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DE L'AVRANCHIN ET DE LA NORMANDIE

Si le sobriquet offre un intérêt particulier pour l’idée, et un intérêt philologique ou général pour la forme, le dicton et le proverbe lui sont bien supérieurs : à l’intérêt philologique il ajoute l’idée morale, la leçon pratique, la philosophie, l'observation, et ouvre de singuliers jours et sur le langage et sur l'esprit humain.

Nous suivrons pour eux la même méthode d’exposition, la méthode historique et naturelle, quoiqu'il soit difficile d'introduire une classification philosophique dans l'étude de mots et de phrases qui n’ont pas toujours une dominante philologique, pour déterminer leur ordre et leur. place.

ORIGINES ONOMATOPIQUES.

« N’être pas dans les Ah! Ah! » est une locution de la Haute-Normandie, pour dire n’être ni beau ni laid. Le dicton serait peut-être mieux contrasté, si on disait « les oh! et les ah! » comme le Hélas! et le Holà ! de l’épigramme sur l’Agésilas et l’Attila de Corneille.

On a cru voir une onomatopée de babil dans Babet, nom de servante : nous croyons que c’est une forme:

d'EÉlisabeth. Un souhait du Bessin est celui-ci : € La paix de Dieu, Babet et le pot plein. »

Le refrain don-don, dondaine, si répandu et propagé surtout par la chanson de la Claire-Fontaine, est une onomatopée retentissante, comme un bruit de tonneau frappé; mais il est douteux qu’il y ait une onomatopée dans l'Ennecroy, refrain d’un vaudevire, comme le croit un des éditeurs de Basselin : ce terme, qui semble avoir du rapport avec le français hautbois, est sans doute un mot ou un composé altéré, avec un sens comme l’Evohé des latins, qui est l’Ev we des Grecs. C’est ainsi que le 6 gué! refrain populaire, bien loin d’être, comme le croit M. Ampère, une allusion au château du Gué du Loir, est le vieux français Wat et gai, c'est-à-dire gaudium.

Le bas-normand burquier signifie heurter, en provençal, c’est Burs, un heurt: € Burgue-mé, j'iomberai, » désigne une femme facile. Le dicton : « J’aimerais mieux aboyer ou abouyer à la lune, » que d’être dans telle ou telle position, s'explique avec sa première partie : J’aimerais mieux être chien de berger.

Il y a en Basse-Normandie un personnage qu’on appelle la bonne femme Caricaca, espèce de grotesque : on dit être « coifflé à la caricaca, » r’est-à-dire en désordre. On donne ce nom pour sobriquet aux gens du Mont St-Michel, les Caricaca du Mont St-Michel : ils sont coiffés d'un espèce de bonnet appelé carapousse. Il y a un jeu, une espèce de mourre, qui consiste à deviner le nombre de doigts levés en disant : « Bonne femme Caricaca, combien qu'y a d'dés là?» La première partie de ce mot pourrait être le normand carrier, charrier (le latin quadrigart), d’où l'anglais carry, et la seconde partie se devine. C'est aussi, croyons-nous, le premier élément d’un mot, dans lequel on a cru trouver une onomatopée, le français charivari; mais son sens primitif est celui de mascarade

sur une voiture, d’après ce texte apud Martenne : « Ne faciant larvas seu carivaria super, » sans doute pour quadrigaria. On appelle à Flers Caribari, une espèce de navette ; c'est le titre d’un chansonnier, rareté bibliographique : « La Caribarye des artisans. »

Le mal St-Gerbold est la diarrhée, et les habitants de Bayeux en furent affligés pour avoir chassé ce saint de chez eux : il en est question dans Pathelin :

Hé! Dia ! j'ai le mau Saint-Garbot, Suis-je des foireux de Bayeux ?

La locution « enlever comme un corps saint », c’est-àdire de vive force, est une altération de « comme un Cahorsain », parce que, sous le pontificat de Jean XXII, on fit enlever dans une nuit tous les usuriers, dont la plupart étaient venus de Cahors à Paris, et dont le nom était devenu synonyme d’usurier, de banquier.

La locution « rouge comme un coq, » est pour « comme une crête de coq. »

En vieux français, escoufle désigne le milan, du bruit sourd de ses ailes, et écoufle, en Basse-Normandie, signifie un cerf-volant; de la maigreur de l'oiseau est dérivé « maigre comme une écoufle. » ( Voir le Roman de l'Escoufle, bibliothèque impériale, iu-4°, No 178).

On dit à Jersey : [n’a ni ma ni mahan, » c’est le vieux français mehaignier, dont le simple existe dans HAINDRE, populaire, pour gémir ; de là le vicil anglais mayhem, devenu maim, mutiler, blesser.

En Normandie, le cri des charretiers, hue! signifie à droite, et dia ! à gauche : de là la locution « n’entendre ni à hue ni à dia », c’est-à-dire ne rien comprendre. Le Hue and cry des Anglais est notre haro ! ou hourra torinand. On lit dans un sermon cn patois picard :

N'en ot qui font aller not’ erligion à dio, N'en ot d'entes étout qui l'font aller à huo.

N y a deux synonymes pour dire aller à la maraude ; les marins disent : « aller au cap de Grip », les voleurs : «< aller à la foire d'empoigne. »

Le type d'un personnage sale et imbécile est Grigouille, à propos de qui l’on dit :

Ch'est coume Grigouille,

Qui s’met dans l'iau, D'pou qui n’se mouille.

Le patois gruger, ronger, dévorer, entre dans le proverbe : « Faut faire vie qui dure et non pas vie qui gruge.»

Nous avons entendu une formule de malédiction : « Luther, Calvin, Grignaut, » où ce dernier mot semble désigner Satan, litt. le grimaçant, le grinçant. C’est l’italien grignare. Il ya à Rheims la rue des Quatre-chatsgrignants, d'après une enseigne qui représentait quatre chats grinçants et grimaçants.

On dit d’un fait grave, d’un mot grossier : « Les Saints du Paradis en hodinent la tête », c’est-à-dire en hochent la tête.

Si le cri de haro, synonyme de hourra, cri de charge au moyen-äge, et originaire du Nord, est particulier à la Normandie, l’exclamation d'expulsion méprisante : Hut, est peut-être aussi spéciale à cette province; comme la précédente, elle semble originaire du Nord. Wace nous apprend que c'était le cri des Anglais à Hastings, et c'est sans doute le out actuel :

Normanz escrient : Dex aïe; La gent englesche : Ut, s'escrie.

C'est aussi le terme par lequel Louis-le-Débonnaire chassait le fantôme : & Hutz, Hulz, quod significat foras. » (Vita ILudovict, Pertz, 11,648). Just était le sobriquet donné aux Jluguenots de Normandie : on criait sur eux Hust! Hust! Les Isles-le-Bas fit une violente satire, publiée

à St-Lo (rarissime), intitulée: Les Hust et le Royal martyr. Le Parlement interdit ce cri par un arrêt.

Si l’étymologie de Lambin, qu'on tire du savant Lam-

binus, pouvait se discuter, on lui opposerait ces vers du Miracle de Robert-le-Dyable :

Dites, où est Boute-en—courroie, Ne Lambin, ne Hupin le grant ?

Le peuple en disant le lampas, pour la langue, et lamper pour lapper, nous conduit au terme héraldique lampassé, « lampassé de gueules, » c’est-à-dire à langue de gueules.

Il y a longtemps que les Normands ont une réputation de gourmandise ; Wace disait :

Li Norrmanz est fier E vantéor et bombancier.

Un dicton charge la même idée :

Dum Normannus eris, Triflagoulamen eris.

Où le terme macaronique semble vouloir dire triple goulu.

Rester « comme un momon », c’est être immobile et silencieux, de mum, la syilabe’ du muet, visible dans le latin mutus. Mome existait en anglais et Shakespeare s’en est servi; un ancien glossaire le définit : « A dulil stupid blockhead : this owes its origin to the french word momon. » Or en Basse-Normandie, le momon est un présent à l’épousée, ordinairement une poupée risible. Les Momons dans l’Orne sont des farceurs déguisés : de là le français momerie. Monstrelet ‘dit : « Momeurs et farceurs. » |

« Il n'y a pas de bête sans ohi », sans défaut, sans tare.

On dit proverbialement : « Brume qui pisse, vent de bise, biau temps. »

On a imaginé un saint, type de patience et de résigna- &ion :

Comme le Bienheureux Saint-Planplan, Qui se passait avec rian.

Une femme brusque et bruyante s’appelle une madame Froufrou, du bruit de sa respiration et de ses vêtements : c’est ainsi qu'autrefois on appelait Tafetafle, l’étoffe que nous nommons Taffetas. En picard on dit: faire rouf-rouf, faire de l’étalage, de l’esbrouffe.

On dit à Rouen : «€ I ressemble à la quiole : y fait des gestes. » Or QUIOLE en patois normand, signifie diarrhée. Voir la Farce des Quiolards, Rouen, 1735, petite comédie contre les parvenus.

Ce n’est pas La Fontaine qui a fait Raminagrobis : ce mot composé d’une onomatopée ronflante, en normand ramoner, grommeler, et du vieux français gros bis, litt. gros visage, figure d'homme riche et bien nourri, est Rominagrobis, employé plusieurs fois dans la Farce de Pathelin. Il se trouve aussi dans un vaudevire de Jeau Le Houx :

Celui qui fait du critique Et du Raminagrobis.

M. Ed. du Meril dit que le peuple en Normandie, après une bourde, s’écrie : « Alors le coq chanta kikeriki et mon conte a fini (p. 452, Etudes d’Archéol.) 1 cite en même temps la finale du conte numéro 150 des frères Grimm : « Alors une poule chanta kikeriki, mon conte est fini. » Nous retrouvons aussi dans les contes de Grimm un conte

normand, les Trois bonnes Femmes, que nous avons raconté dans le re volume de notre Histoire et Glossaire du Normand, e*t celui que nous avons donné dans le 1er volume, sous le nom de Pimpernel, est le même que Île Soldier des Highlands tales, contes d’Ecosse, par M. John Campbell.

Le normand saffre, gourmand, figure dans ce proverbe cité dans les Sentences dorées :

Femme saffre et yvroigneresse De son corps n'est maîtresse.

On appelle St-Syphorien un oiseau qui, dit-on, appelle ce saint dans son sifflement, suivi d’une roulade.

C’est un dicton de la Basse-Normandie, quand plusieurs personnes s'occupent à allumer etalimenter le feu : Souffle, Pitoufle; attise, Louise; équerbote, Charlotte. (Equerboter, remuer les cendres.)

Il est bien reconnu maintenant que « boire à tire laricaut ou à tallarigaut, » c’est boire comme les sonneurs qui mettaient en branle la cloche de Rouen, appelée La Risaut, du donateur, l'archevêque Odon Rigaut.

Les locutions normandes « mince comme une soupe, tailler la soupe, trempé comme une soupe », donnent à soupe son sens primitif de taille de pain, et l’Académie a méconnu ce sens, quand elle a défini soupe par potage.

« On n’entendrait pas les saints sonner, » locution normande pour un grand vacarme, est une forme inintelligible : il faut dire les sins , du latin signum, signal, cloche, qui unie à une onomatopée donne locsin, choc de cloches. On lit dans le Roman de Rou : « firent les sinz sonner. »

En Basse-Normandie on chante injurieusement aux bossus ce refrain :

Titi Carabi, Toto Carabot.

Ce mot, popularisé par le conte de la fée Carabosse, signifie porte-bosse, et carabot en normand signifie petit bossu. Un club jacobin de Caen, vers 14193, était appelé les Carabots.

L'onomatopée turlure, turlu, a donné au vicux français {urluelie, cornemuse : « Pendue à l” cou la turluette »

dans la Chronique de Benois, contraction de turlurette, en français Turlureau, joyeux garçon, toujours {urlurant, d’où Tourlourou, nom populaire du troupier. On chante en Basse-Normandie ce refrain :

Turlotutu Copet de fétu.

À Avranches, on dit d’une fille folle et passionnée qu’elle a c le turlu, le veson et le charlot. » Nous ne savons ce que c’est que le charlot; le turlu est le fredon , le veson c’est le rut des bestiaux.

Il y a en Normandie deux métaphores maritimes pour représenter l'état de l’homme qui a bu sans être ivre encore, c’est « être entre deux vents » et « vent de sus, vent dedans » c’est-à-dire entre le vent de bout (dessus), et le vent dedans (vent arrière). On écrit quelquefois « être entre deux vins » ce qui n’a guère de sens. On dit encore être centre le zist et le zest, » locution qui s'explique par celle-ci « faire des zist-zest » c’est-à-dire des zigzags , ou garder le milieu entre le mouvement à droite et le mouvement à gauche.

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