‹ Aye d'Avignon; chanson de gesteChapitre 12 sur 17 · Cette pièce, qui commence ainsi · texte numérisé non relu

Cette pièce, qui commence ainsi

Lantelm, qius onra nius acuoill, ne se trouve que dans le manuscrit du Vatican 3207. — Allusion rapportée par M. Raynouard (loc.cit.) et par M. Fauriel (lbid.)

Préface. xv

aux noces de l'héroïne, et y chantent grand nombre de chansons, de lais, de contes, de fabliaux. Il est à remarquer que les chansons de geste n'entrent pas pour beaucoup dans Rémunération que fait l'auteur des compositions chantées ou récitées à cette occasion ; cependant l'un des jongleurs récite le poëme du valet de Nanteuil :

L'us ditz dtl vallet de Nantuoil (i).

Toutes ces allusions, si elles ne prouvent pas Porigine provençale de la chanson de Gui de Nanteuil, selon la thèse de M. Fauriel, démontrent au moins que cette chanson jouissait d'une grande faveur dans les pays de langue d'oc, et qu'on s'y était vivement intéressé aux amours de Gui et d'Eglantine.

A en juger par le nombre des allusions que nous avons pu recueillir, il semblerait que notre poëme ait été moins goûté dans les pays de langue d'oil. Mais nous nous garderons bien de tirer pareille conséquence d'un pur accident qui acquerrait à peine quelque importance si nous étions assurés de connaître toutes les allusions que peuvent renfermer les textes aussi nombreux qu'étendus de notre ancienne littérature. D'ailleurs les preuves que nous avons du succès et de la popularité de Gui de Nanteuil dans le nord de la France sont loin d'être sans valeur. On sait déjà ce qu'en a dit Philippe Mouskes. A ses yeux, sans doute, cette fable était de l'histoire, et c'était pour lui un devoir de la mentionner ;

Raynouard, Lexique roman, I, il. L'allusion a été depuis relevée par M. Fauriel, Hist. delà poés. prov., III, 512.

xvj Préface.

mais il l'eût passée sous silence si elle n'avait pas été très-connue. Et comment supposer qu'elle ne fût pas populaire , quand nous trouvons, au XIIIe siècle, les amours de Gui et d'Eglantine mises en chanson , en chanson proprement dite, et non plus en chanson de geste ?

Voici les. deux couplets que chantait un jour, à cheval , le neveu de l'évêque de Liège :

Or vienent Pasques les bêles en avril, Florissent bois, cil pré sont raverdi, Ces douces eves revirent à lorfil, Cil oisel chantent au soir et au matin. Qui amors a nés doit mètre en oubli; Sovcnt i doit et aler tt venir.

Ja s'entramoicnt Aigline et li quens Guis. Guis aime Aigline, Aigline aime Guion.

Souz un chastel qen apele Biaucler

En moût poid'eure i otgranz baux levez,

Cez âamoiseles i vont por caroler,

Cil escu'ur i vont por bohorder,

Cil chevalier i vont por esgarder ;

Vont i ces dames por lor cors déporter.

La bêle Aigline s'i est fête mener,

Si ot vestu un bliaut de cendel

Qui grant .11. aunes traïnoit par les prez.

Guis aime Aigline, Aigline aime Guion.

C'est dans un roman parsemé de chansons comme le roman de la Violette, c'est dans Guillaume de Dole, que s'est conservée cette pièce, dont la versification ne diffère que par le refrain de celle des chansons de geste , et où nous retrouvons les deux principaux personnages du poëme que nous publions (l). Le second couplet

j . Le roman de Guillaume de Dôle est encore inédit , quoi-

Préface. xvij

nous parait faire allusion au passage de Gui de Nanîeuil où Eglantine et ses compagnes se livrent au plaisir de la danse sous les murs du château de Nanteuil, qui sans doute est devenu ici Biaucler pour le besoin de la rime (!).

Un ouvrage de beaucoup postérieur au roman de Guillaume de Dole, la version remaniée en vers de douze pieds du poëme de Huon de Bordeaux, fait une allusion à notre héros. Au moment où Huon et son frère se disposent à partir pour la cour de Charlemagne , la duchesse de Bordeaux propose à ses fils l'exemple de leurs ancêtres, parmi lesquels elle cite :

Et Guion de Nantœul et Gerart le barbés (2).

Mais la meilleure preuve qu'on puisse produire de la popularité dont le poëme de Gui de Nanteuil jouissait encore plus d'un siècle sans doute après le temps où il fut composé, c'est la suite des aventures de notre héros et de sa descendance

que notre confrère M. G. Servois l'ait transcrit à Rome ; mais les couplets cités ont été publiés pour la première fois par MM. Daremberg et Renan (Archives des Missions scientifiques et littéraires, année 1850, p. 289). MM. Daremberg et Renan ont encore extrait du même roman une chanson de La bêle Ayglentine qui, dès 1817, avait été traduite en allemand par Gœrres. (Altdeutsche Volks und Meisterlieder, Frankfurt, Préface, p. lx). Mais l'héroïne de cette chanson, charmante d'ailleurs , ne paraît avoir rien de commun avec l'amante de Gui de Nanteuil.

i. V. ci-après, p. 77 :

La karole commence desous les pins rames.

2. V. la préface de Huon de Bordeaux , éd. Guessard et Grandmaison, p. xxvm.

Gui de Nanteuil. b

xviij Préface.

que nous trouvons dans un immense poëme dont l'unique manuscrit connu date du XVe siècle (»). Au commencement de ce manuscrit, sinon du poëme , on voit Gui , Eglantine et leur jeune fils Tristan de Nanteuil sur un navire battu par la tempête. Le vent les pousse vers une côte où Gui descend à terre, laissant à bord sa femme et son fils. Pendant son absence, survient un pirate sarrasin qui enlève la dame pour la vendre au Soudan de Babylone. Resté seul sur le navire, dont le Sarrasin a coupé l'amarre, le petit Tristan est emporté en pleine mer, où une sirène le nourrit de son lait. Le navire finit par aborder en Herménie, où Tristan et sa nourrice sont recueillis par des pêcheurs. Mais une cerve vient, durant la nuit, s'abreuver du lait de la sirène, et par la vertu divine de ce lait elle emporte l'enfant dans les bois, où elle fait une guerre acharnée aux païens des environs, n'épargnant que les chrétiens et apportant la chair de ses victimes au jeune Tristan, qui vouleniiers en mengeoit.

Dès lors s'ouvre une série d'aventures étranges dont le sommaire même le plus bref ne pourrait trouver place ici. A peine y peut on indiquer

I. Bibl.Imp.,fr. 1478 (olim Colb. 7$ f|""0« Le poëme, tel qu'il nous est parvenu, contient 24,000 vers environ, et en core est-il incomplet, c'est-à-dire transcrit sur un original qui l'était, comme l'indiquent plusieurs notes marginales du copiste. (Cy fûult trois feuilles doubles, fol. 26 vo, j8 v . — Ilfault .1. feullet. fol. '17s ro.) — M. Fauriel {Hist. de la poés. /7rov., III. $12) indique à tort le manuscrit 7JH"$ comme renfermant le poëme de Gui de Nanteuil. Il existe de ce poëme deux manuscrits seulement, que M. Fauriel ne connaissait pas. (V. ci-après ce que nous disons de ces deux manuscrits.)

Préface. xix

les luttes de la cerve contre ceux qui tentent vainement de délivrer le pays de ses ravages; — l'enlèvement de la fille de Galafre, roi du pays, par Tristan de Nanteuil, qui en fait son bon, et par suite devient père de Raymond de Saint- Gille, le héros de Parise la Duchesse (l) ; — la rencontre de Tristan avec un chevalier vers le quel il se sent attiré par un secret penchant et qui se trouve être son frère, Doon le bâtard, né d'Honorée, fille du roi Margaffier, par qui Gui de Nanteuil s'était laissé séduire après l'enlèvement de sa femme ; — les souffrances que Gui endure dans la prison où l'a fait jeter le courroux de Margaffier ; — le jeûne auquel il se condamne pour expier la faute qu'il a commise en manquant à la foi conjugale ; — enfin sa délivrance , procurée par sa mère Aye d'Avignon, qui dans ce poëme singulier combat longtemps sous le nom de Gaudion , armée en chevalier, dans les rangs des païens, comme la princesse Camaralzaman des Mille et une Nuits ou la Monja alferez, Dona Cathalina de Eranjo.

Un ouvrage si confus, où se croisent tant d'intrigues, où tant d'intérêts sont en jeu à la fois, ne peut avoir de dénoûment, ou, ce qui revient au même, il en a un pour chaque épisode, presque pour chaque personnage. Gui de Nanteuil y meurt assassiné par Persant, qui est, comme Hervieu de Lyon, un fils du traître Macaire. Eglantine et Aye meurent de douleur. Blanchandine, femme de Tristan de Nanteuil, ayant été

i. V. quelques vers de cet épisode cités dans la préface de Parise la Duchesse, p. vin.

xx Préface.

contrainte de se déguiser en homme, se voit aussi forcée d'épouser une Sarrasine ; mais Dieu la tire d'embarras en lui donnant ce qui lui manque, et, de Blanchandine devenue Blanchandin, elle engendre saint Gille, dont la légende déjà assez merveilleuse (') vient, avec ce début d'un genre tout nouveau , s'intercaler dans le poëme de Tristan de Nanteuil, dont le héros meurt de la main de son propre fils.

De tout ce poëme, qui sera plus tard l'objet d'un travail particulier, nous n'extrairons ici qu'un seul passage, le récit de la mort de Gui de Nanteuil, soit parce que ce récit se rapporte intimement à la chanson de geste que nous publions, soit parce qu'il rappelle une tradition locale qui n'est pas sans intérêt. Après des malheurs sans nombre, Gui et Eglantine sont rentrés en France ; Charlemagne leur a rendu Nanteuil, qu'il avait saisi « par mal entendement » pour le donner à Macaire et à Persant. Sommés de rendre ce fief, les deux traîtres, peu disposés à obéir, forment le projet de se défaire de Gui de Nanteuil, et lui dressent des embûches.

Parmi une forest qui en Hcnault dessent, La forest de Morney ïapel'on vraiement, Là se vont embucher li traïstre pulant , Là font de trahison ensemble parlement.

Mais on dit, et c'est voir, il appert clerement Que dedens la forest, en ce lieu proprement Où la mort Guyon fut pourparlee ensement, A une grande place, car puis n'y creut néant.

i. V. la légende de saint Gille dans les Acta Sanctorum, Ier septembre.

Préface. xxj

Icil de ce pais l'appellent enciennement C'est la place Guyon, encore est ensement, Encore la peut on vêir tout clerement, Où Guyon fut occis et trahy faucement.

Gui chevauchait par la forêt, accompagné d'Eglantine, et sans avoir soupçon de rien ;

Mais Persant lui sailly, sur le destrier gascon;

Là fut le duc enclos entour et environ.

Et Persant lui escrie à moult haute raison :

« Parfy} GuyfieNanteul, cenevaultungbouton;

« Aujourd'huy comparrès la maloite façon

a Quevo fils fistà moi, n'a pas longue saison ('),

« Sicomparrcs la mort de Harvy de Lyon (2). »

Et quant Aiglcntc voit corn assailloit Guyon,

Entre ses bras le print en criant à hault son :

« Seigneurs, pour Dieu,mercy! laissés moy mon baron,

a Mectès mon corps à mal et à secucion,

« Mais que ne lui faciès cy endroit se bien non. »

Ce que la dame dist n'y valut ung bouton ;

Car Persant trait l'espêe qui lui pent au giron,

Entre les bras la dame fery tel horion

Qu'i pourfendi le duc decy jusqu'au menton.

Entre les bras la dame qui clere ot la façon

Mourut Guide Nanteul, Dieu lui face pardon!

Or, ce nous dist l'istoire, en escript le trouvons Que pour celler le murdreet leur malle façon Enerberent la dame parmi boire poison, Sy c'ou corps lui creva le foye et le poumon. Ensevelir la firent ly traïstre larron.

i . Allusion à une aventure précédemment racontée dans le poème de Tristan. (Fol. 145-1 50.)

2. Allusion au poëme que nous publions. Voyez ci-après, p. 91.

xxij Préface.

Or sont mort à destresse et à tribulation ; Jhesus sy ait leurs armes par sa rédemption /(')

A la nouvelle de la mort de son fils, Aye d'Avignon.

.... en print tel douleur et tel merancolie Qu[e] en mourut de deul, pour voir le vous affie(i).

Ganor, Pépoux d'Aye, et ses deux fils, Antoine et Richier, assiégeaient en ce moment leur cité d'Aufalerne qui était tombée au pouvoir d'un roi sarrasin. Ils jurent de venger la mort de Gui , mais , dans une sortie, le Sarrasin, leur ennemi, les tue de sa main tous les trois (*).

Telle est, d'après le poème de Tristan de Nanteuil, la fin malheureuse des personnages qui figurent dans la chanson que nous publions, et avec Tristan lui-même meurt le dernier représentant de cette grande geste de Doon de Mayence, qui en ligne directe, et sans compter son chef, ne fournit pas moins de quatre générations de héros épiques.

Il est presque toujours impossible non-seulement de rien affirmer, mais même de rien conjecturer sur les auteurs de nos chansons de geste, et ceux qui ont prétendu les nommer n'ont fait connaître le plus souvent que des noms de réviseurs et peut-être de copistes. Mais certains détails d'une exactitude particulière, certaine prédilection manifeste pour tel ou tel pays, peu-

i. Fol. 281 v° à 282 i-o.

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