Courtils, à cause de ses salines.
Au celtique dour, eau, qui se trouve depuis le Portugal jusqu’à l’Ecosse, se rattache le patois douve, fossé plein d'eau, d’où les renoncules lingua et flammula, plantes des prés marécageux, sont dites douves, et comme elles donnent aux moutons une maladie, ils sont appelés Douvés ; c'est une inflammation, car on a dit que la renoncule flammula lire son nom de la chaleur qu'elle excite sur la langue. Les habitants de Vernix, pays de prairies, sont dits les Douvés de Vernix. |
Le vieux français gambe, devenu jambe, est le gaëlique et l'irlandais gamban, quoique Vegèce ait employé gamba dans le sens de jambe d'animal. De là gamache, grande guêtre qui couvre toute la jambe : on dit, sans doute de leur usage de porter la gamache, usitée d’ailleurs sur leur frontière bretonne, les GaMAcHIÉS de Vessey ; on appelle les gens d’une localité connue par ses marécages, les GAMBES POURRIES d'Ardevon.
Le français gruau, le vieux français gruel, se dit groel, en breton, gruel en kymri; de là les GRUELIERS de Monlané (Montanel), comme dans le nord de la Manche, on.
appelle craule, une bouillie d'avoine à l'eau, symbole de pauvreté, on dit les CRauLieRs de Besneville.
Le mouron, la Salamandre terrestre, est l’animal des mores, moors, landes marécageuses, dérivé du celtique mor, eau ; on appelle les habitants des Loges-Marchis, les Mourons ; on les appelle aussi les BINOTIERS, c’est-àdire les fabricants de bines et binots, ou tissu de paille pour ruches, paniers, ou plutôt parceque le miel est un des produits principaux de cette localité : or bine est aussi celtique par pinn, qui désigne les objets en pointe, en pyramide. De more vient moret, le fruit du myrtile, qui entre dans ce dicton :
Quand les moarets sont de saison, Viv' le Rocher, Mortais, Bion.
Le sobriquet savant d'une localité dont le nom renferme un élément celtique (bray, marais, boue), Tinchebray est
Tenerchebrayum Spelunca latronum.
On va jusqu'à prétendre que ces mots sont dans les Commentaires de César; mais dans le 4e vol. de l’Histoire eccl. de Normandie de Trigan, qui était des environs de Cherbourg, on lit que Henri Ier, dans la conférence qu'il eut avec le pape Calixte IT, appelle Tinchebray € une vraie caverne de démons. » (V. Hist. de Domfront, p. 93). Le fait estquela platitude du pays ne justifie pas la métaphore. Le sobriquet populaire de cetle petite ville, assez laide, qui fait allusion à sa principale industrie, est naturellement moins atlique, mais plus juste.
Le mot celtique combe, creux, vallée, est un de ces vocables généraux qui se trouvent dans beaucoup de langues : c’est à la fois le cumba de Festus, le xouBos, creux, et le can, breton; son diminutif, est cymbalum, forme à laquelle se rattache le sobriquet des CymBALiIERS de Iluisnes,
qui a été tiré d’une cloche fêlée que la paroisse a eue longtemps, et que ses voisins comparaient à une cymbale.