‹ Avranchin monumental et historiqueChapitre 35 sur 37 · AU NOM DE LA COMMISSTON DE LA TOPOGRAPHIE DES GAULES · texte numérisé non relu

AU NOM DE LA COMMISSTON DE LA TOPOGRAPHIE DES GAULES

Par M. Ed. LE HÉRICHER.

Il y a dans la commune du Petit- Celland, arrondissement d’Avranches, sur les flancs d’un côteau baigné par la Sée, un mamelon , autour duquel se dessine une puissante levée de terre, qui renferme une étendue de bruyères et de bois de plus de vingt hectares. Cette enceinte, double en plusieurs endroits, s'arrête là où la nature a offert une défense suflisante, sur le bord d’une vallée abrupte. Ce mamelon domine une immense étendue de pays , presque tout le bassin de la Sée jusqu’à son embouchure ; on aperçoit même la cime du Mont Saint-Michel ; c’est la position certainement la plus forte de toute cette ligne de collines qui forme un des rebords du bassin. Cette position militaire porte le nom significatif de Châtellier. Sa vaste dimension en fait un camp d’une destination particulière, et nous nous rangeons très-volontiers à l'opinion d’un homme de grande autorité en cette matière, M. le général Creuly, c’est que le Châtellier dut être un camp de refuge. Du côté de l’est,

le plus accessible à l'attaque, l'enceinte est fortifiée de deux ouvrages avancés, espèces de bastions ou de portes. Un retranchemernt secondaire, vers le nord, vient s’appliquer contre l'enceinte principale, et renferme ce sans quoi la position n’eût pas été tenale longtemps, une source abondante, qu'on appelle l’Abreuvoir. Le camp du Châtellier ressemble beaucoup à celui de Mont-Castre, à Lithaire, arrondisse:rent de Coutances. Seulement le camp de Mont- Castre offre dans sa construction un soin et un art étranser à ceux qui ont fait l'enceinte du Chätellier : par exemple, les fouilles qu'y a faites la Société Archéologique de Saint- Lo ont révélé un parement régulier de maçonnerie sèche sur la face intérieure du rempart.

La tradition, dont il faut toujours tenir un grand compte, tout en se garantissant de ses exagéralions, plaçait au camp du Châtellier une ville, des murs mème, des canons et une cathédrale. De pareilles assertions ne sont jamais des inventions gratuites : elles partent touiours d'une réalité. Outre les vestiges considérables de travail humain , il y avait encorc le nom très-imposant de Châtellier. Comme ce nom est d’origine latine, la philologie suggérait tout d’abord une présomption en faveur de l’origine romaine de ce retranchement; c'était même la base la plus posilive que l'on eût pour asseoir celte supposilion. Toutefois, par des raisons purement fantaisistes, qui tenaient à l’état des connaissances et des procédés archéologiques de ce temps, d’un côté, et de la nature de l'esprit d’ailleurs distingué de son auteur, de l’autre, la nationalité romaine du cap du Châtellier fut posée dans un mémoire de M. Fulgence Girard, inséré dans le premier volume des Mémoires de la Société d'Archéologie d’Avranches , sans qu’aucune fouille ni aucune découverte d'objets DANS servissent de base à son assertion.

Le Châtellier est presque sur les frontières des Unelles,

dont il n'est séparé que par l’autre rebord du bassin dont il occupe uu des côtes. En effet, au-delà de ce rehurd se trouve le Val du Thar qui servait de séparalion eutre Île diocèse de Coutances et celui d’Avranches, diocèses représentant le lagus de l'Avranchin et le Pagus du Cotentin. Or, les Unelles ont toujours élé considérés comme avant occupé le territoire du Cotentin. Une dépèche ou un récit militaire a bien pu appeler fixes Unellorum un terrain qui n'élait séparé des confins rècls que d’une distance de deux à trois lieues. Nous n’ignorons pas que l'ou prétend uue fines dans César a le sens de territoire; mais nous ne croyons pas celte extension de l’idée justifiée et la plupart des circonstances où ce terme est employé par César permettent de lui garder son sens réel, primitif et élymologique de confins, de frontières : nous ne citerons que cet exemple: « Eorum una pars initium capit à flumine Rhodano, continetur Garumna… finibus Belgarum. » Lestermes du récit de César sont parfaitement applicables à la configuration du terrain. Si la description de César peut s’1ppliquer à d’autres terrains semblables aux nôtres, il y a un fait spécial au camp du Châtellier, c’est le « duabus portis » par où Titurius Sabinus précipita ses soldats.

Lorsqu'eut été décidé pour toute l’étendue de la France le grand travail de la topographie des Gaules, et que les missions scientifiques eurent été confiées à des savants, chargés d'examiner les lieux et les monuments, M. le général Creuly, un des premiers celtistes et épigraphistes de la France, et M. Alexandre Bertrand, ancien élève de l'école d’Athènes et secrétaire de la commission de la topographie de la Gaule, arrivèrent à Avranches, après avoir visilé la plus grande partie du littoral de la Normandie. Ils demandèrent au correspondant du ministre de linstruction publique dans cette ville de les conduire sur les différents points de ce pays qui pouvaient avoir du rapport

avec l’objet de leur mission. Je m'empressai de les conduire au camp du Châtellier et au dick de Vains. En voyant la forte assietie du camp du Châtellier , ses grandes dimensions et sa position qui domine un vaste pays, tout le bassin de la Sée, depuis Brecey jusqu’au commencement de son embouchure, M. le général Creuly ne douta pas que ce ne fût un camp de refuge. Il reconnut, parfaitement conservé, le vallum, double en quelques endroits, et les deux ouvrages avancés ou portes qui défendaient le camp de son côté le plus aisément abordable et le petit plateau qui n’est pas tout-à-fait au centre de l'enceinte, mais d'où l’on domine presque toute son étendue. L'absence d'eau dans cette enceinte ne fut alors l’objet d'aucune observation. C'est une objection que je me fis plus tard à moi-même et que je résolus en découvrant du côté du nord-est une enceinte secondaire, qui réunissait au camp la source abondante qu’on appelle l’Abreuvoir. M. le général Creuly m'engagca à faire des fouilles dans cette enceinte, et me promit de metre à ma disposition une allocation sur le fond consacré aux recherches pour la topographie des Gaules.

Mon premier devoir alors était d'obtenir des propriélaires, M. et Mme du Bouëxic, la permission de pratiquer des fouilles dans cette vaste enceinte boisée. Ils mirent une bonne grace parfaite à concéder cette permission. Evidemment des fouilles faites çà et là, à l’aide d’une petite somme d'argent, dans une enceint: de plus de vingt hectares, un peu au hasard, c'est-à-dire sans beaucoup plus de raison pour faire des tranchées plutôt ici que là, n’offraient pas un vaste champ à l'espérance, et il n’était pas difficile en ce cas de se prémunir contre les déceptions. D'ailleurs une autre circonstance garantissait contre les dangers d’un espoir trop positif, c’est qu'il y a vingt ans, le très-regrettable M. de Pirch avait fait faire au Châtel-

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lier des fouilles peu importantes, il est vrai, mais sans résultat.

Ce fait, que nous ignorions, nous était attesté par M. Joly, son domestique de confiance, qui avait fait lui-même quelques tranchées , aidé par un autre homme. Est-ce à ces fouilles que les paysans font souvent allusion ? Nous ne savons; mais les fouilles dont ils parlent d’une manière vague, auraient procuré maintes pièces d’argent à divers individus, dont les noms etle domicile ne sont jamais précisément indiqués ; toutefois, l'événement nous a prouvé que, si cette fois encore la tradition exagérait, elle n’invenlait pas. |

La première tranchée fut ouverte au mois d'avril 4862, dans le travail avancé ou porte au sud-est du camp et à profondeur de plus d'un mètre ; elle ne produisit d'autre résultat que de révéler sous la couche de bruyère une couche de pierrailles qui n'étaient pas le sol primitif et naturel, et dont quelques-unes avaient subi l’action du feu. Les élèves de rhétorique du collége d’Avranches, amenés plusieurs fois sur les lieux par leur professeur , qui signe cet article, furent initiés à quelques notions sur l’art du campement chez les anciens, et prêtèrent à ces fouilles quelquefois le concours de leurs bras. Dans le second ouvrage avancé au nord du précédent, on commença à trouver des objets en fer , rongés par une longue durée et revêtus pour la plupart de ces soufflures ou pustules qui caractérisent les objets ayant longtemps séjourné sous la terre ; mais is étaient trop informes pour pouvoir être déterminés. Ils avaient été trouvés à une profondeur d’un demi-mèétre environ. De là les fouilles furent transportées dans une autre espèce de travail avancé, toujours en allant vers le nord. Là, à la même profondeur , on découvrit un objet en fer fiché verticalement, et qui ressemble à un fer de pique où l’on voit encore le foud de la douille, et qui

devait ètre une arme lourde et meurtrière, alors qu’elle était intacte. Ge devait être d’ailleurs un travail assez grossier, si l’on en juge par la manière irrégulière dont sont rejoints les rebords qui, en se réunissant, forment cette douille. Il y avait déjà là le pressentiment d’une certaine nationalité qui va bientôt se préciser. En effet, si beaucoup de tranchées ne rendirent rien, trois ou quatre, faites au hasard sur une grande surface, mais plus particulièrement vers l’Abreuvoir, donnèrent des objets qui fixent jusqu'ici la nationalité du camp du Châtellier, ce sont : quatre monnaies gauloises très-semblables à celles qui sont figurées dans la Numismatique gauloise de M. Lambert, n° 9 de la planche 5, représentant une tête d’Apollon Belenus (à droite), avec trois rangs superposés de grosses boucles de cheveux enroulés , la véritable Gallia comata ; au revers un cheval à tête d'oiseau lancé à droite, avec un cordon perlé, monnaie de billon. Ce type a été fréquemment rencontré dans le département de la Manehe, et se ” retrouve dans plusieurs des mennaies faisant partie du grand trésor gaulois trouvé dans le jardin de M. de Pirch, et dont les principaux échantillons sont conservés au Musée d’Avranches. Une hachette en fer vint s'ajouter à ces découvertes. Ensuite quelques fragments de fibules de bronze, puis quelque chose qui put être l’ardillon d’une agrafe. Il est donc certain que le camp de refuge du Châtellier est un camp gaulois. Sa position en fait un observatoire qui dominait tout le pays, et sa vaste étendue en fait un camp de refuge. La prédominance des objets en fer dans ce camp est un fait remarquable et assez rare dans les camps gaulois, et servirait à donner l'époque relative de celui du Châtellier, si on appliquait ici les trois périodes reconnues aujourd’hui par les savants, l'âge de pierre, l’âge de bronze et l'âge de fer. La présence ici de quelques objets de bronze est en trop petite quantité pour nous auloriser à admettre

une époque intermédiaire entre la seconde et la troisième période. La camp du Châtellier pourrait donc dater de la conquête de Jules César. Il n’a pas d’ailleurs la régularité que les Romains donnaient à leurs camps. Si César ne donne pas le système du camp ou opptidum gaulois, il nous apprend celui d’une race celtique voisine, les Bretons, dont il dit : « Neque multüm à Gallicà consuetudine differunl. » Or, selon lui : « Oppidum Britanni vocant quum sylvas impeditas vallo atque fossà munierunt, quo incursionis hostium vitandæ causâ convenire consueverunt. » (Liv. 1v). C’est exactement notre camp de refuge du Chàtellier.

Cependant n’y a-t-il aueune induction à tirer de son nom latin de Châtellier, Castellum ? Sans doute il serait fort possible que les Romains, maîtres du pays, se fussent établis dans un lieu $i bien disposé par la nature et par l’art pour dominer la contrée, et leur victoire, une fois gagnée sur Viridovix, ils ont dù abandonner ce camp et se retirer dans la cité voisine des Abrincates, ne laissant là tout au plus qu’un præsidium. Si le petit nombra de fouilles faites sur sa vaste surface n’ont rien donné de romain, on ne peut pas en conclure cependant que le sol ne renferine pas des objets romains.

Le mot latin Castellum, venant du dernier occupant, est. resté seul , et il est tout simplement, comme le mot camp, un nom commun s'appliquant aux enceintes castramétriques. Ce qui prouve que c’était un nom commun dans le pays, c’est que le nom de Châtellier se retrouve fréquemment dans la topographie de l’Avranchin. Ainsi il y a un Châtellier dans Saint-Jean-de-la-Haize, à une dizaine de kilomètres de là, il y a un Châtel à une très-faible distance; enfin, il y a plusieurs Châtelliers dans l’urrondissement et beaucoup de Châtels.

Au pied de la colline du Chätellier passait la voie gau-

boise et romaine d’Avranches à Vire. Partant de la première ville par cette rue que des traditions nomment rue de la Déesse, et qui s'appelle aujourd’hui Cour-de-Paradis, elle passait à Bouillant, où l’on a trouvé des débris qui : permettent d'y placer un fanum, et une grande quantité de coins en bronze. Elle passait dans la commune de Saint- Sénier dans la direction de la Pilière, expression qui rappelle un menhir ou jalon de voie celtique. Se dirigeant vers les localités au nom caractéristique du Perron et de la Perrière, elle franchissait la Sée au gué de Tirepied, nom dont le suflixe Pied , assez commun dans le département, est le puy des Gaulois. Ensuite passant au pied de la forteresse, avec motte et fossés, di'e du Val-de-Sée, qui a pu être une station romaine, en face même du Châtellier, elle allait parallèlement à la rivière, selon la ligne actuelle, où les expressions de la Rue et de la Ferré signalent son passage. A la hauteur de Vernix, elle entrait sur le territoire de deux communes qui ont tiré d’elle leur nom, Saint-Georges-de-Livoye (la voie), et Notre-Damede-Livoye, où l’on a trouvé, dans une sépulture, beaucoup d'objets gaulois en bronze, armes, colliers ; elle passait sur la lisière du Bots-de-César, en Saint-Nicolas-des-Bois, au pied du Mont Jouy (Jugum) , et dans ce quartier elle est tracée en une route profonde de plus de trois mètres. Nous la conduisons jusqu’à l'endroit significatif de Montjoie, où elle sort de l’Avranchin (1).

Examinons maintenant jusqu’à quel point le texle de César s’accorde avec les lieux. Titurius Sabinus est envoyé par César contre les Unelles et leurs alliés avec trois légions € cum tribus legionibus », il avait en outre avec

(1) Elle est tracée en partie sur la carte 15 du 11e vol. de l'ouvrage de l'Empereur, d'aprés les indications que nous avons donaées à M. Rouby.

lui des Gaulois auxiliaires. « Delegit Gallum, ex iis quos auxilit causs4 secum habebat. » Si ces légions, qui guerroyaient depuis longtemps, n'étaient pas au complet, ce qui est très-probable, c'est-à-dire ne formaient pas 48,000 hommes, on pourrait les réduire à 45,000 hommes avec le chiffre proportionnel d'un millier de Gaulois , on aurait environ 16,000 hommes que pouvait très-bien contenir un camp de vingt-un hectares. Titurius Sabinus arriva avec ses troupes sur les frontières des Unelles , « in fines Unellorum pervenit. » Nous avons vu que la vallée de la Sée et le camp du Chäâtellier, à quelques kilomètres près, sont sur les confins des Unelles. Viridovix, chef des Unelles, est représenté comme ayant avec lui « exercilum magnasque copias..…. Prœterea magna multiludo perditorum hominum latronumque. » En présence de forces si considérables, Sabinus se tenait dans son camp, que César appelle « Idoneo omnibus rebus loco. » Pourquoi ce lieu est-il favorable à tous les points de vue? C’est qu'il est fort, qu’il a de l’eau, et qu’en délogeant de ce camp de refuge la population gauloise, les Romains y ont trouvé toutes les choses nécessaires. Si on n’a trouvé dans ce camp que des monnaies gauloises, cela ne prouverait pas qu’il n’eût pas renfermé des troupes romaines, car les Romains devaient nécessairement se servir de la monnaie du pays.

Viridovix s’était établi sans doute sans faire un camp retranché, confiant en sa supérioriténumérique, à une distance de deux milles. C’estexactement la largeur de la vallée de la Sée, et la description topographique de César est tellement exacte qu'il donne la distance de mille pas, depuis le bas de la vallée jusqu’au camp situé sur la hauteur : « Locus erat castrorum edilus, et paullatim ab imo acclivis circiler passus mille. » Une disposition du camp du Châtellier fort importante, ces deux portes ou bastions, répondent parfaitement aux < dugbus portis » par lesquelles Sabinus

fait sortir ses hommes pour prendre naturellement en flanc les ennemis qui montent à l’assaut, et ces deux portes sont non pas sur le front du camp, mais sur le côté nordest, ce qui permet à cette marche de flanc d’avoir tout le succès qu’elle eut en effet. Ainsi, en résumé : 4° le camp du ChâAtellier est un camp de construction gauloise et un camp de refuge ; 2° Titurius Sabinus s’y est établi ; 3° sa bataille avec Viridovix a eu lieu sur le coteau du Châtellier et dans la vallée de la Sée.

Comme la mission qui nous était confiée avait pour attribution la topographie de la Gaule, et cédant d’ailleurs aux conseils d’un savant qui a beaucoup étudié l’Avranchin, M. l’abbé Pigeon, je résolus d'employer une partie de l’allocation pour fouiller autour de la pierre de Bouillon, dite le Caillou-du-Diable, sur la terre de Vaumoisson ; c’est un menhir qui s'élève d’environ trois mètres hors du sol, sur le coteau du Thar, rivière qui servait de limite aux pagus de l’Avranchin et du Cotentin. Cette pierre, pour suivre une opinion qui a fait beaucoup de progrès dans ces derniers temps, a pu servir de borne ou de pierre milliaire sur la voie romaine de Fanum Martis à Fines, sur laquelle se trouve une autre borne encore existante, la pierre Hu de Longueville, (Tout dernièrement nous avons trouvé, dans le cimetière de Bouillon, un monolithe de granit, couché, long d'environ cinq mètres, qui a été dé-

terré du sol même du cimetière, où sans doute le chris-

tianisme avait enfoui ce menbhir druidique.) Une excavation d’un mètre en largeur et en profondeur fut pratiquée autour de cet obélisque, mais on dut s'arrêter devant la crainte qu'il ne vint à tomber, on crut même devoir l'étançonner d'un côté. La fouille ne révéla aucun objet. Cependant ce travail ne fut pas perdu pour la science. Les recherches eurent un triple résultat : d’abord de constater que ce bloc n’est pas pour ainsi dire une excroissance du

sol, que le granit qui le compose n'existe pas sur le lieu, et n’a son analogue qu’à une distance de plusieurs kilomètres, ensuite que, comme beaucoup des pierres de Carnac, il est posé sur la pointe, enfin, que les ‘fouilles : l'ont suivi jusqu’à un mètre sous le sol, ce qui porte sa hauteur à plus de quatre mètres, puisqu'on n'a pu aller jusqu’à son extrémité. En outre, nos fouilles établirent que l'on avait à une autre époque creusé autour du monolithe. J'avais l’espérance de trouver quelque chose sur les falaises de Carolles, ou plutôt dans l’enclave qu’y possède la commune de St-Michel-des-Loups. Le nom de l'endroit voisin, appelé Trait-de-Néron, la gorge et le port qui sont au-dessous, dit le Lud du latin paludis, le nom des Châtelliers appliqué au double retranchement qui couronne la falaise, toute ces expressions latines attestaient le séjour des Romains dans ces lieux. Non loin de là passait une voie antique venant de Fanum Marlis ou Saint-Pair, jalonnée par le menhir qu’on a trouvé enterré dans le cimetière de Bouillon , et par le menhir de Vaumoisson. Ensuite, c’est la plus belle position militaire de toute la côte, puisqu'elle domine à la fois d’un côté le fond de la baie, au-delà même de la ligne marquée par le Bec-d’Andaine, Tombelaine et le Mont Saint-Michel, de l'autre côté la large ouverture de la baie marquée par trois points où des phares brillent dans la nuit, Fréhel, Chausey, Granville, et enfin, une vaste étendue de campagne. En outre, la tradition qui nous a été racontée par un vieillard de 87 ans, le père Taupin, attribuait ces retranchements aux Romains. Il y a quinze ans, nous décrivions ainsi ces lignes castramétriques : « Sur la falaise de Carolles, et à la fois en Saint- Michel , dans une position forte et isolée, défendue de deux côtés par la mer, et des autres par une vallée, se voient les lignes bien caractérisées d'un campement : ce lieu porte le nom significatif des Châtelliers, nom pluriel qui s'ex-

plique par un double camp, qui figure assez bien un trapèze accolé d’un arc de cercle, un camp principal, et un camp de refuge. L’enceinte trapézoïde est tracée par le re- * bord de la falaise abrupte et profonde, rehaussé d’un fossé, et par trois lignes de levées de terre, couvertes d’ajones, empierrées à la base, d’une largeur générale de quatre mètres, d’une hauteur de deux mètres en-dedans et de trois mètres en-dehors, dimensions amoindries, telles que les ont faites le temps, la nature et l’homme. » (Avranchin monumental et historique, t. n, p. 592.) Chacun des côtés du camp principal mesure environ 300 mètres, ce qui donnerait une superficie d’environ 50 hectares. Le petit camp en contient environ la moitié. Toutefois, il était bien constaté que rien n'avait été découvert dans le sol de cette enceinte, quoique plusieurs parties aient été remuées par l’agriculture. Les fouilles, préparées par le concours précieux et empressé de M. Pottier, ancien maire de Carolles, et de M. Louis Pottier, son fils, ont été faites au centre du camp, el sur divers points intérieurs du pourtour. Une vingtaine de tranchées ont été creusées dans un sol de peu de profondeur. Elles n’ont produit aucun résultat. Des découvertes positives auraient ajouté leur poésie aux beautés pittoresques de cette localité, qui offre, dans la gorge agreste du Lud et la gorge âpre et tourmentée du Crapeut, s’ouvrint toutes deux sur la mer, les deux plus beaux vallons d’une contrée pourtant très-riche en ce genre.

Sur le rebord même de la falaise, et contiguës au petit camp des Châtelliers, se voient des ruines assez considérables : ce sont celles de la chapelle de Saint-Clément, laquelle est marquée sur la carte du diocèse de Coutances par Maricite, faite au commencement du xvne siècle. La tradition fait de cette chapelle une dépendance du Mont Saint-Michel, et cependant nous n’en trouvons nulle men-

Lion dans les Cartulaires et papiers terriers de cette abbave, pas mème dans Dom Huynes, qui a consacré un chapitre spécial aux chapelles qui lui appartenaient. Ces ruines où l'on voit se dessiner les plans de plusieurs petits édifices entourant la chapelle, où les gens du pays montrent un ancien cimetière, leur position dans un endroit isolé, éloigné des habitations et parfaiteinent aéré, nous firent croire à une léproserie. Peut être était-ce une succursale d’une léproserie du voisinage, située dans Ja lande de Beuvais, la Jléproserie de Saint-Blaise. Quoiqu'il en soit, c’est un curieux problème historique et archéologique à résoudre, et nous avons regretté que la nature de nolre allocation consacrée à la topographie des Gaules, ne nous permit pas de de fouiller ces ruines chrétiennes. Toutefois, après d’autres réflexions et d’autres recherches, nous croyons fortement avoir retrouvé là les ruines d’une abbaye méravingienne, celle de Maldune ou Maudune, que les savants jusqu'ici n’ont su où placer, découverte importante à laquelle nous espérons consacrer une monographie. La voie romaine de Cosedia ou Coutances à Legedia ou Avranches, suivant la ligne la plus courte entre ces deux localités, passait par un lieu qui a un chätel, dont les fossés et la motte existent encore, une forteresse du moyen-âge célèbre dans l’histoire sous le nom de Château-Ganne, et qui porte dans son nom une haya normande, la Have-Pesnel. Un gros retranchement semi-circulaire, couvert d'arbres, reste d’un baie gcrmanique ou d’un retranchement romain, frappe vivenent l’esprit de l’observateur qui suit la grande route de Coutances, laquelle passe à travers ce retranchement. Des traditions très-tenaces affirment toujours l'existence en ce lieu de trésors enfouis, d’une tonne d’or, gardée par Île diable, tradition qui se rattache à la fuite du puissant seigncur de ce château, Foulques Pesnel, assiégé par les troupes de Saint-Louis pendant la minorité de ce prince. 1e

Toutefois, mes espérances de découvertes se trouvaient affaiblies par cette circonstance que rien n'avait été trouvé lors de l'ouverture de cette route. Elles le furent encore lorsqu'arrivé sur les lieux, j'appris du propriétaire, M. Mahé, qui avait beaucoup remué tout le sol dépendant du Chiteau-Ganne, et qui se montra fort obligeant pour me permettre de fouiller, que rien d'important n'avait été découvert. Toutefois, 1] me montra trois objets, plutôt anciens qu'antiques, deux agrafes et un petit siMet en fer extrèmement simple, figurant comme un pois : creux au bout d’un tuyau de plume, et dont M. Mahé se sert encore à la chasse. Cependant, aidé du concours amical et obliseant de M. Desfeux, juge de paix, je fis pratiquer sept tranchées dans Île retranchement et une au pied d’un reste de muraille du Château-Ganne. Le résultat fut complétement nul.

En résumé, comme de toutes ces fouilles la seule fructueuse a été celle du Châtellier , il serait bien désirable que des recherches nouvelles et plus étendues fussent opérées dans cette vaste enceinte.

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