LE DESSERVANT DE L'OFFICE DES MORTS
récitant, d'une voix monotone, le texte de saint Bernard pour la Préparation au Jugement dernier:
Attende, homo, quid fuisti antè ortum et quod eris iisque ad occasum. Profectb fuit quod non eras. Posteà, de vili materiâ factus, in utero matris de sanguine menstruali nutritus, tunica tua fuit pellis secundina. Deindè, in vilissimo panno involutus, progressus es ad nos, — sic indutus et ornatus ! Et non memor es quce sit origo tua. Nihil est aliud homo qiiam spermafœtidum, saccus stercorum, cibus vermium. Scientia, sapientia, ratio, sine Deo Christo, sicut nubes transeunt.
Post hominem vermis: post vermem fœtor et horror; Sic, in non hominem, vertitur omnis homo.
Cur carnem tuam adornas et impinguas, quam, post paucos dies, vernies devoraturi sunt in sepulchro, aniniam, ver 6, tuam non adornas, — qucB Deo et angelis ejus prcBsentenda est in Cœlis !
Silence.
SŒUR ALOYSE ET LES RELIGIEUSES à l'unisson.
Tuis autem fidelibus, vita mutatur, non tollitur ! Et, dissolutâ terrestri domo, cœlestis domus comparatur !
Son de la clochette d'or.
Sara se découvre le visage, se soulève sous le candélabre et s'accoude sur la première marche de l'autel. Les opales du collier mystique scintillent parmi les fumées de l'encens ; une pluie de feuilles de lis parsème le tapis autour d'elle.
Elle s'est dressée, au milieu des encensoirs et des cierges, devant l'Archidiacre; elle se tient maintenant debout, immobile, les bras croisés, les paupières baissées. Sur ses épaules brillent les pleurs d'or du drap funèbre, dont les grands plis tombent derrière elle et se prolongent sur les dalles.
§ 2. LA RENONCIATRICE
l'archidiacre redescendant vers elle en tenant le grâl d'or.
En cette nuit sublime, elle se lève aussi, pour toi, l'Étoile des rois-Mages et des bergers!
Il découvre le saint-Chrême; les nonnes s'agenouillent.
Réponds! acceptes-tu la Lumière, l'Espérance et la Vie ?
SARA d'une voix grave, très distincte et très douce.
Non.
l'archidiacre
avec un frémissement, et laissant choir le vase sacré sur les marches de l'autel, où se répand l'huile sainte.
Seigneur Dieu!
Il recule: sa main convulsive ressaisit le bâton d'or de sa crosse ; il s'y appuie. Les religieuses s'éloignent précipitamment, terrifiées, soufflant leurs cierges, en désordre; les bréviaires tombent çà et là. — Bruit des stalles désertées brusquement. — Toutes les nonnes, frissonnantes et s'enveloppant de leurs grands voiles, à la hâte, entourent l'Abbesse, qui
s'est levée et qui regarde la renonciatrice. Stupeur. Silence. Sœur Aloyse est tombée, comme évanouie, aux pieds de Sara. Les corbeilles de fleurs, les encensoirs encore fumants sont abandonnés autour d'elles.
SŒUR LAUDATION à elle-même, et se signant.
Je comprends, à présent! le mauvais présage de la nuit: la lampe de Dieu s'est éteinte . . . celles des Vierges-folles s'éteignaient aussi devant l'Époux!
l'abbesse pâlissante et comme suffoquée.
O nuit d'effroi !
Minuit sonne. — Cloches joyeuses, en tumulte, au lointain. Carillons.
LE CHŒUR DES RELIGIEUSES invisible dans l'orgue, éclatant.
Noël! Noël! Alléluia/
Hodiè contritum est, pede virgineo,
Caput serpentis antiqui !
l'abbesse frappant les dalles de sa crosse.
Cessez ! cessez les chants !
LE CHŒUR dans l'orgue, en même temps, couvrant sa voix.
Noël! Alléluia! Noël!
Les religieuses, dans la tribune des orgues, n'ont pas
vu l'acte qui s'est passé devant l'autel: et les chœurs, au son des cloches, exaltent la gloire de la Nativité. Puis, sans enfants ! ces filles élues, — à la nouvelle d'un petit enfant roi des Anges venant de naître pour apaiser leur mystique tendresse, — que pourraient-elles entendre de la terre ? . . . Oh ! ces douces âmes, pour toujours vierges, ne se connaissent plus!
CHŒUR dans l'orgue, aux sons des cloches annonciatrices.
Adeste, fidèles !
Lœti, triumphantes !
Venite in Bethléem !
l'abbesse
avec un grand cri, pendant que les chants continuent et au milieu des Alléluia.
Silence ! . . . — Oh ! c'est horrible !
Le vieux Desservant s'enfuit, épouvanté, hors du sanctuaire.