‹ Aye d'Avignon; chanson de gesteChapitre 13 sur 17 · Fol 283 f · texte numérisé non relu

Fol 283 f

Préface.' xxiij

vent fournir, dans l'occasion, des inductions assez probables, sinon sur les lieux où furent composés ces ouvrages, au moins sur la patrie de leurs auteurs. C'est ainsi qu'on a pu, non sans vraisemblance, avancer par conjecture, que l'auteur de Huon de Bordeaux était de Saint-Omer. De même ici, il semble naturel de croire que l'auteur de Gui de Nanîeuil était de l'Ile-de-France ou habitait cette province. En tout cas, il la connaissait bien, car le récit qu'il fait de la retraite de Gui sur Moret en passant par Samois (') est d'une telle précision qu'on peut aisément suivre sur la carte les mouvements des deux partis.

Deux manuscrits nous ont conservé la chanson de Gui de Nanteuil. Le premier, celui que nous publions, appartient à la bibliothèque de la Faculté de médecine de Montpellier, où il est conservé sous la cote H 247 (2). C'est d'après ce manuscrit qu'on a déjà publié Doon de Mayence et Gaufrey, et il a été décrit dans la préface du premier de ces poëmes. Un scribe picard a copié toutes les chansons de geste qu'on y trouve, et de là des formes de langage qui n'infirment pas ce que nous venons de dire sur l'origine probable de l'auteur de Gui de Nanîeuil.

Le second manuscrit de notre poëme (3) est à

1 . village sur la Seine, à cinq kilomètres environ au nordest de Fontainebleau.

2. Et non 242, comme il est dit par erreur dans la préface de Gaufrey, p. xi.

<. On a dit dans la préface de Doon de Mayence qu'i n'existait pas de manuscrit connu de Gui de Nanîeuil ailleurs

xxiv Préface.

Venise, à la bibliothèque de Saint-Marc. C'est un volume in-40, de 59 feuillets en vélin et d'une écriture du XIVe siècle, inscrit au catalogue des manuscrits français sous la cote X, CIV, 6 (l). Comme d'autres textes du même genre conservés à la bibliothèque de Saint-Marc, celui-ci est fortement italianisé. Ce n'est en réalité ni du français ni de l'italien, mais une langue étrange qui participe de ces deux idiomes. On ne pouvait donc songer à le publier ; mais on pouvait s'en aider pour compléter le manuscrit de Montpellier, et c'est ce qu'on a fait (2). Pour le corps du récit, le texte vénitien est à très peu de chose près identique au texte de Montpellier ; mais , après avoir complété l'un par l'autre, on trouve encore dans celui de Venise un excédant de près de mille vers. Cette différence résulte d'une sorte de prologue placé en tête du poëme italianisé, prologue qui ne se trouve pas dans le texte français, et pour une bonne raison: c'est qu'il est évidemment, comme on le démontrera tout à l'heure, l'œuvre du réviseur italien, qui a voulu faire connaître à ses compatriotes la chan-

qu'à Montpellier. C'est du texte français qu'on a entendu parler, celui de Venise ne pouvant être considéré comme tel.

1 . Voyez le Catalogue des Manuscrits de la bibliothèque de saint Marc par Zanetti, II, 258. — M. P. Lacroix, dans un rapport sur les manuscrits de Venise imprimé dans la Collection des monuments inédits sur l'histoire de France (Mélanges historiques, III, 355), a publié la première et la dernière tirade de ce texte, et M A. Keller les quatre premières et la dernière (Romvart, p. 38 etsuiv.).

2. Voyez, du vers 8 de la page 49 au vers 27 de la page 52, l'essai de restitution que nous avons fait pour combler une lacune du manuscrit de Montpellier, et aux notes , le texte même qui a servi à cette restitution.

Préface. xxv

son de Gui de Nanteuil. Nous n'avons donc pas jugé nécessaire de publier ce prologue Nous le ferons connaître seulement par une brève analyse et par quelques citations. Il commenceainsi:

A chel dos tens e gai che la rose estflorixe, Erbectc punsent , arboseus reverdixe, He ioseux çant dolce por bois e po larixe , Allor retorne amor chascuns en sua franchixe Chi est son droit servent debonare ses fallixe; Car amor ne rechert rens for che gentilixe. Ne se pote fier prisire chi da lui faite divixe , E chi socto tel sire ne mantent drudarixe , Car de tucte vertus e e amor la raïxe. En doner, en proecce, en manier justixe , Le vallecte de Nantol de ce ben e apprixe ; Sacçe fo e cortois et meis namavarixe , Anstoit (i) dessa corte et catie et ravixe. Largite for plui e proecce acchixe, Dructure e mantenute sanç pont de gabcrixe. Civaler de Deo fon a onor de sant glexe.

Le vallet de Nantol est Gui appelles; N'ot plus pros damigels trosch' à le mir salés. Le ricce roi Ghenor tant ioit norics Ch' el oit auindiçans e complix e passés ; Pois le fisti çivaler à una Pasaua rosés, E por amor V enfant til tresanti nJadubés Che chaschuns oit vile , ccstaus o fermitès. A Ghiont de Nantol oit chascuns jurés Chiamais dal son volor non serra desevrés , Avant loi seguiré en quai parte il vorés. Etc.

Le jour même où Ganor arme Gui chevalier, un messager apporte la nouvelle que Milon de Mayence assiège Nanteuil et veut épouser Aye d'Avignon contre son gré. Gui jure d'en tirer vengeance; il veut

i. Pour A insestoit.

xxvj Préface.

prendre congé de Ganor pour aller délivrer sa mère ; mais Ganor ne le laissera pas partir ainsi : il raccompagnera à la tête d'une nombreuse armée. Il mande ses hommes , charge ses navires de pain , de blé, de chevaux de Sardaigne, et s'embarque avec Gui. Cinq jours après ils entrent au port sous Nanteuil. Il était grand temps : Milon venait d'épouser Aye et on célébrait leurs noces. — Douleur de la belle duchesse. — Milon la fait asseoir à table près de lui : « J'ai ce que je demande, dit-il, et cette nuit vous serez à ma discrétion. — Je serai morte auparavant, » répond Aye. Milon lève la main pour la frapper, quand il apprend qu'une armée de Sarrasins vient de débarquer, et au même instant apparaît Gui de Nanteuil qui lui tranche la tête. Fol. 1-4. — Combat entre les Sarrasins et les parents de Milon. — Victoire des Sarrasins. Fol. 4-7.

Gui supplie Ganor de ne point abuser de son avantage. Aye demande merci pour les dames dont les fils ou les époux ont péri dans la lutte. — Ganor consent à se montrer généreux; mais en récompense il demande à Gui la main de sa mère. — Aye refuse d'abord la proposition que lui transmet son fils. — Le valet de Nanteuil insiste : il rappelle à la duchesse que plusieurs fois Ganor lui a envoyé des messagers pour demander sa main , promettant de se convertir à la foi chrétienne. Qu'a-t-elle répondu alors ? Qu'elle s'en remettrait à la décision de son fils (1). — Ainsi pressée,

1. Dame, chefust da che mon père morist, E plusorfoi mesagir vos tramisî E de prender à dame, et vos li respondist Ch' à Saracins jamais ben ne voristes.

El vos respondi, s'el se convertist Se son voler del toi complerist.

E vos li respondist : « Quant celpont avenist, « levolor mon enfant ne croi che ce rompist.ï) (Fol. 9v°.) Ce passage est digne d'attention. Si le réviseur italien l'a

Préface. xxvij

Aye se rend au désir de Gui , mais non sans peine et sans regret du passé. Fol. 7-10. — Ganor se fait baptiser, et avec lui cent mille des siens. — A la prière d'Aye, les prisonniers obtiennent leur délivrance, mais à la condition de ne plus porter les armes contre Gui. — Célébration du mariage d'Aye et de Ganor. — Beauté de la duchesse : elle n'avait pas encore vingt-neuf ans et demi. Ganor avait trente-sept ans et trois mois. Au bout d'un an la cour se sépare. Ganor prend congé de Gui et retourne dans son royaume avec son épouse. Fol. 10-14.

Là se termine le prologue, qui se raccorde au poëme par la tirade qu'on va lire, laquelle est pour le fond la deuxième du texte de Montpellier :

Chi avis por vers e po rasson Si ccom le roi Ganor recuite benision E prist dam' Aie , la bêle d'Avengnon.

Sol por s'amor sa loi refueron , Margot et Apolin, et son deu Balatron Plus de secte cent milie} por amor de Guion, Le valect de Nantol che tant fu jenteosson, Che tucti croit en Deu e prist bactesçeson. E ce fu gran vertus, che Deu en demostreron Chascuns de bon coraje sanç nulle proieson. E Ghenor por amor } ensi co nos trovon, Cevaler fist Gui con gran delectasson ,

imaginé , il a fait preuve de plus d'habileté que l'auteur de la seconde partie d'Aye d'Avignon. Dans ce poëme, en effet, on ne voit point qu'Aye ait jamais été prévenue de l'amour de Ganor, et néanmoins elle se rend sans résistance à sa brusque déclaration. Mais peut-être ces détails sont-ils empruntés pour le fond , sinon pour la forme, à une version aujourd'hui perdue de la seconde partie d'Aye d'Avignon, version dont l'existence probable a été signalée. (V. la préface d'Aye d'Avignon, p. ix et x.)

xxviij Préface.

E sect ans lot enteri por dedans sa masson

0 le fist norire de pitet garçon.

Se be le fist no à la perdition :

Tôt stoit Guion saçe et cortois baron,

Che plus ama Ganor corne de cest mon

E ça oltreson volor no fist trapassation.

Honors efialtè sempre le portaron

E à placer le roi le nndi ghierdon,

C\ià sa mer le donoit ad sire e à compagnon ,

Si corn dite la scriture, chant oit mort Milon.

Cette introduction ne nous apprend rien que nous ne sachions déjà, et voilà pourquoi nous n'avons pas jugé utile d'en reproduire le texte. Quant à la forme, les échantillons que nous venons d'en donner suffisent et au delà pour la faire apprécier. On ne saurait imaginer rien de plus barbare, et c'est à grand'peine qu'on dégage le sens qui se cache sous cet amas d'incorrections. Est-ce à l'auteur, est-ce à un copiste qu'il faut attribuer une telle barbarie ? La première hypothèse deviendra une certitude si l'on considère la nature des incorrections accumulées dans ces mille vers.

Pour peu qu'on étudie la langue du manuscrit vénitien de Gui de Nanteuil , on est frappé d'une singulière anomalie : c'est que de ce texte , écrit d'un bout à l'autre par la même main, la plus grande partie, celle qui correspond au manuscrit de Montpellier, n'est guère irrégulière que par l'orthographe, pour ainsi parler. Le scribe prononçait mal le français ; il transportait dans sa copie beaucoup de sa mauvaise prononciation. Qu'on fasse disparaître ces traces plus ou moins profondes d'accent étranger, et l'on verra revivre des vers

Préface. xxix

d'un assez bon français du temps, et d'une mesure exacte. C'est 'l'opération à laquelle nous avons soumis sans grand'peine la partie du texte de Venise que nous lui avons empruntée pour combler une lacune de celui de Montpellier. On chercherait inutilement, selon nous, à traiter par le même procédé les quarante-deux premières tirades du manuscrit de Saint Marc, où non-seulement l'orthographe est extrêmement italianisée, mais où abondent des vices de langage qui accusent à n'en point douter un auteur italien.

D'abord, dans cette partie du manuscrit', la proportion des vers faux est bien plus élevée que dans le reste du volume, et tandis que les autres se laissent facilement ramener à une juste mesure, ceux-ci sont le plus souvent irréductibles, à moins de les refaire en entier. Lorsqu'ils ne sont point faux, ils sont en général de douze syllabes, mais il y en a bon nombre de dix, et l'on aperçoit en ce cas que l'irrégularité n'est pas de négligence, mais d'origine (*).

A cette première preuve ajoutons celle que nous fournit l'emploi constant de certains mots italiens substitués aux mots français correspondants, par exemple :

/ parans Ganelons. (Fol. 10 r°.) i cors di gintilons. (Fol. 12 r°.) ai parens Ganelon. (Fol. 6 v°.)

pour : les parents, les corps, aux parents.

Page 1