ORIGINES SCANDINAVES
Le vieux français baile, forteresse et enceinte de forteresse, dérivé de l’islandais bali, colline, parce que la hauteur est toujours la force, la défense (cf. le latin arx, le germanique burgk), est resté dans beaucoup de noms de lieu, mais peu dans le langage ordinaire. Nous ne l’y trouvons que dans un mot de Guernesey : « Îl a des fagots dans le baile, » c’est-à-dire dans la cour de son habitation, et le sens de ce dicton, c’est qu’on est riche, comme on dit : Avoir du pain sur la planche. Ce terme existe aussi dans le Val-de-Saire où l’on dit : « Va te tchuler dans le baïle, » c'est-à-dire dans ta maison. Il est la racine du français bailli, baillage, bailler.
On dit proverbialement dans le Bessin : « Haut batiau, hautes voiles » , métaphore maritime signifiant grande maison, grande toilette. Or, batel, bateau, est le bat, boat, qui se trouve dans toutes les langues du Nord. Il nous a sans doute été apporté par les Scandinaves, à qui nous devons une grande partie de notre langue nautique.
Le terme populaire bisquier , être en colère, enrager, est l’islandais beisk, en colère, et beiskiaz, enrager. Les gamins ont un chant pour agacer leurs camarades :
Bisque, bisque, bisque,
Bisque, bisque, bisque-t-i!
Son synonyme est « manger du fromage de bisque » , calembourg sur le fromage de chèvre ou de bique.
Le français Bru signifie belle-fille, mais en normand, il veut dire la nouvelle mariée : c’est l’islandais brud, même sens, dont le rapport avec le latin nurus est assez sensible.
Le normand ajoute bruman, le nouveau marié, en islandais brudman, l’homme de la mariée. Quand on blâme une chose dans ce qu’elle a de beau, on dit : « Tu blâmes la bru de ce qu’elle est belle. »
On dit dans l’Avranchin que € jeter un co (coq) blanc
derrière le Mont Saint-Michel, fait parler les enfants muets. » Or, le français coq vient de l’islandais Kock : l’animal est, comme presque tous les oiseaux , dénommé de son cri. Ce mot du Nord a supplanté dans notre langue le latin gallus, qui donnait au vieux français gal et gau ; on trouve dans la Chevalerie Ogier :
Devant le jor, ains que gaus ait canté.
Il y a un autre dicton de l’Avranchin, qui renferme ce mot, et qui s'applique au jeudi d’avant la semaine de Carnaval, appelé Jeudi Ango, c’est-à-dire au co, de l’usage de manger un coq ce jour-là , ce qu’indique ce dicton :
C'est demain le jeudi Ango, Tue ta poule, si tu n'as un co.
La locution « à l’estrivée » signifie à l’envi, et se rattache au verbe normand étriver, le vieux français estriver, disputer, quereller ; c’est l’anglais Strife, et cette famille de mots descend de l’islandais Strid, guerre, attaque. En vieux français l’estrivée était le prix du tir à l'arc.
Le mot normand faraud , paré, et ang de la parure, est peut-être l’islandais fadr, de fardi, et ce mot se retrouve en vieil anglais : « His hatire was wele faraud, » (Rob.
Manyng.) Faraud est peut-être le nom propre d'un dicton du Calvados sur un noble pauvre : « C’est comme la noblesse:
à Martin Firou : va te coucher, tu souperas demain. »
Le français guetter vient du scandinave gata, porte, en anglais gate, resté dans nos noms topographiques, signifiant passage, parce que c’est aux portes et aux passages
étroits que se postaient les hommes d’observation : en normand se gueller signifie se garder de :
Barbs rouge et neïirs cheveut, Guette l'en, si tu poux.
Le vieux français guernon, moustache, resté dans les noms propres comme Blanc-guernon, représente l’islandais grant, longue chevelure, et granni, barbu ; c'était un des surnoms d’Odin ; on dit à Bayeux : € Je n’ai peur de ses noms ni de ses guernons. »
Deux mots normands, un d’originelatine, viquet, le guichet d’une porte, du diminutif huisset, de huis (oslium), resté dans huissier, et l’autre d’origine scandinave, le haya, islandais , enceinte boisée (le français haie), haiset, porte dans une haie, petite barrière, échalier, entrent dans un proverbe sur les amants : « S'ils n’entrent par le haiset, ils entrent par le viquet. » C’est l’anglais wicket, guichet. La locution € ne pas trouver le coq à l’hus » , c’est-à-dire à la porte, signifie manquer l’occasion , arriver trop tard.
Les mots français èbe et jusant, flux et reflux, qui ne sont plus guère usités , persistent dans ce dicton, « ce qui vient d’èbe s’en va de jusant. » Le premier domine dans les langues du Nord : ebb, en suédois, ebbe, en allemand. Le second est dérivé du vieux français ius, en bas, latinisé en j0sum.
Ïl y a dans l’Avranchin un dicton local : « Pauvre comme les gentilshommes de la Lande de Beuvais, qui ont une épée à quatre. » Or, lande est le terme du Nord, land, vaste terrain indivis.
On dit dans le nord de la Manche: « Fort comme un ran, » un bélier; c’est l’islandais ram, robuste, l’a. ram, bélier ; le nom de l’animal renne est une de ses formes ;
en vieux français marran, mouton, littéralement mauvais bélier.
Le français rat est l’islandais rofta ; dans l’Avranchin : « Mener les rats » , signifie être dans le besoin, dans la gène, parce que les rats sont les compagnons de la misère. On dit aussi « Pauvre comme un rat d'église. »
L'islandais Hrim, frimas , donne le normand rimée, en anglais rime, gelée blanche; mais il semble que brime, brume, vient du latin bruma ; on dit vulgairement : « La brime mange l'orage. »
Brime du matin Alet la mare au quemin.
Le mot populaire Stocfiche est l'anglais Stockfish , littéralement poisson de provision, et désigne les poissons desséchés, harengs, morues, etc. On dit populairement : « Raide comme un Stocfiche » , et l’argot Stocfiche, pour désigner un Anglais, nous semble une allusion à la raideur britannique. On disait autrefois simplement Stoque, comme dans ce passage de la Chronique de Normandie (p. 7.), où il semble dire hareng : « En ces marches en ont grande abondance, comme stoques, merlus et autres poissons. » Du reste, ce n’est pas le seul mot où se trouve fish, congenère du latin piscis : il y a gofiche, grand bivalve : il était daus le vieux mot fistgart , parc à poisson, pêcherie : « Unum fisigardum in Dieppa. » (Charte de 1030).
Le terme maritime sud est l’islandais sud et sydr , et semble figurer dans une métaphore nautique qui désigne une demi-ivresse, ou, comme on dit encore, entre deux vins, lisez entre deux vents, entre le sang-froid et l’ivresse : « Être vent de su, vent dedans; » cependant il faut écrire « vent dessus, vent dedans, » le premier étant le vent de bout et l’autre le vent arrière.
Le français sûr, aigre, est l'islandais sur, vinaigre, d'où le patois surelle, oseille (acetosella), en anglais sour et sorrel. On fait ordinairement ce calembourg pour aflirmer
une chose : « C’est sûr comme vinaigre. » Du reste, une origine celtique est possible, car sur signifie acide dans tous les idiômes celtiques.
Le mot tac, est employé dans cette locution : € Il en meurt comme du tac » , par allusion à une grande mortalité, et « enflé comme du tac » ; c’est le souvenir d’une grande maladie du xv° siècle. Ce mot est le vieux français tac, pleurésie, en islandais tak. En français le tac est une maladie des bêtes ovines. A St-Lo le tac est la larve du hanneton.
Le français tomber vient de l’islandais tumba, choir ; on dit proverbialement : « Pour une fessée le c... ne tombe pas. > D’une fille facile, on dit dans le nord de la Manche : « Burgue-mé (heurte-moi) , j’tumberai. »
C'est dans l’islandais Trafali et le gothique trawla, qu'il faut chercher l’étymologie du français travailler ; pour représenter l’action du travail sur l'estomac, on dit : « L’trava mage le pain » ;eton dit d’une terre stérile : « Y a du trava pour treis et du pain pour iun. »
Un dicton équivalent du : « Aide-toi, le ciel t'aidera », s'emploie dans le Bessin sous cette forme : « On aide bien au bon Dieu à faire du bon blé. » Or, ce dernier mot est l’islandais Blad, feuille, littéralement la feuille par excellence. (V. Pluquet, Contes populaires, p. 143).
Il n’y a pas de nom plus scandinave que celui des habitants du Jutland, les Angles , qui ont donné leur nom à l'Angleterre. Le nom propre Langlois, si fréquent en Normandie, atteste le nombre d’émigrants qui passèrent dans cette province dans les guerres du xv° siècle. Elles ont laissé des dictons très-remarquables. Comme les Anglais ont plus d’une fois mangé la soupe toute servie des paysans normands, les descendants de ceux-ci disent, après avoir mangé leur soupe : « Encore une que les Anglais n’auront pas. » Dans le dicton suivant, on peut avoir plus d’une
allusion, nous y voyons une allusion à la dureté des conquérants ; on dit à Mortain, en parlant d’un lit dur :
Ch’ est un let d’Anglais, Cha n°’ mollit pas ès Français.
C’est sans doute aussi par allusion à leur dureté comme créanciers-vainqueurs, qu'en argot un créancier s’appelle un Anglais.
Le dicton « fier comme un Ecochois » , a dû être produit par le séjour des Ecossais en France, lorsqu'ils formaient un corps dans la garde de nos rois.