‹ Ay pays d'exil de ChateaubriandChapitre 47 sur 138 · Ibid.y t. I, p · texte numérisé non relu

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la brune commence à confondre les objets ». Et, « traversant en hâte les lieux fréquentés », il gagne, à Tissue de la ville, par le chemin boisé qui se détache, à gauche, de la route de Bungay, les hauteurs de Grange, désertes encore de son temps, où se construisejit aujourd'hui les nouveaux quartiers de Beccles, et qui portent l'église catholique sur une de leurs pentes. Au sommet de cette éminence qui « domine la ville et commande une vaste contrée », René s'asseoit. « Il contemple les feux qui brillent dans l'étendue du paysage obs« cur, sous tous ces toits habités. » Il voit (( éclater le réverbère à la porte d'un hôtel », — peut-être le Rectoryy — « dont les habitants, plongés dans les plaisirs, ignorent qu'il est un misérable, occupé seul à regarder de loin la lumière de leurs fêtes, lui qui eut aussi des fêtes et des amis ». Alors il ramène d'autant plus sympathiquement les yeux « sur quelque petit rayon tremblant dans une pauvre maison écartée du faubourg», — une de ces masures d'artisans ou de pêcheurs, suspendues en contre-bas des remparts, où le dur labeur se continue à la chandelle, après la journée close, — (( et il se dit : Là, j'ai des frères!* »

L'idée qu'il a, jusque dans cette bourgade étrangère et parmi ce peuple d^inconnus, des compagnons de malheur, des frères en infortune, si elle n'atténue point sa souffrance, l'élève, du moins,

1. ïbià,^ t. II, p. 75. — Toutes les^citations contenueB dani ce paragraphe sont empruntées à cette page.

et Tennoblit en la faisant communier avec la souffrance universelle. Il ne se sent plus aussi égaré^ aussi perdu. Et il reprend d'une âme plus stoïque, rassérénée même, le chemin de son logis, pour y allumer, comme les autres déshérités, sa lampe de travail et se mettre, comme eux^ à sa veillée de paria — mais de paria promis à la gloire — , derrière les murs de la maison Growfoot ou de la maison Butcher.

 quoi la passe-t-il, cette veillée? C'est encore lui qui va nous le dire :

Cependant la nuit approche. Le bruit commence à cesser au dehors, et le cœur palpite d'avance du plaisir qu'on s'est préparé. Un livre qu'on a eu bien de la peine à se procurer, un livre qu*on tire précieusement du lieu obscur où on le tenoit caché, va remplir ces heures de silence. Auprès d'un humble feu et d^une lumière vacillante, certain de n'être point entendu, on s'attendrit sur les maux imaginaires des Clarisse, des Clémentine, des Héloïse, des Cécilia^ Les romans

1. On sait que Chateaubriand, dans le Génie du christianisme (t. II, p. 71-80), consacre deux chapitres aux mêmes héroïnes, à Texception, toutefois, de Clarisse et de Cécilia. Faut-il rappeler que Clarisse et Clémentine sont deux créations célèbres du romancier anglais Richardson, l'une dans Grandison, l'autre dans Clarisse Harlowe ? A l'époque où Chateaubriand le lisait avec cette passion, Richardson n'était déjà plus en vogue dans son pays. Il « dormait oublié; ses compatriotes trouvaient dans son style des traces de la société inférieure au sein de laquelle il avait vécu » [Mém. d'O.-T., t. II, p. 194). Quant à Cécilia, elle appartient au roman du même nom de miss Francis Burney. Miss Burney, devenue M°^* d'Arblay par son mariage avec un émigré français, était destinée à se ren-

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sont les livres des malheureux : ils nous nourrissent d'illusions, il est vrai; mais en sont-ils plus remplis que la vie ^ ?

Ces livres qu'il a cherchés si longtemps, faute d'avoir où les emprunter, et qui lui versent des émotions si consolantes, nous savons dans quelles bibliothèques il a fini par les découvrir pour la plupart. En voici un qui a dû lui avoir été glissé dans les mains par le recteur de Beccles, sans qu'il ait eu besoin de le demander :

Un livre vraiment utile au misérable, parce qu'on y trouve la pitié, la tolérance, la douce indulgence, l'espérance plus douce encore, qui composent le seul baume des blessures de l'âme, ce sont les Évangiles. Leur divin auteur ne s'arrête point à prêcher vainement les infortunés, il fait plus : il bénit leurs larmes, et boit avec eux le calice jusqu'à la lie'.

UEssai ne parle que des Evangiles, mais les Natchez* donnent à entendre que René, « chez les nations étrangères », ne borna pas au seul Nouveau Testament sa fréquentation des Saintes Écritures. Enfermé dans la prison de la Nouvelle-Orléans, l'époux de Géluta s'informe auprès de la geôlière si elle n'aurait pas quelque livre à lui prêter :

contrer avec Chateaubriand en Belgique, pendant les Cent Jours, et nous a laissé, dans son Journal^ le récit des diverses entrevues qu'elle eut avec lui et avec sa fename [Diary and letters of Madame d'Arblay^ vol. VII, p. 97).

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