‹ Ay pays d'exil de ChateaubriandChapitre 4 sur 138 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

L'entrée en Suffolk. — Hospitalité de quakers. — Diss et la vallée de la Waveney. —Un vieux coin de province anglaise. — La légende de saint Edmond. «— Un pays qui n*a guère changé. — Une auberge postale du temps où Chateaubriand débarquait en cette région.

C'est de Cambridge que, dans Taprès-inidi du 19 novembre 1907, je me dirigeai vers le Suffolk.

A la station de Stowmarket, je fus rejoint par mes amis Gostling, trop attachés à ma personne, trop intéressés aussi à mes recherches pour ne m'accompagDer point dans un voyage qui eût certainement été moins fructueux, si je ne Tavais accompli sous leurs auspices. J'ajouterai que le docteur, originaire delà région, était le guide tout désigné pour m'en faciliter l'accès. Le soir môme, nous couchions à Diss^ dans sa maison natale, où ses parents — de vénérables quakers — nous réservaient une de ces graves et religieuses hospitalités d'autrefois, qui sont restées de tradition parmi les membres de la secte.

Bien qu'au xviii® siècle les (Quakers aient été fort répandus en ces parages, il faut croire que Chateaubriand n'eut guère d'occasions de les approcher; sans quoi j'imagine qu^il eût appris à les juger plus équitablement et se fût abstenu d'écrire contre eux, sur de méchants propos, rapportés

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d'Amérique, la note injurieuse de VEssai^. Je n'oublierai de longtemps, quant à moi, les habitudes de vie simples et dignes qu'il me fut donné de partager pendant vingt-quatre heures sous le toit de mes hôtes. J'étais initié pour la première fois au charme sobre, à la poésie patriarcale, et je dirais volontiers biblique, des vieilles mœurs de la province anglaise.

1. Essai historique sur les Révolutions^ t, I, p. 151-152. Voici, au reste, le passage essentiel de cette note : « Lorsque j'arrivai à Philadelphie, tout plein de mon baynal, je demandai en grâce qu'on me montrât un de ces fameux quakers, vertueux descendants de Guillaume Penn. Quelle ne fut pas ma surprise quand on me dit que, si je voulois me faire duper, je n'avois qu*à entrer dans la boutique d*un frère : et que, si j'étois curieux d'apprendre jusqu'où peut aller l'esprit d'intérêt et d'immoralité mercantile, on me donneroit le spectacle de deux quakers, désirant acheter quelque chose l'un de l'autre et cherchant à se leurrer mutuellement. Je vis que cette société si vantée n'étoit, pour la plupart, qu'une compagnie de marchands avides, sans chaleur et sans sensibilité, qui se sont fait une réputation d'honnêteté parce qu'ils portent des habits différents de ceux des autres, ne répondent jamais ni oui ni non, n'ont jamais deux prix, parce que le monopole de certaines marchandises vous force d'acheter avec eux au prix qu'ils veulent ; en un mot, de froids comédiens qui jouent sans cesse

une farce de probité... » Chateaubriand devait, d'ailleurs, reconnaître lui-même l'injustice de cette boutade. On lit dans le Voyage d'Amérique^ p. 19 : « Mon désappointement poli' tique me donna sabs doute l'humeur qui me fit écrire la note

satirique contre les quakers... L'apparence du peuple dans les rues de la capitale de la Pensylvanie étoit agréable; les

hommes se montroient proprement vêtus ; les femmes, surtout

les quakeresses avec leur chapeau uniforme, paraîssoient

extrêmement jolies. »

Rien de plus foncièrement provincial, en effet, que ce calme pays d'Est Anglie, ces comtés jumeaux de Norfolk et de Suffolk, fraternellement assoupis aux deux bords de la Waveney^ qui les unit plus qu'elle ne les sépare, et qui les enlace à plaisir de ses mille méandres caressants, comme pour les mieux bercer. On s*y croirait aussi loin de Londres que la Bretagne peut Pétre de Paris.

Et ce n'est pas sans raison que ce mot de Bretagne, — de Haute-Bretagne tout au moins, — se présente de la sorte au bout de ma plume. Avec sa grand*rue zigzaguante, ses venelles étroites et ses maisons de forme ancienne, s'épaulant Tune l'autre à flanc de coteau, Diss m'a fait penser à quelque gros chef-lieu de canton d'IUe-et- Vilaine, en plus cossu seulement et en plus propre. C'est le type de la petite ville agricole, un peu retirée du monde et de la vie, et qui ne feint de s'animer qu'une fois la semaine, le jour du marché, quand les tilburys attelés de poneys à long poil ou les breaks tirés par de puissants limoniers, aux harnais riches de cuivres, y déversent la population, montée en couleur, des hobereaux et des fermiers d'alentour. En ce décor doucement suranné, les âmes n'ont pas Tair de s'être plus renouvelées que les choses : elles continuent, semble-t-il, un songe archaïque où nul écho du dehors ne les vient troubler, pas même le bruit du chemin de fer,

1, DaDS les comtés limitrophes, on les appelle malicieusement : The sleepiest counties^ « les comtés archiendormis ».

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puisque la station qui dessert la bourgade en est située à distance assez respectueuse — c'est le cas de le dire — pour que les sifflets des locomotives ne dérangent pas son sommeil.

Mais c'est surtout à parcourir les campagnes avoisinantes que l'on mesure à quel point le passé pénètre et possède encore ce coin d'Angleterre, désigné par les Anglais eux-mêmes sous le nom de « Vieille Angleterre », — Old England,

Nous nous y enfonçâmes dès le lendemain, au roulement modéré d'une antique calèche de louage.

La route, après avoir franchi la Waveney presque au sortir de Diss, s'engageait dans un paysage de collines charnues, soulevées en molles ondulations. Parfois elle filait à découvert, entre des cultures ceintes de haies vives, alternant avec des prairies verdoyantes, à peine touchées du blond de Fautomne ; puis, soudain, elle se transformait en une féerique avenue de chênes colossaux, de chênes épiques, derniers survivants de quelque forêt de légende, contemporains peut-être de saint Edmond, qui passe pour s'être assis à leur ombre, au moment de sa lutte suprême contre le Danois envahisseur.

La figure de ce chef barbare du ix« siècle est toujours ici l'objet d'une espèce de culte historique, et sa mémoire plane sur toute la contrée, depuis Bury-Saint-Edmund jusqu'à la mer.

Comme nous achevions de descendre la pente boisée ou niche, parmi les arbres, le pittoresque

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village de Hoxne (prononcez : Hoxen), notre conducteur arrêta la voiture à l'entrée d'un pont sur la Dove, et nous indiqua sous l'arche la place où le roi, vaincu, abandonné de ses troupes, tenta, dit-on^ de se dérober à la poursuite de ses ennemis. Après s y être tenu blotti, les pieds dans l'eau, tant qu'il avait fait jour, Edmond espérait bien se sauver à la faveur de la nuit, quand survint un cortège de noce accompagnant chez eux, sur le tard, les nouveaux mariés. Un de ceux-ci, — la légende ne dit pas si ce fut le jeune homme ou la jeune femme — , arrivé près du pont, remarqua dans le noir de la rivière, sous la voûte, quelque chose de brillant : c'étaient les éperons d'or du fugitif qu'un rayon de lune frappait. Le malheureux, arraché de sa cachette, fut reconnu, dépouillé, puis livré aux Danois, qui l'égorgèrent. Mais, avant de mourir, il lança, paraît-il, une malédiction terrible contre toute pompe nuptiale qui se hasarderait à l'avenir sur le pont de la Dove, appelé, depuis cette époque, Tke Gold Bridge, le « Pont de l'or ».

La crainte inspirée par cette malédiction fut si durable que, jusqu'à la réfection totale du pont, vers 1830, les couples qui s'allaient marier à Hoxne, aimaient mieux prendre un long détour que de le traverser. Non loin, dans un champ labouré, s'érige une stèle destinée à commémorer le meurtre du roi martyr : elle remplace, dit Tinscription, le chêne qui s'élevait jadis en ce lieu et qui, en 1843, « s'écroula par l'eflFet de sa propre masse ».

Chateaubriand, qui put le voir debout, ne le

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retrouverait donc pas, s'il revenait errer sur ces routes de sa jeunesse.

Mais, à part quelques arbres en moins ou quelques édifices en plus, comme il aurait vite fait d'identifier toutes choses en un pays resté si semblable à lui-même I Monticules arrondis, couronnés de hautes futaies; chemins creux, taillés au revers des collines; vallées sinueuses et secrètes; vieux ponts en dos d*&ne sur des rivières silencieuses, dont on n'a pas encore industrialisé le cours ; vieux p&tis communaux hérissés d'ajoncs; vieilles églises saxonnes en flint^, moitié silex et moitié ciment; vieux co/^a^6^ couleur saumon, exquisement roses dans le soleil, et coiffés de tuiles multicolores; vieilles gentilhommières blanches, à façades pseudo-grecques, endormies et comme enchantées au fond des vieux parcs, — pas un trait caractéristique, pas un détail essentiel n'a bougé^ dans la physionomie de cette terre, depuis le temps où « M. de Combourg » y promenait, voilà plus d'un siècle, ses mélancolies d'émigré'.

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